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Haïti. Ultime hommage, en demi-teinte, à Manno Charlemagne

26 Déc 2017
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Port-au-Prince. Mardi 26 Décembre 2017. Lenouvelliste/CCN. Le chanteur et ancien maire de Port-au-Prince Joseph Emmanuel Charlemagne, dit Manno, a eu droit à des funérailles officielles au Champ de Mars ce vendredi. Son nom n'a pas pu, en revanche, drainer la grande foule au kiosque Occide Jeanty.

Vendredi. Il est presque 9h. Au kiosque Occide Jeanty, là où les curieux et militants ne sont jamais loin, la dépouille de Manno Charlemagne, enveloppée du bicolore, est ornée de bouquets de fleurs, de couronnes sur l'estrade. Le visage fermé, les proches du défunt reçoivent ceux qui sont venus rendre un dernier hommage au chanteur, connu pour ses textes pimentés contre l'État, la bourgeoisie, les intellectuels arrimés, les organismes internationaux dit de développement, la dictature. Les supporters de l'artiste, qui l'affublent de toutes les épithètes sur la Toile depuis deux semaines, ne sont pas légion en ce matin déjà ensoleillé. «C'est une honte. Moi j'ai honte de nous», glisse une dame, dans la quarantaine, fervente admiratrice de celui qui a su bouleverser les codes de la musique haïtienne pendant plusieurs décennies.

Ils étaient quelques dizaines à débarquer au kiosque pour ce dernier hommage à Manno Charlemagne. Les gradins sont en majorité restés vides. Le ministre de la Culture Limond Toussaint, dans une brève déclaration, s'est borné à déplorer la mort du chanteur qu'il estime être une «perte pour le pays». Le Premier ministre Jack Guy Lafontant y a mis le pied, salué les proches et est aussitôt reparti. Le président Jovenel Moïse n'y était pas. Les présidents du Sénat et de la Chambre des députés, respectivement Youri Latortue et Cholzer Chancy, l'ancien président Michel Martelly, le questeur de la Chambre des députés Gary Bodeau et autres parlementaires se sont déplacés pour honorer la mémoire de l'artiste dont le prototype n'a pas encore vu le jour dans la musique haïtienne alors même que les maux qu'il dénonça sont encore d'une étonnante actualité.

Dans les gradins du kiosque Occide Jeanty, un groupuscule de jeunes crachent leurs invectives à l’encontre du Premier ministre Jack Guy Lafontant qui a pourtant quitté les lieux, comme s'il savait qu'il allait être hué. Ils réclament son départ de la Primature. Le geste tranche avec la cérémonie funèbre, mais, en revanche, sied au vécu de Manno Charlemagne. Celui-ci a passé sa vie à chanter contre l’injustice sociale. À chanter la remontrance. Lui qui fut longtemps le miroir d’une génération qui disait non à la dictature, à l’oppression. Lui qui fut le mantra de la liberté d’expression. « Manno Charlemagne a construit sa carrière musicale dans la protestation. On profite même de ses funérailles pour protester », ironise une étudiante, s’efforçant d’accorder de l’attention au sermon du houngan Pierre Noel Bien-Aimé. Manno Charlemagne part comme il a vécu. Dans l’admonestation.

Un engagement qui lui a valu persécutions, arrestations ou encore l'exil. Augustin St-Cloud, le roi du royaume du vodou en Haïti, n’est pas prêt à oublier ces épisodes. « Je me rappelle le jour ou les sbires du régime de Duvalier ont procédé à son arrestation. Il s’était réfugié chez mon oncle à Carrefour ce jour- là », se rappelle celui qui considère l’artiste comme un frère. Le chanteur Beken, pour sa part, se souvient que son père n’était pas enchanté à l’idée qu’il fréquente Manno. « On s’était rencontré en 1976. On avait l’habitude de se produire ensemble. A l’époque, mon père avait des réserves sur notre association. Pour cause, l’engagement de Manno contre le régime tortionnaire des Duvalier. Il était considéré comme un «kamoken », détaille-t-il, soulignant que son confrère avait juré de chanter la vérité.

Ce 21 décembre, Manno ne chantera plus ses vérités. Il retourne à la poussière. À Verettes. Selon une chanson entonnée par des vodouïsantes, il est parti retrouver son père. Il y a des artistes qui partent en laissant des chansons qui nous font danser, qui nous font oublier nos malheurs. Manno lui est parti après avoir mis ses pieds dans la fourmilière. Après avoir tenté sans succès de renverser un ordre social bien établi. C'est sur cette part immatérielle, dépassant le cadre de la mort, qu'il faut apprécier un artiste...

Source de cet article : http://lenouvelliste.com/article/180966/ultime-hommage-en-demi-teinte-a-manno-charlemagne

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