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Amérique Latine. La doctrine Monroe peut-elle connaître un succès au 21è siecle ?

24 Mar 2018
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La Havane. Samedi 24 mars 2018. CCN/Bolivarinfos. La Doctrine Monroe, résumée par l’expression « L’Amérique aux Américains », fut élaborée par le Secrétaire d’État de l’époque, John Quincy Adams, et attribuée au président James Monroe en 1823. Elle établissait que toute intervention d’une puissance européenne sur le continent américain serait considérée comme une menace qui pourrait entraîner une intervention des États-Unis

Sergio Alejandro Gómez

 

Les États-Unis peuvent-ils atteindre leurs objectifs actuels de domination sur l'Amérique latine et les Caraïbes en appliquant une doctrine datant du début du 19e siècle ?

Même si beaucoup d'entre nous aimeraient répondre à cette question par un « non » retentissant et faire en sorte que notre région soit protégée des prétentions qu’entendait faire valoir le président James Monroe en 1823 à travers son slogan « l’Amérique aux Américains » – qui devrait être compris comme « L’Amérique aux Étasuniens » –, il serait erroné de sous-estimer les risques latents.

Deux conditions doivent être remplies pour que les Étasuniens fassent progresser leurs objectifs.

La première est de maintenir la division entre les pays d'Amérique latine et des Caraïbes, d'attiser leurs différences et de les convaincre que le succès individuel passe inévitablement par l'affaiblissement des pays voisins.

C'est ainsi qu'ils ont renforcé les oligarchies régionales et contribué à contrecarrer le plan bolivarien d'une grande union de nations. Près de deux siècles plus tard, la technique utilisée pour démanteler les mécanismes d'intégration tels que l'Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA), l'Union des nations sud-américaines (Unasur), le Mercosur et la Communauté des États d'Amérique latine et des Caraïbes (Celac) n'est pas très différente.

La deuxième condition est d'imposer la théorie de la peur et de faire apparaître Washington comme le seul garant possible de la sécurité et de la tranquillité régionales. Si à l'époque de Monroe, les ennemis étaient les anciennes puissances coloniales européennes, on parle à présent de terrorisme, d'ingérence russe ou de concurrence économique chinoise. Dans tous les cas, l'hégémonie des États-Unis et leur ingérence dans les affaires intérieures des pays sont vendues comme un « moindre mal » face aux menaces extérieures.

C'est ainsi qu'ils ont justifié l'occupation de Cuba et de Porto Rico au début du 20e siècle et les interventions à répétition en Amérique centrale. Ensuite, l'endiguement du communisme a servi d'excuse aux attaques contre la Révolution cubaine, au soutien aux dictatures militaires et aux plans de contre-insurrection qui ont fait des dizaines de milliers de morts et de disparus.

La désintégration du camp socialiste et de l'Union soviétique n'a pas empêché Washington de se retourner contre les gouvernements progressistes qui ont émergé à la fin du siècle dernier et qui ont très vite changé le visage de l'Amérique latine et des Caraïbes.

La nationalisation des ressources naturelles, la réduction de la pauvreté et la recherche de complémentarité ont progressé comme jamais auparavant. L’ALBA et l’Unasur furent créées et, comme étape finale et la plus ambitieuse, la Celac a vu le jour.

« L'unité dans la diversité », comme l'un des piliers de la Celac, a reconnu un principe élémentaire : il n'était pas forcément nécessaire de partager le même projet politique pour bénéficier de l'intégration.

Parallèlement, au cours de ces années, la Chine est devenue l'un des partenaires économiques les plus importants de l'Amérique latine, achetant une grande partie de ses matières premières et investissant des centaines de milliards de dollars dans le développement de nouvelles industries à plus grande valeur ajoutée.

La brève période de domination nord-américaine incontestée après la désintégration de l'Union soviétique a cédé la place à l'émergence d'acteurs majeurs tels que les Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud).

Les peuples d'Amérique latine et des Caraïbes ont pris conscience qu'aucun pays, même parmi les plus grands, ne pouvait relever à lui seul les défis politiques, économiques et même environnementaux du 21e siècle.

La pression régionale fut également l'une des raisons pour lesquelles le président Barack Obama fut contraint de reconnaître l'échec de sa politique à l'égard de Cuba et de s'orienter vers une normalisation des relations entre La Havane et Washington.

Bien que l'administration précédente n'ait pas abandonné une seconde ses objectifs stratégiques de domination, elle fut forcée de changer ses méthodes et d'aborder de manière plus respectueuse non seulement les dirigeants cubains, mais aussi ceux l’ensemble de la région.

Dans un discours prononcé devant l'Organisation des États américains (OEA) en novembre 2013, le Secrétaire d'État de l'époque, John Kerry, avait déclaré que la doctrine Monroe « était morte » et que son pays aspirait à une « relation d'égal à égal » avec la région. Ses propos n'étaient pas une révélation morale, mais une simple reconnaissance du changement intervenu dans l'environnement politique.

En tout état de cause, ils contrastent avec ceux de son successeur républicain, Rex Tillerson, qui a proclamé la « pleine vigueur » de la Doctrine de Monroe, peu avant d’entamer une tournée dans plusieurs pays d'Amérique latine et des Caraïbes, où il a profité de l'occasion pour redoubler ses attaques contre la Révolution bolivarienne.

Par-delà les différences de méthodes, le renforcement de l'hégémonie sur l'Amérique latine et les Caraïbes représente un objectif de sécurité nationale pour les États-Unis, qui transcende les dissemblances politiques et les scandales qui gravitent autour de la Maison-Blanche de Donald Trump.

Les propos de Tillerson émanent non seulement d'une administration qui a fait campagne avec un discours anti-immigrés et irrespectueux envers plusieurs pays situés au sud de leurs frontières, mais ils marquent aussi un changement dans la façon dont les États-Unis perçoivent l'équilibre du pouvoir dans ce qu'ils prétendent être « leur arrière-cour ».

Les républicains ont engrangé les résultats de la guerre silencieuse d'Obama contre les gouvernements progressistes en Argentine et au Brésil. Ils ont également intensifié les attaques contre le Venezuela, qui avait déjà été déclaré « une menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique étrangère ».

Les méthodes peuvent changer, mais l'objectif reste le même : faire disparaître tout exemple de résistance. Tel est le péché de la Révolution bolivarienne, comme c'était le cas de Cuba qui, plus d'un demi-siècle plus tard, est toujours victime de la punition du blocus.

Nous sommes à l’approche du 8e Sommet des Amériques à Lima, au Pérou, où la stratégie des États-Unis consiste une fois de plus à attiser les divisions en essayant d'éviter la présence du Venezuela.

« Certains semblent avoir oublié les leçons du passé », mettait en garde le général d’armée Raul Castro dans son discours au 15e Sommet ordinaire de l’ALBA, avant de souligner que Washington « sous-estime à nouveau nos peuples ».

Le plus grand danger est de voir se réaliser les souhaits de James Monroe et de reporter de 200 ans l'indépendance et l'unité de l'Amérique latine et des Caraïbes. •

QUELQUES CONSÉQUENCES DE LA DOCTRINE MONROE

1846: Le Mexique perd la moitié de son territoire à la suite d'une invasion nord-américaine.

1898: Les États-Unis interviennent dans la guerre hispano-cubaine et annexent également les territoires de Porto Rico, de Guam, des Philippines et d'Hawaï. Puis, en 1901, ils inscrivent l'amendement Platt dans la Constitution cubaine, pour garantir leur droit d'intervenir dans les affaires intérieures lorsqu’ils le jugent bon.

1903: Washington encourage l'indépendance du Panama de la Colombie afin de négocier l'accord interocéanique sur le canal interocéanique dans de meilleures conditions. Les Panaméens devront attendre près d'un siècle pour recouvrer la souveraineté sur cette partie de leur territoire.

1910: Première occupation du Nicaragua. Ce genre d’opération se répète plusieurs fois au cours des années suivantes. Dans ce pays, ils doivent faire face à la résistance héroïque de l'armée du « général des hommes libres » ? Augusto César Sandino.

1954: La CIA orchestre le renversement du gouvernement démocratiquement élu de Jacobo Arbenz au Guatemala.

1959: Déclenchement de la sale guerre visant à renverser la Révolution cubaine, et qui se poursuit encore aujourd'hui.

1973: Les États-Unis soutiennent et aident à organiser le coup d'État contre Salvador Allende au Chili, inaugurant une période de dictatures militaires dans la région, soutenues et conseillées par Washington.

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CCN

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