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Haiti. Laisser parler l'oeuvre.

24 Mar 2018
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Port-au-Prince. Samedi 24 mars 2018. CCN/Le Nouvelliste. Parmi les littérateurs, il y a ceux qui n'ont pas d'oeuvre, en (sont) font la promesse mais qui en parlent (la défendent) comme s'il y en avait une, ceux qui digèrent mal le fait qu'ils ne soient (plus) invités et s'évertuent à trouver/inventer/condamner les raisons d'un tel refus/mépris, ceux qui sont disons connus pour savoir parler de leurs livres, convaincre le lecteur, ceux qui courent après la reconnaissance comme la serpe dans les champs, ceux dont on ne sait pas grand-chose qui fascinent et inquiètent à la fois, et puis ceux qui, sans appartenir pour autant à cette littérature dite grise, insoupçonnable, se retirent pour laisser toute la place à l'oeuvre...

Ces derniers, je les envie. Ils ont toute mon admiration. Leur absence très relevée dans un monde où tout va à vive allure se calcule à travers les prismes épouvantables de l'offre et de la demande fait d'eux des courageux à nulle autre pareille.

À celle ou celui qui ne lâche pas le crachoir, je dis que jamais l'auteur ne sera plus intelligent que son œuvre, ne dira mieux qu'elle ce qu'elle est, communique. Qu'est-ce que Gabriel García Marquez pourrait nous entretenir de plus sur Cent ans de solitude ? Jacques Stephen Alexis sur L'Espace d'un cillement, de Frankétienne sur Ultravocal, Joyce sur Ulysse, Céline sur Voyage au bout de la nuit, Musil sur L'Homme sans qualités, toi Nicolas sur Nouvelle Jeunesse (je pourrais continuer longtemps comme ça)? On parle là de livres qui portent en eux des perspectives aussi grandes que la nature humaine, d'immenses dictionnaires de sentiments, de folles passions. Car l'auteur, dans la vraie vie, n'est pas comme Dieu, présent partout, visible presque nulle part, un démiurge, maître d'ouvrage intégral. Je ne crois pas à l'association Vie-oeuvre. Je ne comprends pas pourquoi le Rimbaud d'Une saison en enfer s'est (se serait) converti au catholicisme.

Un écrivain, le mot pris dans son acception la plus simple, est quelqu'un qui produit des œuvres littéraires, ce n'est pas une marque, une bête de foire, le gestionnaire de ses propres livres. Je crois comme Roland Barthes qu'écrire revient à tuer le désir d'écrire quelque chose. Souvent pris dans des tourbillons médiatiques, et autres rutilances, il est comme une sorte de toupie dans la main d'un enfant perturbé. Je n'oublierai jamais cette vieille femme qui s'est présentée à la salle où j'animais un atelier d'écriture (je comprends l'amertume de ceux qui font un boulot qu'ils n'aiment pas) en disant : « Bon, on m'a dit qu'il y avait un Haïtien ici, moi j'aime les rencontres, je vis seule alors je me suis dit que c'était un bon moment, en plus ici, comme vous pouvez le remarquer, il fait gris, et c'est comme ça presque toute l'année, j'espère que vous nous avez ramené du soleil de votre pays! » Les choix deviennent légitimes et indiscutables à la demande du public dont on suit le regard et les caprices.

Pour revenir au sujet, j'ai déjà entendu cette phrase tant de fois : « Il parle bien de son livre, ça fait du bien. » Il en parle bien si on veut, mais et le livre c'est quoi? Ça raconte quoi? Quel style? Quelle langue? Faut-il rencontrer/connaître l'auteur pour lire/comprendre mieux son livre? Les lumières cachées, les pièges, les éruptions, les non-dits, est-ce à lui de les expliquer? Non. Ceux qui se taisent pour laisser la parole à l'oeuvre (j'aurais pu dire aussi qui meurent pour que l'oeuvre vive) sont, je l'ai dit, courageux, et de plus en plus rares. On veut bien parler de littérature, il faut en parler, partager sa vision des choses, mais parler pour justifier, défendre l'oeuvre, me paraît un peu farfelu, sans intérêt particulier. Le livre qui a absolument besoin qu'on le défende dans les journaux écrits, parlés, télévisés pour mériter son nom mérite d'être jeté à la poubelle. C'est que, souventefois, malgré les efforts (énormes) de la part d'un auteur de rester à l'écart, on (les prix, le public, le tiers-an, les ondes magnétiques des réseaux sociaux...) finit par le retrouver, le pervertir. On lui dit (n'importe quoi), avec des mots courbes/professionnels qu'il est l'avenir de son œuvre, que son lecteur n'y arrive pas (plus) seul, sans lui.

Le lecteur n'aime pas (plus) être seul, disons la lecture comme une activité lui demandant de se surpasser, sortir de ses petites zones de confort, ses petites certitudes. Une expérience nouvelle, quoi! Pour le lecteur (paresseux), il faut que ça soit lisse, gentiment tartiné, pétri de plates harmonies, traversable entre deux avions; bref, le temps d'un voyage. On continue. Il faut éclaircir, grand-publiquer, donner les clés, enlever toute inquiétude, tous les pièges. L'écriture est une bulle mouvementée, certes, mais soit, plus qu'un écrivain, un psychothérapeute, une source d'apaisement, un vendeur de certitudes, de catharsis! Sinon, ça risque de ne pas marcher. Et si par impossible ça marche, c'est-à-dire que tu as réussi à foutre le nez du lecteur dans la plaie, pense à tout ce que je t'ai dit pour le prochain. Quand on perd un lecteur, c'est pour la vie...

Le courage d'écouter, de suivre l'auteur dans l'ombre, les régions reculées de la langue, ses pérégrinations les plus rocambolesques, voilà ce qui à mon sens caractérise un lecteur, un critique, un curieux, un vrai.

S'impose une réappropriation des mots lire, échanger, découvrir... Attention, ce beau bandeau (comme si le nom de l'auteur ne suffisait pas) sur le livre affichant un [grand] prix ou une petite phrase racoleuse, informative, ne garantit sa [grandeur]. Le bandeau n'est pas une valeur ajoutée, n'a aucune valeur pour moi. Il est un témoignage de désespoir, d'essoufflement, un appel à l'aide. Dans les librairies françaises, c'est devenu la grande mode, sur la couverture des nouvelles parutions, on y appose coquettement des post-tits avec des étoiles, des cœurs, et que sais-je encore. On a déjà l'offre, il faut aller chercher, provoquer la demande, le fantasme, le rêve... Un libraire m'a dit que c'était une façon de donner un coup de pouce aux auteurs, n'importe quoi!

Je pourrais aussi parler de l'ignorance de ceux qui décident de l'importance, du génie d'un écrivain selon qu'il est publié dans une grande maison ou une petite indépendante. De ceux qui font travailler les auteurs sans les payer. Des surpayés pour pas grand-chose. Des galériens vivotant des maigres avances des éditeurs. Il y en aurait trop à dire. Mais ce n'est pas le but de mon propos.

Face à cet infernal fourmillement de festivals, salons, voyages tous frais payés, les plus vulnérables sont les auteurs dont les livres ne se vendent pas, les petits vendeurs. Ce sont des proies faciles pour combler le vide quand les grosses pointures sont injoignables. Ceux-là presque tout ce qui se passe, les résidences d'écriture, s'envolent là où le devoir les appelle. Pour essuyer la déconvenue de l'enfant perturbé. Il faut voir la tristesse de certains d'entre eux, parfois leur colère, quand ils arrivent dans une ville inconnue, paumée, où ils doivent suivre à la minute près une feuille de route désastreuse pour aller répondre aux mêmes questions fatidiques. Quelle perte de temps!, rouspètent-ils entre eux. Mais dès le lendemain, ils sautent dans un autre train/avion vers d'autres rassemblements littéraires. Ce n'est pas l'envie qui manque, mais ils ne peuvent pas disparaître, car ils doivent se nourrir, payer leur loyer, vivre au quotidien, continuer à produire sans trop de stress financier (pour ceux qui ne font que ça, écrire, oui il y en a). Ainsi, ils apprennent à écrire des dossiers, formuler des demandes de bourses, capter des personnes importantes dans les soirées mondaines. Ce n'est pas tout, aux courageux il en faut encore beaucoup de courage pour ne pas transformer leur littérature en légumes pour satisfaire les caprices [conformistes] du marché...

Les écrivains/artistes qui aiment rencontrer le public, parler de leur travail, qu'ils continuent, et c'est tout à leur honneur. Ceux qui n'en voient pas l'intérêt, qui n'ont rien à défendre, qui disent mais laissez-moi travailler merde ! que leur refus ne soit pas perçu comme une faiblesse, un manque à gagner. Il est clair que la promotion de la littérature, la transmission, ne saurait se réduire à faire venir l'auteur (souvent sans son livre, ou sans l'avoir lu). Mon propos, contrairement à ce qu'on pourrait penser, n'a pas pour objectif de rejeter tout échange, débat, remise en question à travers de sérieuses analyses, enfin tout ce qui peut porter un certain éclairage sur l'oeuvre (je suis persuadé qu'un échange d'une heure peut être plus enrichissant qu'un essai ronflant de mille pages). En revanche, il revendique le droit de l'auteur de rester loin du bruit, de la pollution des lumières des salons, du strip-tease commercial... «Quand vous lâchez votre machine à écrire, vous lâchez votre fusil automatique, et les rats rappliquent aussitôt», disait Bukowski.

L'intellectuel écrivain ou l'écrivain intellectuel serait-il celui ou celle qui écrirait des livres d'un côté, s'engagerait de l'autre, ou qui écrirait des livres inspirés par une même conviction de responsabilité sociopolitique? C'est un vieux chapitre. L’écrivain authentique – par l’authenticité de ses écrits –, selon Théophile Gautier, c’est le refus de la servilité, de la propagande. C’est pour cela qu’il n’est pas à la remorque des foules et qu’il sait mourir dans la solitude. Si je partage cette idée de Gautier, je ne crois pas que l'écrivain soit seul dans sa solitude, parle et s'écoute à la fois.

Puisqu'on crée pas que pour rien, se pose quelque part la question de l'utilité. Si l'art, j'ai bien dit si l'art ne peut avoir un autre but que lui-même, mais il ne peut s'accomplir par lui-même. On le fait avec du réel, depuis le réel, vers le réel. Pour ma part, je préfère celui qui plonge le nez de son lecteur dans la plaie à celui qui se donne pour mission de l'éduquer, ou l'amuser. Les pensées qui hantent la fiction sont trop captieuses pour s'ajuster aux diktats épistémologiques, aux limites de l'intuition. Je ne dis pas que l'oeuvre se suffise à elle-même, car on l'aura toujours un peu ratée, trop structurée, décousue, chargée, dépouillée...

En Haïti, si la machine éditoriale (disons-le ainsi) a du mal à se mettre en route (quelques efforts sont peut-être louables, mais on est encore loin d'une chaîne solide où tous les maillons sont représentés et connectés chacun dans son rôle précis et défini), existent des panels de discussions, des structures associatives (discrètes, réelles), l'auteur est invité à parler de son oeuvre, à des lectures publiques, la discussion continue dans un bar en ville suivant l'humeur du moment. L'auteur se laisse prendre au jeu pour le plus grand plaisir du public. Mais s'il refuse (non par mépris mais par volonté de rester à l'écart), qu'il ne soit pas taxé de lâche, de cancre rabat-joie faisant déshonneur à la culture, ou un imprévoyant abandonnant son travail à la merci des législateurs de tout bord. Les ringards et les paumés ne sont pas forcément ceux qui se gardent de gloser/écrire sur tous les sujets.

Le Nous qui condamne ses subtilités ne sait pas préserver l'individualité de chacun de ses brindilles, ne fait que scier la branche sur laquelle il se tient. Tout Nous est une quête : trouver l'équilibre entre le rétif solitaire et le collectif borné, combiner le singulier au pluriel, les initiatives individuelles aux aspirations communes...

L’individualité (à ne pas confondre avec l'individualisme, la vanité petit-bourgeoise, amatrice de paradoxes qui transforme la société, en parole et sur papier, depuis son salon) dont je parle se réalise, s'affirme sans écraser les autres, sans se retirer.

Bref, la question de l'auteur (sur)invité (ou évité) me concerne aussi. Car, depuis quelques années, je bouge sur une bonne partie du globe pour présenter mon travail. Je réponds : L'idée qu'on grandit dans le partage, dans l'expérimentation, que je ne suis pas seul dans le monde, qu'il n'y a pas que mon pays, ma culture, mon histoire, ma (petite) vision du monde, c'est elle de temps à autre qui me pousse à dire oui. Cela n'apporte pas plus à ma littérature qu'à mon plaisir personnel, ma curiosité...

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