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Haïti. Ces écoles d’infirmières qui défient le MSPP

10 Nov 2017
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Port-au-Prince. Vendredi 10 Novembre 2017. Lenouvelliste/CCN. 103 écoles d'infirmières, tel est le nombre d’institutions de ce genre détenant un permis de fonctionnement en Haïti. Pourtant, il y en a beaucoup plus. Beaucoup plus qui forment nos étudiantes en sciences infirmières loin des normes, du minimum, des prérequis, des recommandations de l’État.

Cette réalité est pourtant connue des responsables de la Direction de la formation et de perfectionnement en sciences de la santé (DFPSS). Mais ils n’agissent pas. Lors d’un entretien exclusif, un responsable de la DFPSS a révélé des non-sens, des anomalies graves.

Fabiola Jean, aujourd’hui mère d’un enfant, raconte comment elle a perdu trois ans de sa vie. « J’étudiais les sciences infirmières dans une école qui était logée à l’époque (2004) dans l’ancien immeuble du Collège René Descartes, à Carrefour. Nous étions à peu près 35 étudiantes. Les responsables nous avaient donné la garantie que l’école était reconnue. C’était faux. Au final, au bout de trois ans, ils ont plié bagages », a-t-elle raconté.

La trentaine, Fabiola Jean s’est souvenue que cet épisode de sa vie était dur à surmonter. « Trois ans ne sont pas trois jours », a laconiquement lâché la jeune femme qui s’est relevée, laissant dans l’oubli son rêve de devenir infirmière.

En Haïti, Fabiola Jean n’est pas la seule à se faire duper de la sorte et cette école n’est pas unique en son genre. Dans l’aire métropolitaine tout comme dans les villes de province, ils sont légion ces établissement privés qui fonctionnent sans autorisation en dehors des normes, du minimum, des prérequis, des préscrits de l’État.

Des écoles fonctionnant en dehors des normes

À Carrefour, dans le quartier de Mon-Repos, une maison plutôt exiguë comprenant six salles et un petit couloir abrite une école des sciences infirmières. À l’entrée, des photos de cérémonie de délivrance du diplôme sont placardées. Preuve, à tout venant, que cette école forme plusieurs promotions. Une direction, un secrétariat, trois salles de cours… rien de plus. Pas de bibliothèque ni de salle de démonstration. Encore moins des instruments pourtant obligatoires exigés par le ministère de la Santé pour ouvrir une école des sciences de la santé.

C’est quasiment le même portrait d’une vingtaine d’écoles visitées par le journal. Leurs directeurs n’ont même pas entrepris les démarches en vue de l’obtention d’une licence de fonctionnement. « C’est une perte de temps. On sait bien qu’on ne remplit pas les conditions pour faire le dépôt des dossiers, il nous faut 50 000 gourdes », a sans ambages affirmé un révérend pasteur, responsable d’une école des sciences de la santé à Carrefour.

Gaspère Pierre, quant à lui, est plus conscient. « Je suis conscient que mon école ne remplit pas toutes les conditions. Je viens d’acquérir un terrain à Merger (périphérie sud de Port-au-Prince) pour y construire un établissement répondant aux normes », a-t-il reconnu.

Il n’y a pas que l’infrastructure immobilière qui fasse défaut. Le matériel didactique laisse aussi à désirer. « J’ai décidé d’arrêter de dispenser des cours dans certaines écoles parce qu’à chaque fois je demande un matériel, il n’y en a pas. On n’y trouve ni de mannequin ni de salle de démonstration. La formation n’est pas de qualité. Je ne peux pas associer mon nom à ça », a accentué le Dr Roosevelt, rappelant pourtant que ces écoles sont très lucratives.

Ecoles infirmières, business rentable

En Haïti, qui dit écoles infirmières, dit « petits business très rentables ». Une étudiante en troisième année à une école de Nursing située au cœur de la capitale en témoigne. « Il y a une technique qu’on utilise pour nous escroquer. Les frais de stages ne sont pas inclus dans les frais de l’écolage comme cela se fait dans plusieurs écoles reconnues comme l'UNDH. Pour chaque stage, on nous demande de l’argent. Quand le stage est programmé dans un hôpital se trouvant dans une ville de province, on nous exige entre 1 500 et 2 000 gourdes. On ne peut ne pas y aller car le stage est obligatoire », se désole Cherlourdes.

Cette réalité est pourtant connue de tous. Mais les premières interventions se font encore attendre. Dans une interview exclusive accordée en septembre au Nouvelliste, un responsable de la Direction de la formation et de perfectionnement en sciences de la santé (DFPSS), sous le couvert de l’anonymat, a révélé des non-sens, des irrégularités graves.

Si l’obligation est faite à tout un chacun, avant même d’ouvrir une école de santé, de soumettre un dossier pour évaluation, elle n’est pas respectée. Dans le guide de présentation du dossier consulté par Le Nouvelliste, il est stipulé : « Toute institution de formation en sciences de la santé doit donc avant son ouverture déposer un dossier pour évaluation à la DFPSS du ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP). Le dépôt du dossier ne constitue nullement une autorisation de fonctionnement. Le requérant a pour obligation d’attendre les résultats de l’évaluation organisée par le MSPP. Un permis de fonctionnement est délivré ; il garantit aux étudiants de l’institution l’accès aux examens d’État et aux établissements sanitaires publics pour leur stage. »

L’évaluation porte sur le curriculum de l’institution, l’espace physique, la présentation des CV des enseignants, l’encadrement des étudiants, les règlements généraux de l’institution, le fonctionnement de l’institution, la durée du cycle d’études, entre autres. « Les gens ne respectent pas les principes et font tout le contraire », a indiqué notre source, avant de préciser qu’actuellement, l’État reconnaît 103 écoles infirmières pour tout le pays. Sans chiffrer, elle affirme qu’au niveau de sa direction, plusieurs dossiers sont à l’étude.

« Il y a des écoles d'infirmières qui aujourd’hui dispensent des cours alors qu’elles ont été classées dans la catégorie non habilitée à fonctionner. La décision a été prise par un jury, après qu’elles avaient été évaluées à trois reprises, parce qu’elles ne remplissent pas les conditions. Dans certains cas, ce sont des bras politiques qui les soutiennent. Il y a des sénateurs ou des députés qui ne sont jamais loin pour frapper du poing sur la table », a-t-elle dévoilé.

Parlant de non-sens, ladite source explique comment les écoles qui ne sont pas reconnues par le ministère de la Santé publique et de la Population envoient leurs étudiants aux examens (obligatoires) organisés par le MSPP en vue de l’obtention du diplôme. « Ces écoles non reconnues envoient leurs élèves aux examens contre de l'argent sous le nom d’un établissement reconnu », a-t-il expliqué, révélant que le taux d’échec est surtout dû à la très mauvaise qualité de l’enseignement fourni par ces établissements. Dans ce micmac, les étudiantes sont le plus souvent les victimes. Sur les 2 880 étudiants en sciences infirmières ayant pris part aux examens du ministère de la Santé publique et de la Population pour l’obtention de leur licence, seulement une centaine ont eu la moyenne de 70% exigée par le MSPP.

On est vraiment loin des années 60

« Autrefois nous avions connu trois écoles d’Infirmières, l’une à Port-au-Prince, une autre au Cap et une aux Cayes. Le cycle des études était de 3 années et il était sanctionné par un examen officiel ou examen d’État organisé à Port-au-Prince par le MSPP. La réussite aux examens d’État conditionnait la délivrance de la licence de pratiquer à une infirmière par le ministère de la Santé publique. Au cours des années 60, 70,80 une infirmière diplômée en Haïti était admise à travailler comme infirmière dans tous les pays y compris les Etats-Unis avant même de passer l’examen américain. Tandis que celles en provenance de la Belgique, la Suisse devraient subir d’abord les examens avant d’être autorisées à travailler comme infirmières aux Etats-Unis », a affirmé le Dr Josette Bijou qui, après la mouvance de 90 qui a conduit à l’annulation des examens d’État, a réinstauré l’organisation de ces examens dans les années 2000.

Elle estime que la situation actuelle est préoccupante. Pas seulement pour les infirmières mais pour l’ensemble des disciplines de la santé. « J’ai été étonnée d’entendre de la part des infirmières qu’elles n’ont pas réussi les examens d’États (septembre 2016) parce que ce sont des examens qui viennent d’autres pays. Alors que notre formation était jadis supérieure à celle des autres pays. Ensuite le nursing est une science universelle. Il n’y a pas deux santés, il ne saurait donc y avoir deux médecines », a-t-elle explicité, soulignant que lors de son passage à la tête du MSPP en 2006 « elle en a profité pour actualiser la loi organique du MSPP afin de faire revivre la Direction des soins infirmiers DSI. Tout cela pour recouvrer la noblesse des soins infirmiers comme il se passe dans les autres pays et rentrer ainsi notre pays dans la modernité.

Depuis que le programme d’évaluation a débuté, aucune décision formelle n’a été prise pour fermer une école qui ne remplit pas les conditions.

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