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Guadeloupe. Politique. "Le temps est venu d'avoir les clés de notre cuisine économique"

24 Jui 2019
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Pointe-à-Pitre, Mardi 25 juin 2019. CCN. Ce week-end, avec l'un de mes amis jardinier, j'ai transplanté mon avocatier. Il poussait sous un manguier. Il était non seulement en manque de lumière mais il aurait aussi manqué de place. En préparant l'autre espace, on a dû enlever un seau de carreaux cassés, bouts de ciment, ferraille, etc. Une fois que c'était fait, on a replanté en utilisant d'abord la terre du haut. Opération délicate qu'il faudra surveiller. Elle m'a fait penser à notre économie enfouie dans l'Europe des 28 et notre statut de région ultrapériphérique. En sortant du territoire douanier européen, en devenant un Pays et Territoires d'Outre-Mer, associé à l'Europe, on pourrait arrêter d'appliquer le droit européen et gérer la circulation des biens et des personnes en accord avec notre développement économique.

Plus de marchés publics pour les entreprises du pays, plus de protection pour les produits du pays et la préférence locale à l'embauche. Comme pour mon pied d'avocat, il nous faut sortir de l'ombrage départemental et créer des conditions qui nous permettent de redevenir des pays qui produisent avec des instruments efficaces. Il nous faut dégager les petites pierres des convenances, des ambitions politiques, du mille-feuille institutionnel, du libre-échange et du néocolonialisme.

Depuis 2009, notre production de fruits et de légumes n'a pas cessé de diminuer[1]. Les importations n'ont pas cessé d'augmenter. Certaines personnes, certains groupes y gagnent mais la Guadeloupe perd. Sa capacité à produire et à nourrir ses enfants décline. Il y a de cela quelques années, l'économie m'ennuyait. Non ou plutôt, elle me faisait me sentir bête. Je n'y comprenais rien. Un beau jour, en lisant A la conquête du marché intérieur d'Alain Plaisir, je me suis senti moins bête. Je comprenais mieux les enjeux et surtout les enjeux dans mon pays et avec un autre angle. En bon étudiant d'anglais, j'avais appris la fameuse phrase de Bill Clinton en 1992 lorsqu'il a dit en campagne "It's the economy, stupid". Ce slogan a été utilisé aussi en 2008 dans la campagne de Barack Obama. Tout commence par l'économie ! J'en suis de plus en plus convaincu. L'économie est politique. La politique qui ne pense pas l'économie à partir du pays mais aussi à partir de la situation internationale, n'est pas efficace à long terme. Elle nous rend de plus en plus dépendant. Tout changement doit se lire et se préparer à travers elle pour l'épanouissement et la dignité des guadeloupéen.ne.s. Je veux continuer à comprendre et à m'éduquer sur les questions économiques. Fut un temps où je n'aimais pas trop y réfléchir mais ce sont des questions inévitables pour nos petits pays. Ce temps est passé. J'y prends plus de plaisir aujourd'hui. Ma curiosité s'est décuplée. "Les faits historiques sont sans appel : quand les pays actuellement développés se trouvaient encore en développement, ils n'ont mené pratiquement aucune des politiques qu'ils préconisent."[2] Ils ont utilisé activement les protections douanières, les baisses de tarifs pour les intrants nécessaires aux exportations, ect... Eux aussi ont protégé leurs productions stratégiques de la concurrence extérieure. Aujourd'hui parce qu'ils sont plus forts, avec les organisations comme le FMI, l'OMC, la banque mondiale et les institutions européennes, ils nous présentent le libre-échange comme la bonne stratégie pour le développement. C'est Bruxelles qui décide avec qui on peut commercer. Mais comment rentrer en compétition avec des économies qui n'ont pas les mêmes normes que vous ? Le libre-échange, c'est l'interdiction de protéger vos emplois, votre culture, vos normes, etc...

Le protectionnisme est incontournable pour nous si on veut se mettre debout sur nos jambes économiques. Je me méfie de ceux qui le diabolisent systématiquement. Des pays comme la Corée du Sud ont "permis à des groupes comme LG, Hyundai ou Samsung de devenir les plus puissants au monde en menant une politique industrielle mélangeant subventions et protections douanières contre les importations. Jamais ces industries n'auraient pu prospérer si elles avaient été mises directement en concurrence avec le reste du monde."[3] Le temps est venu d'avoir les clés de notre cuisine économique. Nous ne voulons plus d'un placard ou d'un droit d'entrée à certains horaires. On veut les clés pour réguler les conditions d'entrée et de sortie. Nous ne sommes plus des enfants.

Les Américains ont toujours été plus protectionnistes que les Européens. D'ailleurs ça continue avec qui vous savez. Abraham Lincoln disait : "Je ne connais pas grand chose aux droits de douane, mais je sais une chose, c'est que lorsque nous achetons des biens manufacturés à l'extérieur, nous avons les biens et les étrangers ont l'argent ; mais lorsque nous achetons ces biens chez nous, nous avons à la fois les biens et l'argent".[4] Changeons les règles et protégeons notre économie de la concurrence extérieure. Je suis convaincu qu'on ne s'en sortira pas en étant trop naïfs. Oui, notre pays est beau et il a des atouts mais son économie est affaiblie. Raison pour laquelle son marché intérieur doit être protégé et réorganisé. Le libre-échange est une arme de domination massive pour les grands pays et les multinationales ! Ce n'est plus suffisant de coller des étiquettes sur les produits locaux ou de blâmer le consommateur qui, lui, obéit à la loi de son porte-monnaie.

Le congrès des élus guadeloupéens qui arrive demain est un moment très important pour nous. Ils vont discuter de l'évolution statutaire et institutionnelle. J'espère que nous saurons leur faire comprendre que ce n'est pas un entre soi ni un prêt-à-penser. Nous, les électeurs, leur avons donné un mandat. Ceux qui criaient "Au loup!!" hier quand on parlait d'évolution doivent faire preuve d'humilité aujourd'hui. Les temps ont changé et le CIPPA ne crie plus dans un désert. C'est un moment où nous pouvons créer les conditions pour remettre en question la domination politique et économique dans notre pays. Ceci dit, on ne peut pas penser que les guadeloupéens et les guadeloupéennes accorderont plus de pouvoir à des gens en qui ils n'ont pas confiance. Cela veut dire que toi et moi, nous devons prendre place et renouveler une partie du personnel politique "toupannan" que ces réflexions arrivent sur la table. Dayè pou yonn, ni on pakèt a jenn éli ki si le téren é yo ka pòté manèv an konsèy minisipal a yo, an kartié a yo. An ka voyé on bèl fòs ba yo paskè a pa lajan ka fè yo travay men yo ka fè politik èvè on gwan P. Yo pa ka pasé la télé men yo ka travay. Dé moun kon Teddy Foule, kon Christinea Philetas, etc...

En effet, ma seule objection, c'est que les mêmes personnes en poste depuis 20 ou 30 ans ne pourront pas s'installer tranquillement dans ce nouveau dispositif comme si de rien était. Certaines manquent de recul, de courage et de capital confiance. C'est le moment d'avoir du renouveau dans le personnel politique afin d'exercer un vrai pouvoir autonome guadeloupéen avec des personnes convaincues, formées et désireuses de le faire vraiment. Arrêtez de demander si les gens sont prêts, arrêtez de leur transmettre vos craintes. Ma génération est prête, nos gens sont prêts...

Steve Gadet, militant politique du CIPPA et auteur du Discours sur le néocolonialisme


[1] 2006-2016 Du LKP à la géothermie : 10 de luttes, Alain Plaisir, p98.

[2] Le protectionnisme et ses ennemis, p24

[3] Traité d'économie hérétique, Thomas Porcher, p184

[4] Traité d'économie hérétique, Thomas Porcher, p 183

Les derniers ouvrages de l'auteur
 
A l'aide ! Les cultures urbaines sont dans ma classe (2018)
Discours sur le néocolonialisme (2018)
Les intellectuels ? On les préfère morts ou étrangers ! (A venir)

 

 

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