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Venezuela : Analyse des nouvelles mesures concernant l'essence

09 Jui 2020 Par Franco Vielma
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Caracas. Mardi 9 juin 2020. CCN/Bolivarinfos/Françoise Lopez. Depuis lundi 1° juin, le Venezuela est entré dans une nouvelle étape de la distribution de combustibles grâce à l'application d'un nouveau schéma qui clôt son modèle traditionnel asymétrique d'approvisionnement sur son marché intérieur.

La pays traverse un cycle de grandes perturbations dans sa distribution d'essence et de diésel provoquées par l'affaiblissement de la compagnie pétrolière d'Etat PDVSA à cause du blocus étasunien. L'interdiction d'exportations de brut, le gel de ses biens et de ses ressources financières à l'étranger, la fermeture de comptes à l'étranger favorables à PDVSA ont eu un fort impact sur l'entreprise drapeau du Venezuela.

Ces dernières années, la diminution des achats de pièces détachées pour les raffineries vénézuéliennes, l'achat de produits chimiques pour la production de l'essence et l'importation d'essence pour satisfaire la demande intérieure ont été aggravés par le blocus des Etats-Unis au détriment du flux de combustibles qui avaient été expédiés pratiquement gratuitement pendant des années. Cette crise a été fabriquée.

Bien que le Venezuela ait reçu récemment des importations d'essence d'Iran et s'achemine avec les Iraniens vers la réparation de ses raffineries avec ses technologies, ce processus sera progressif et pourra être sujet à des hauts et des bas. Le gouvernement a donc prévu de rationaliser et de clarifier la demande grâce à des mesures qui vont à contrecourant de la logique « gratuite » et de profusion qui avait précédé.

Nouveaux prix et subventions

L'essence vénézuélienne continuera à être subventionnée et à être la meilleur marché du monde. Elle coûtera 5 000 bolivars le litre, ce qui équivaut au taux de change officiel de ce 31 avril, à 0,025 dollar le litre. 

Mais cette politique démarre avec une quantité mensuelle de 120 litres d'essence subventionnée pour chaque véhicule particulier. Cette quantité dépassée, les usagers pourront acheter de l'essence à 97 500 bolivars le litre, c'est à dire 0,5 dollar le litre au taux de change officiel de ce 31 de mai.

Pour les secteurs des transports publics et de transport des aliments, leur consommation d'essence et de diésel continuera à être subventionnée en totalité mais la subvention sera programmée pour 90 jours, ce qui signifie que le pays passera par un processus d'enregistrement de toute la flotte affectée à ces services pour établir les nouveaux cadres pour ces secteurs.

La pays habilitera quelques 200 stations service “Premium” pour servir les entreprises privées qui ont obtenu des autorisations pour importer du combustible. Ces stations service distribueront l'essence à un prix équivalent à 0,5 dollar le litre.

Diminution de la consommation excessive

Evidemment, cette mesure est destinée à équilibrer la demande d'essence face à offre réduite tandis que PDVSA met en marche de nouveaux mécanismes pour relancer son système de raffinage pour la consommation nationale. Cela est caractéristique du Venezuela. La culture du gaspillage de l'essence et d'autres fléaux économiques comme la contrebande ont été le résultat des asymétries provoquées par la gratuité du combustible.

Cette nouvelle politique est un saut politique destiné à répondre aux nouvelles situations créées par le blocus des Etats-Unis et les nouvelles réalités de l'économie du pays.

Eradication de la contrebande ?

Les complexités de ce fléau para-économique sur la frontière bi-nationale sont nombreuses et leurs conséquences très imbriquées. Les annonces visent la rationalisation du flux d'essence et la réduction des asymétries sur le prix des combustibles, ce qui a un impact direct sur les réseaux de contrebande mais cela ne signifie pas qu'ils vont être immédiatement éradiqués.

Tout litre d'essence subventionnée est prêt pour la contrebande. Cela suppose que les pressions de la contrebande persisteront sur l'essence subventionnée en particulier dans les régions frontalières et créeront de nouvelles batailles pour le précieux liquide entre contrebandiers et consommateurs officiels.

Mais tout litre d'essence distribué à un prix équivalent à 0,5 dollar le litre pourra difficilement s'intégrer au tissu de la para-économie de l'essence.

La soutenabilité de cette politique des prix et sa capacité à affecter la contrebande à moyen terme se trouve dans la possibilité d'ajustements fréquents des prix de l'essence subventionnée et de l'essence vendue en bolivars à un prix équivalent à 0,5 dollar le litre.

La dégradation partielle de la contrebande dépendra aussi d'autres mesures complémentaires comme l'utilisation de puces pour l'arbitrage dans la distribution sur la frontière comme cela a déjà été fait, du nouveau prix international sur la frontière et d'autres actions de sécurité frontalière.

Les moyens de paiement et l'incorporation du Petro

PDVSA dispose d'une nouvelle plateforme qui a déjà été essayée en tant que plateforme de paiement électronique grâce à des points de vente avec des machines à prendre les empreintes digitales achetées par la compagnie d'Etat en 2018 qui ont été testées à cette occasion. On pourra acheter de l'essence au nouveau prix sans utiliser d'argent liquide en payant en bolivars grâce à une carte de crédit. L’utilisation de l' argent liquide sera une option.

Mais ce système amène des nouveautés. Les dispositifs de paiement auront accès au Porte-monnaie du Système Patrie à partir duquel on pourra effectuer des paiements en bolivars et même en Petros. Tout cela grâce à une opération simple en utilisant son empreinte digitale.

Le Petro a à présent la possibilité de s'intégrer au tissu de l'économie réelle vénézuélienne comme aucune autre monnaie virtuelle au monde car on pourra l'utiliser pour des opérations à répétition pour acheter du combustible en en faisant un moyen de paiement efficace, simple et de masse.

Les possibilités de contrebande intérieure ( bachaqueo)

Le nouveau schéma, dans un premier temps, pour aller à contrecourant des habitudes de consommation d'essence au Venezuela, provoquera un choc dans plusieurs groupes de consommateurs. Beaucoup d’entre eux n’arriveront pas à s'adapter au schéma de consommation de 120 litres subventionnés par mois. En même temps, ils essaieront d'éviter de payer l'essence 0,5 dollar le litre. Cela suppose une niche pour de nouveaux fléaux sur le territoire national qui pourraient commencer ponctuellement et isolément mais s'aggraver ensuite.

Beaucoup d'usagers qui consomment plus de 120 litres par mois iront sur un marché parallèle qui pourrait naître si beaucoup d'utilisateurs de véhicules destinés au transport de passagers et d’aliments décident d'utiliser les privilèges dont ils jouissent pour faire la contrebande d'essence et la vendre, disons, à 25 centimes de dollar ou son équivalent en bolivars. CE pourrait être un danger imminent.

Pendant les 90 prochains jours pendant lesquels ces secteurs seront toujours subventionnés, on coordonnera des politiques de recensement, d'enregistrement et de certification de ce parc automobile. Eventuellement, ils pourront être sujets à des quotas d'essence subventionnée et à d'autres prix.

Il est aussi probable que d'autres utilisateurs particuliers décident de « vendre leur quota » mensuel d'essence subventionnée sur ce marché parallèle.

Tout cela suppose que le changement de schéma, en plus d'offrir des possibilités d'équilibre, provoquera aussi des contradictions d'une nouvelle sorte. Ces déviations ont beaucoup à voir avec les formes de subjectivité qui ont émergé dans l'économie vénézuélienne des dernières années dans le cadre d'une guerre économique, d'un blocus et d'une cannibalisation des relations économiques à de nombreux niveaux. Pour être un schéma naissant, il n'en est pas moins l'objet d'alertes précoces et de mesures correctrices.

Le nouveau schéma est beaucoup plus qu'une mesure destinée à réduire les asymétries dans le système de distribution et de consommation de combustibles.C'est aussi une mesure à portée macro-économique. PDVSA soutient son activité dans le pays grâce à une modalité de dépendance envers la Banque Centrale du Venezuela (BCV) : celle-ci émet des fonds de roulement pour que la compagnie d'Etat puisse respecter ses engagements en monnaie nationale.

Les dépenses de PDVSA qui vont des salaires des employés au paiement de biens et de services en monnaie nationale sont couvertes par la BCV à cause du schéma de change raté et contrôlé qui a précédé ce cycle et après cela, à cause de la diminution du flux de caisse en dollars de PDVSA dû au blocus. Maintenant, PDVSA pourrait avoir la possibilité de percevoir des bolivars pour son activité.

Cela diminuerait l'émission de monnaie favorable à PDVSA qui implique des fonds de roulement anorganiques en bolivars. Au Venezuela, on sait que bien que le dollar parallèle soit caractérisé par des facteurs spéculatifs et politiques, il a trouvé un bon habitat dans l'émission de bolivars en tant que mécanisme destiné à palier le déficit fiscal et le financement de PDVSA.

Eradication des queues pour l'essence ?

La mesure aura, ponctuellement, un impact favorable en ce sens, une chose parmi les plus attendues par le Gouvernement et par la population en général. Le schéma prévoit, pour le mois de juin, de mettre en place une modalité de fourniture d'essence à partir du numéro de la plaque minéralogique pour les véhicules particuliers.

Il n'y aura pas nécessairement éradication des queues dans une bonne partie des zones frontalières des états de Zulia, de Táchira, dans la zone basse de Mérida et d'Apure, où la bataille entre contrebandiers et consommateurs officiels pourrait persister. Mais il faut souligner que le reste du territoire national pourrait voir les queue diminuer dans les prochaines semaines.

Il est évident qu'en plus de la rationalisation de la demande, l'offre d'essence doit s'élargir. L'essence iranienne en fera partie mais la clef de la stabilité à moyen et long terme est dans le rétablissement du raffinage dans le pays. Un processus actuellement en développement qui aura des résultats concrets par la suite.

Quels utilisateurs de véhicules particuliers profiteront de cette mesure ? Lesquels seront affectés ?

Dans le parc de véhicules particuliers, cette mesure affecte ceux qui ont des véhicules qui consomment beaucoup d'essence. Si ce schéma persiste dans le temps, les consommateurs qui possèdent des véhicules coûteux paieront leur essence plus cher que l’utilisateur d'un petit véhicule.

Mais ceux qui possèdent les traditionnels vieux véhicules nord-américains encore très communs au Venezuela et « chéris » par une partie de la population, des véhicules qui existent toujours grâce à l'essence offerte par l'Etat pendant des années, seront également affectés.

La gestion de l'Etat sur la rente pétrolière en déclin en tant que question politique

Il faut souligner que le blocus étasunien a profondément remodelé l'ordre économique du pays et accéléré la mort l'Etat basé sur la rente pétrolière qui a été la caractéristique de l'économie vénézuélienne de ces 100 dernières années.

Les règles du jeu sont en train de changer. Ce qu'on comprenait comme un cycle caractérisé par l'affaiblissement de l'Etat et la fin de sa prospérité oblige le Gouvernement à manoeuvrer à partir d'un nouveau cadre de réalités et de nouvelles contradictions.

Si cette « fin de cycle » de l'essence subventionnée comme nous la connaissions persiste, cela aura aussi des conséquences politiques qui restent à évaluer et à qualifier. Mais la subjectivité vénézuélienne a également évolué.

La soutenabilité politique de l'essence offerte est mise en doute après qu'elle se soit vue soumise ces dernières années à la soutenabilité économique. L'impact socio-culturel de l'augmentation du prix de l’essence aujourd'hui touche un pays qui se débat entre ce qu'il a connu de façon « gratuite » et qu'il veut garder pendant un blocus et les nouvelles limitations qui existent dans l 'économie du pays.

Il faut analyser le cadre politique dans son ensemble. Le pays est soumis à un siège de toute sa structure économique. La fabrication de l'effondrement et la tentative de créer un déclin total des conditions élémentaires de vie dans le pays sont des menaces réelles. Face à des circonstances exceptionnelles, le Gouvernement vénézuélien a décidé de prendre des mesures exceptionnelles. 

traduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos

 

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