Breaking News

Suivez CCN sur : 

CMA ZCL TV
×

Avertissement

JUser::_load : impossible de charger l'utilisateur ayant l'ID 1269

Trinidad. Carnaval et crime : l’histoire d’un suicide politique ...

01 Mar 2016
1965 fois
Asami Nagakiya Asami Nagakiya

Port of Spain. Mardi 1er mars 2016. CCN. Quelques jours après la fin du Carnaval  trinidadien un crime crapuleux a  défrayé la chronique et fait une victime  politique. Loiza  Rauzduel la correspondante permanente de CCN à Trinidad, revient  sur cette  affaire et raconte comment et pourquoi le maire de la Capitale a du démissionner.

Le 10 février dernier, mercredi des Cendres, Port of Spain, principal théâtre des festivités carnavalesques à Trinidad, se réveille doucement, la vie reprend son cours. Beaucoup ont repris le chemin du travail, avec, parfois, les cendres sur le front après la messe du matin, en ce premier jour de carême.

Au cours de la matinée, une triste nouvelle se répand très rapidement : un corps a été retrouvé sur la Savanah, ce grand espace vert au centre de la capitale. L’on pense alors à une autre histoire sordide qui aurait mal tourné. Mais immédiatement, ce cas particulier retient l’attention : c’est le corps d’une jeune femme qui a été retrouvé sous un arbre, plus ou moins dissimulé sous des branchages. Elle portait encore le costume dans lequel elle avait participé au défilé la veille. Pendant plusieurs heures, impossible de l’identifier, et la police lance un appel à témoins pour aider à déterminer l’identité de la jeune femme.

En fin de journée, l’on apprendra que le corps retrouvé est celui d’Asami Nagakiya, une japonaise qui était tombée amoureuse de la culture trinidadienne, et en particulier du steel pan. Elle pratiquait l’instrument, partageant sa passion avec ses compatriotes et ailleurs en Asie depuis plusieurs années. C’était apparemment la huitième année consécutive qu’elle venait à Trinidad, où elle était bien connue de la communauté des pannistes, ayant participé au Panorama, le concours annuel qui se déroule dans les semaines précédant le carnaval, avec deux des plus grands groupes de steel band du pays.

Mairepop

Ci dessus M. Raymond Tim-Kee

Lors d’une conférence de presse ce même mercredi 10 février, en fin de journée, les journalistes interrogent le maire de Port of Spain, et lui demandent de commenter la triste découverte du matin. Raymond Tim-Kee fait alors référence à des propos qu’il avait tenu une semaine avant le carnaval, sur le caractère parfois obscène et vulgaire du comportement de certains individus, hommes et femmes, pendant le carnaval. Il poursuit et prononce une phrase qui sera reprise de multiples fois, et qui  cristallisera la colère et l’indignation de beaucoup : selon M. Tim-Kee, « les femmes ont une responsabilité, celle de faire en sorte qu’elles ne soient pas victimes d’abus ».

Le maire poursuit ensuite, en disant, en substance, que ceux qui s’adonnent à ce type de comportements pourraient sans doute s’amuser autrement, et devraient veiller à maintenir « un certain degré de dignité ». Il fait ensuite référence à la victime, au fait qu’elle portait encore son costume. Il suggère que chacun « laisse place à son imagination, en se demandant si l’alcool avait joué un rôle, s’il y avait eu quelconque résistance ». Il convient de noter qu’au moment où Raymond Tim-Kee s’exprime, ’on ne savait encore rien de ce qui s’était passé, ou quelles avaient été  les circonstances exactes de la mort d’Asami Nagakiya.  

Presqu’immédiatement, les propos du maire de Port of Spain sont condamnés par un grand nombre de personnes, qui laissent libre court à leurs opinions sur les réseaux sociaux : inadmissible, inacceptable, choquant, le maire semble accuser la victime, il doit démissionner. Face au tollé suscité par ses propos, le maire s’excuse le lendemain, par le biais d’une déclaration dans laquelle il regrette que ses commentaires le jour de la découverte du corps d’Asami Nagakiya aient pu blesser. Il assure que son intention n’était pas de blesser ou d’accuser les femmes, et en profite pour condamner les média, et un quotidien en particulier, pour sa couverture au titre réducteur « Le maire critique les femmes ».

Mais voilà : au lieu de calmer les esprits, cette déclaration officielle continue à attiser les critiques et appels à la démission. Car M. Tim-Kee certifie que malgré les condamnations, il a aussi reçu des manifestations de soutien, de femmes qui partagent son avis, et qui pensent que certains participants au carnaval gagneraient à faire preuve de davantage de « modestie ».

Et c’est sans doute là que se situe le principal élément de confusion, qui aura, pendant plusieurs jours, divisé l’opinion. Le carnaval de Trinidad est un spectacle magnifique, haut en couleurs, et c’est bien entendu une source de revenus pour le pays. Les visiteurs y affluent chaque année par milliers. C’est la tradition, mais aussi une culture de la fête et de la bonne humeur qui sont mises à l’honneur. Comme le suggérait le maire de la capitale, certains comportements semblent en effet dépasser les limites de la bonne humeur, et pourraient facilement être qualifiés d’indécents, même par les moins prudes d’entre nous. Mais au moment où il s’exprime, l’on vient d’apprendre la mort d’une jeune femme, et pour des centaines d’autres femmes, et d’hommes, qui ont participé à ce même défilé, il y a comme un arrière-goût de tristesse, comme si le décès de la japonaise venait gommer la légèreté des jours de liesse qui avaient précédé. Le fait que le maire ait choisi d’évoquer le comportement présumé de la victime en choque plus d’un. 

Pourquoi alors Raymond Tim-Kee a-t-il choisi ce moment précis pour reprendre, en les développant, des propos qu’il avait tenu avant le carnaval ? Pourquoi sa première réaction ne fut-elle pas, simplement, de condamner cet acte horrible et triste, d’exprimer ses regrets et condoléances aux proches de la victime, et d’assurer qu’il mettrait tout en œuvre afin que toute la lumière soit faite sur ce crime ? Voilà, en substance, les questions que beaucoup se sont posé immédiatement après les propos controversés du maire de Port of Spain.

Womantra, un groupe qui se définit comme une communauté de féministes de la Caraïbe qui luttent pour l’égalité homme-femme, est à l’origine d’une pétition en ligne, qui condamne les propos du maire et réclame sa démission. Plus de 10 000 signataires manifestent leur mécontentement, et une manifestation est organisée le 12 février aux alentours de la mairie de Port of Spain.

La veille, Dr. Keith Rowley, premier Ministre et membre du même parti que M. Tim-Kee, avait affirmé que les propos malheureux de ce dernier étaient condamnables mains ne justifiaient pas toutefois sa démission.

Au sein d’une société qui connait encore de trop nombreux cas de violences faites aux femmes, l’idée même qu’une femme, par son comportement, puisse être à l’origine des abus qu’elle subit, est qualifiée de déplacée, de rétrograde et d’inadmissible. Les propos malheureux du maire donnent alors lieu à une conversation qui contribue à élargir le débat, et permet de rappeler qu’aucune femme, quelque soit les circonstances, ne peut détenir la « responsabilité » de faire en sorte qu’elle ne soit pas victime d’abus. 

Malgré les quelques marques de soutien au maire de Port of Spain – ses propos n’ont rien de choquant, il n’a fait que dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas, et sa démission n’est absolument pas nécessaire – le samedi 13 février, M. Tim-Kee annonce son intention de démissionner. La déclaration du maire de la capitale est alors bien plus qu’un incident : ses propos et surtout la colère et le choc qu’ils ont suscités, sont repris par la presse internationale. Quelques trinidadiens manifestent même devant la Haute Commission de Trinidad et Tobago à Londres.

C’est Raymond Tim-Kee lui-même qui l’admettra, dans un entretien quelques jours après sa démission : ses propos immédiatement après l’annonce de la mort d’Asami Nagakiya ont été malheureux, et prononcés au mauvais moment. Le premier Ministre a salué sa décision. L’autopsie révélera que la passionnée de steel pan a été étranglée. 

 

Loiza Rauzduel,
Correspondante CCN à Trinidad

Évaluer cet élément
(0 Votes)

Connectez-vous pour commenter

Toute l'actu de la Guadeloupe et des Caraïbes.

Articles Populaires