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Cuba. 40 ans après le crime de La Barbade, des Cubains unis par la douleur

17 Oct 2016
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La Havane. Lundi 17 Octobre 2016. CCN. Elle ne pouvait pas l’accepter, elle répétait « Non, non, non…, ce n’est pas vrai ». J’avais l’espoir qu’ils étaient tombés sur une île, qu’ils étaient sains et saufs. », raconte Milady Tack-Fang, qui fut l’épouse de l’entraîneur Orlando López Fuente.

IL s’excuse de ses confusions. En effet, de temps à autre il mélange les dates et les lieux, ou bien les mots précis lui échappent. Car sa mémoire joue parfois des tours à Ignacio Martinez, un homme de 92 ans, qui a eu une vie bien remplie. Or, quand il parle de son fils, il n’aime pas se tromper et il s’efforce de se souvenir, même si son regard se trouble parfois et que son émotion devient palpable. « Certaines douleurs vous accompagnent jusque dans le sommeil… » Il change alors le fil de la conversation.

Il ramène au présent des bribes de son passé et finit par revivre ces journées où son petit « traînait » dans les rues du quartier havanais de Luyano ou se baignait sous les averses de mai comme n’importe quel enfant du quartier. Mais tout cela se passait bien avant le sabotage, bien avant la douleur…

On lui donna le même prénom que son père. Pour nous, il fut Ignacio Martinez Gandia, le jeune entraîneur qui, à seulement 25 ans, dirigeait la sélection cubaine de sabre aux Jeux centre-américains de 1976. Pour lui, ce sera toujours l’adolescent studieux qui ne posa jamais de problèmes à sa mère, qui conservait soigneusement les affiches et les pancartes collées aux murs de sa chambre, toutes de sport. « Je suis fier de mon fils, de l’homme qu’il est devenu, du professeur qu’il était. »

La sœur d’Ignacio, Mercedes, est attentive à meubler les espaces de silence. « J’avais 17 ans quand il est mort. Ce 6 octobre, je l’attendais à la maison, la table était servie avec son plat préféré : de la soupe au poulet. Je connaissais bien les goûts de mon frère ! Mais cette nuit-là personne n’a dîné. Nous avons reçu une nouvelle que personne ne devrait jamais recevoir. »

Elle aussi se réfugie dans le passé, parce que certaines peines sont trop intimes et difficiles pour être partagées. « C’était un brave petit gars, je crois que ce sont les mots qui le décrivent le mieux. Il ne se fâchait avec personne et ne cherchait pas d’histoires. Souvent, c’était moi, qui étais plus jeune que lui, qui prenait sa défense lorsqu’un autre enfant se mettait à l’embêter. Je voulais même en venir aux mains et donner des coups de poing. Et lui, il disait : "Sœurette, laisse tomber, ce n’est pas grave". C’était un bon garçon. »

« Avec l’âge, on ne se quittait pas. Certains pensaient même qu’on était un couple, parce qu’on marchait main dans la main dans la rue. Nous, on en riait. Il faisait cela aussi pour me protéger, car question petites amies, il n’en manquait pas. Le téléphone ne cessait de sonner et les messages étaient toujours pour Ignacito. »

Mechi – c’est comme ça qu’il l’appelait – nous raconte aussi comme son frère dut apprendre à vivre avec le diabète, quand il lui fut diagnostiqué. Ce fut trois ans après l’attentat, signale-t-elle.

« La maladie l’obligea à être plus discipliné. Six cuillérées de riz et six de soupe de légumes : c’est ce qu’il se servait, ni plus ni moins. De plus, tous les jours il inscrivait son taux de glycémie sur un carnet. Il le faisait avec beaucoup de sérieux. »

Mercedes conserve avec tendresse une réplique de la médaille que son frère avait gagnée comme entraîneur à ces Jeux centre-américains.

Debout, dans le même couloir qu’il y a 40 ans, la sœur tire de sa mémoire une autre histoire : « Un jour, j’étais en train de faire le ménage lorsqu’il fit son entrée. Alors, pour m’embêter, il se mit à danser au milieu du salon, ou mieux, il fit semblant de danser parce qu’il était un peu maladroit. Je me souviens que je me suis fâchée et j’ai commencé à lui dire des choses, et je courrais derrière lui pour qu’il ne salisse pas le sol. Lui, il riait. Ce sont des bêtises d’enfants. »

Elle nous montre un portait, la dernière photo d’Ignacito. Mercedes la conserve sur le buffet de la cuisine, à côté d’une réplique de la médaille que son frère avait gagnée comme entraîneur à ces Jeux centre-américains. Et je découvre qu’Ignacio n’avait pas seulement hérité du prénom, il avait aussi ce regard de personne modeste, simple, « bonasse » que trahit le regard bien fatigué de son père.

C’est la photo de son passeport, dit-elle. Nous revenons alors au 6 octobre, au sabotage de l’avion cubain. « Ce voyage fut plein de complications. Les visas n’en finissaient pas d’arriver et on ignorait s’il pourrait ou non participer aux Jeux. »

« Devant tous ces contretemps, ma mère eut envie de lui demander de ne pas y aller, de rester à la maison. Mais elle ne dit rien. Elle savait qu’Ignacio n’en tiendrait pas compte. Il attendait ce voyage avec émotion ; il voulait gagner des médailles pour son pays ».

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Il était assis sur une marche de l’escalier en colimaçon. Il semblait serein, volubile, avec ce charisme qui le caractérisait. Il était entouré d’amis, de camarades de sport. Peut-être parlait-il d’escrime et de technique de combat, où peut-être se racontaient-ils des d’histoires d’amour…

C’est le premier souvenir que Milady Tack-Fang conserve de celui qui fut son époux, Orlando Lopez Fuentes. C’était en 1964, lors d’une rencontre sportive qui eut lieu à La Havane. Elle apprendrait ensuite que ce fut aussi la première fois qu’Orlandito la voyait, qu’il avait posé des questions sur elle ; il voulait savoir qui était cette jeune fille aux yeux bridés qui se déplaçait si bien sur la piste. En fait, Orlando et Milady partageaient beaucoup de choses en commun, notamment leur passion pour l’escrime.

« Ensuite, nous nous sommes rencontrés à d’autres compétitions, à des entraînements, jusqu’à ce qu’un jour il s’approcha de moi et me félicita pour ma technique, ma technique d’attaque. À ce moment-là, il ne m’a pas traversé l’esprit qu’il s’intéressait à moi. » Neuf ans de mariage. Ce fut le résultat de cette conversation.

« Nous nous sommes mariés le 14 février 1968. Et pendant tout le temps que cela a duré, nous avons vécu une éternelle lune de miel. »

Il fut son soutien, la main amie, celui qui l’encourageait à être meilleure athlète. Orlando est mort à 34 ans, et il eut à peine le temps d’être champion national d’épée, comptable de son métier et entraîneur international de l’équipe nationale.

« Je me souviens que lorsque nous sommes allés aux Jeux panaméricains du Mexique, en 1975, je m’apprêtais à disputer mon dernier combat. Si j’avais gagné, l’équipe féminine d’escrime aurait été championne pour la première fois dans ce type d’épreuve, et évidemment j’étais très nerveuse. Orlandito m’embrassa et me dit que tout irait bien, d’avoir confiance. Lorsque j’ai gagné, lui aussi a pleuré de joie et de fierté. »

C’était un homme très affectueux, très sensible, dit Milady. Et pour le confirmer, elle me montre la lettre qu’Orlando écrivit à son fils, au fruit de cet amour qui n’était encore qu’un bébé. « Il l’a écrite au cas où il viendrait à disparaître, pour qu’il sache combien il l’aimait. »

« Quand tu pourras lire ces lignes, tu seras déjà grand et ta maman t’aura beaucoup parlé de moi, elle t’aura raconté beaucoup de choses et de combien nous nous sommes aimés, et toutes ces choses et ces souvenirs d’amour et de tendresse que nous partagions lorsque tu es né. Tu es pour moi ce qu’il y a de plus précieux au monde, garde-moi toujours dans ton cœur, et dans chaque geste affectueux et honnête, je serai à tes côtés pour te guider et t’aider… »

Un extrait de ces lignes, de ces lettres sont devenues un testament d’amour. La lettre est datée du 8 août 1973. Trois ans plus tard, après l’attentat, elles seraient pour Milady et son enfant les seules paroles de consolation.

J’aurais dû être dans ce vol de Cubana, confie-t-elle. « Orlando voulait que j’y aille. Il me disait : "Chini, allez, viens… c’est la dernière compétition à laquelle nous pourrons participer ensemble". Mais je n’ai pas pu. Cela faisait seulement quelques jours que j’étais revenue à Cuba d’une autre compétition internationale, et en réalité je ne me sentais pas assez bien pour faire le voyage ».

« J’avais aussi besoin de rester aux côtés de notre fils qui n’avait que 3 ans à l’époque. C’est Nancy Uranga, une escrimeuse qui commençait à percer, qui est partie à ma place. »

Ce 6 octobre 1976, Milady se rendit à l’aéroport pour attendre son époux. Elle était vêtue une robe neuve et portait son fils dans les bras, comme c’était devenu la coutume entre eux. « Le vol devait arriver vers 13h, mais quand j’ai interrogé les bureaux de Cubana de Aviacion, ils m’ont répondu qu’ils n’avaient aucune confirmation, que le vol était retardé. Aussi décidé-je de revenir à la maison et de l’attendre là-bas.

« Mais mon fils ne voulait pas s’en aller. Il avait envie de voir les avions décoller et atterrir sur la piste de l’aéroport José Marti. Lorsque nous sommes sortis sur la terrasse, il y avait un avion de la Croix-Rouge dans lequel on embarquait du matériel médical et des caisses… Au bout d’un moment, l’avion a décollé. Ce n’est qu’après que j’ai compris. Tout était lié.

« Ce soir-là, je suis allée à une réunion de la Fédération des femmes cubaines, chez la coordinatrice du quartier. Je me souviens qu’après le journal télévisé, vers 20h30, on a sonné à la porte. C’était ma nièce. La première chose à laquelle j’ai pensé, c’est que quelque chose était arrivé à mon fils, ou à mes beaux-parents qui vivaient avec nous. Elle m’a dit : " Milady, s’il-te-plaît, sors un moment". Ma préoccupation a grandi. « Oncle Orlando est mort », murmura-t-elle. « On vient de l’annoncer à la télévision. »

Je suis rentrée chez moi en courant.

« Mon beau-père, qui avait entendu la nouvelle, me confirma ce que je me refusais à croire. Je ne pouvais tout simplement pas l’accepter, je ne cessais de répéter : "Non, non, non…, ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai !" J’avais l’espoir qu’ils étaient tombés sur une île, qu’ils étaient sains et saufs. »

Son beau-frère, en la voyant dans cet état, démarra la voiture et partit vers l’aéroport. Il allait au moins tenter d’avoir des informations, corroborer cette vérité si douloureuse. Milady resta assise sur le trottoir, à attendre… Mais le malheur avait déjà frappé à la porte.

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