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Martinique. Rodolf Etienne : Lalibèté ka Vini ! Les décrets de 1848 en créole

17 Jui 2018
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Fort-de-France. Dimanche 17 juin 2018. CMA. La première traduction en créole des décrets d’abolition de l’esclavage de 1848, textes fondateurs de notre époque vient d’être publiée aux Editions Scitep. Cette traduction interroge un évènement du passé colonial et esclavagiste, permettant un regard neuf sur la société créole. Rodolf Etienne, l’auteur, répond à quelques-unes de nos questions ?

1/Pouvez-vous résumer en quelques mots cet ouvrage ?

1/ « Lalibèté ka vini ! » est la première traduction créole intégrale des Décrets d’Abolition de l’esclavage des colonies et possessions françaises du 27 avril 1848. Il s’agit avant tout de rendre à l’Histoire ce qui lui revient de droit. Une telle traduction, une telle parole créole, est la parole de vérité des « anciens esclaves », parce que le créole, la langue créole, contrairement à ce qui est perçu aujourd’hui et répandu par les « défenseurs » de la parole authentique (sic), est « la » langue des colonies, quasi partout en dominance, quoique la langue officielle, partout également, soit le français. Il faut aussi rappeler que la vérité créole, la vérité historique créole, a souvent été négligé ou, tout simplement, écarté, parce que le créole, l’identité, la culture, la mémoire, l’histoire et la langue bien sûr, tout ce patrimoine, toutes ces dynamiques, de nos jours comme d’ailleurs de tous temps, ont été utilisés, par les uns comme par les autres, à des fins bassement et vilement politiques, souvent pour des causes à caractère macabre, infécondes pour l’ensemble, pour la collectivité, collectivité souvent stérile par définition, société esclavagiste ou coloniale, pour ce qu’elle est en propre. La langue créole est souvent véhiculée – a souvent été véhiculée - comme la langue qui permet ou qui permettrait – peu ou prou – d’établir, puis d’entretenir, un certain état d’esprit de supériorité d’une langue à l’autre, d’une culture à l’autre, d’une histoire à l’autre, d’un individu à l’autre. C’est ce que j’ai voulu aussi interroger à travers ce texte. Interroger la notion de diglossie en même temps que l’on redonne valeur à une page d’histoire, à une page de littérature, à une part de mémoire.

2/Pourquoi avoir choisi de traduire en créole ces décrets ?

2/Le fait, pour moi, de traduire en créole m’a toujours paru une essentielle nécessité pour être vrai et authentique, libre et vivant, en tant qu’être inscrit dans un univers géographique, mais également inscrit dans une histoire, une mémoire collective. Les décrets d’abolition appartiennent, en quelque sorte, à tout un chacun. Pas seulement parce qu’on tente d’interroger son propre passé, mais aussi parce que l’on s’intéresse à l’histoire et peut-être, singulièrement à l’histoire des esclaves pour ce cas, mais aussi à l’histoire de la colonie, à l’histoire de France, à l’histoire de la République.

La langue créole, de mon rapport, est une langue dont la connaissance est essentielle au réveil d’un conscience authentique, enracinée dans son être, dans sa mémoire et dans son histoire. Non pas que l’histoire s’arrête à l’esclavage et à son abolition, mais plutôt que là il s’agit d’une page d’histoire collective. Je veux aussi répéter, certainement, que cette langue ne me réduit en rien, parce qu’elle ouvre sur une part de moi authentique et qui trouve ses ramifications dans la terre des ancêtres, dans la terre africaine, à travers le tunnel de Guinée, ce pont mythique vers l’Afrique, que la langue ouvre encore, comme pour une nuit étoilée et brillante dans la tiédeur de la misère et de la souffrance locale, insulaire, la douleur des cannes, la lourdeur de la honte, le ravalement, la déchéance. C’est le patrimoine, qui bon gré mal gré, nous a été laissé – légué - par nos ancêtres de ces terres de retrouvailles, de misère et de douleurs, de carcans et d’insultes, le patrimoine d’hommes et de femmes, d’enfants, de vieillards et d’estropiés, de reclus et d’oubliés, qui n’avaient plus que ce langage, cette langue créole en partage et qui ont réussi à en faire la langue de la liberté, la langue de la lutte pour la liberté, la langue de la fierté retrouvée, la langue de la destinée retrouvée, la langue de tous les jours retrouvés. C’est pour moi un patrimoine essentiel à garder, à préserver, à enrichir, c’est le patrimoine de tous nos ancêtres et en particulier de nos ancêtres africains, créoles, nègres et esclaves. C’est cette parole qui m’a interpellé pour cette traduction. C’est cette parole que je voulais entendre, comme une parole retrouvée et qui ramène l’imaginaire à une vision – une vue – essentielle de la vie même, une vision africaine de la vie et non plus coloniale ou esclavagiste, non plus par le prisme d’un autre que celui qui vécut les choses de l’intérieur, le témoin l’intérieur. J’ai voulu pénétrer la mémoire de l’esclavage, la mémoire de l’esclave et y voir, y déceler, y découvrir cette part d’horizon clair, cette part belle de soi, cette part libre de soi. C’est de cela dont il a été question ici, comme de retrouver une parole d’eau vive, essentielle, et de la boire toute entière parce qu’elle vous fait du bien où elle passe et qu’elle vous permet de vivre libre et de retrouver en vous, ce qui vous semble être de vraies racines, de véritables et solides bases, des bases africaines, des bases de la parole africaine, de la parole ancestrale, de la parole essentielle. Je ne veux pas vivre avec un ersatz d’identité dite collective, ici décrite « indépendantiste », ici « autonomiste » ou là encore « départementaliste », ou que-sais-je d’autre encore de cette même mascarade collective, et ne pas comprendre le vrai sens des choses, le vrai sens du monde, le vrai sens des hommes et des femmes de cette terre. De mon point de vue, le rêve de grandeur est primordialement africain et il se transmets par l’Afrique et son appréciation. Le nègre fondamental, pour reprendre un titre rendu fameux par Aimé Césaire, est africain, l’homme fondamental, lui aussi, est africain. L’esclave fondamental est aussi africain, c’est aussi cela que j’ai voulu aborder dans ma mémoire personnelle et le rendre par cette traduction, qui a pour ambition aussi de défier, d’interroger, de provoquer la mémoire collective, de défier la mémoire individuelle.

3/ À qui s’adresse en priorité l’ouvrage ?

3/La Libèté ka vini !, par sa double entrée, créole/français se veut ouvert à tout lectorat maîtrisant les deux langues. Ce travail est aussi bien sûr ouvert aux traductions vers d’autres langues, mais cette fois, au profit de la langue créole. Il prétend aussi à une volonté didactique et ludique. Je crois qu’après plusieurs années de recherches, de réflexions, de publications et de traductions parallèles, j’ai réussi à trouver ce que je cherchais par ailleurs, à savoir une langue créole écrite qui soit beaucoup plus aisée à lire et à comprendre, à partager aussi. On ne va pas entrer ici dans des débats d’analyses, mais le souci de l’auteur comme du traducteur créole, c’est l’immédiateté de la perception de l’idée qu’il émet. Après plusieurs analyses, publications, rencontres, etc, je crois avoir réussi à trouver « quelque chose » d’une part de clarté et d’ouverture qui pourrait aider à révolutionner l’écrit créole et les diverses acceptions de la langue et de l’identité créoles aussi d’ailleurs. Il faudrait encore poursuivre, aller plus loin, et j’y travaille activement. De mon point de vue, le travail est maintenant du côté du lecteur, du lectorat, à apprécier l’ouvrage et les idées qui y sont émises pour ouvrir encore un peu plus le débat autour des questions de créole et d’identité collective. C’est peut-être un vœu pieux, mais, mais une fois de plus, il s’agit là d’une vision dictée par la prise en compte et en considération de l’Afrique et de la part africaine et belle de ces terres, de ces territoires. Et puis, les décrets d’abolition du 27 avril 1848, et on l’oublie trop souvent pour se vouloir être « plus Français que le Français de France », sont aussi valables pour des terres africaines comme le Sénégal, Madagascar ou encore l’Algérie ou plus loin encore Madagascar. On connaît déjà bien la Réunion et Maurice (Rodrigues), les Seychelles, à travers le concept de créolité ou de créolité internationale. C’est aussi toute cette histoire partagée, douloureuse, mais pas seulement à mon sens, que je souhaitais saluer. Dans mon rapport à la langue créole, je défends l’universalité de la langue, son internationalité. La pancréolité ou créolité internationale est l’un des caractères fondamentaux de la langue créole. Cet aspect des choses m’interpelle particulièrement, parce qu’elle ouvre encore des perspectives à cette identité spécifique. Comment cette langue peut-elle rassembler des hommes et des femmes à travers les quatre coins du globe, ici et là-bas ? C’est aussi un de mes vœux pieux que de vouloir rassembler des hommes et des femmes séparés par l’histoire et la distance, mais en définitive unis, définitivement unis par la terre d’origine, par la condition d’origine, par la force d’origine. Découvrir ou redécouvrir ou mieux comprendre et apprécier cette part de nous qui nous est humaine, cette part de nous qui nous est universelle, cette part de nous qui nous est africaine aussi, essentielle, primordiale, tout au moins, pour ceux qui veulent l’accepter ou le reconnaître, cette part de nous qui aspire à plus de liberté et à plus de vérité...
 
Juin 2018
 
Lalibèté ka vini. Décrets d'abolition de l'esclavage de 1848. Version bilingue. Traduction : Rodolf Etienne. Préface : Myriam Cottias (CNRS). Editions Scitep. Fev. 2018. Prix éditeur : 22 euros.

 

 

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