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Irma. La coopération Caraïbe comme réponse à la géographie de l’inacceptable

15 Sep 2017
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La Guadeloupe après la cyclone de 1928 " extrait de l'ouvrage " Éclats du temps La Guadeloupe après la cyclone de 1928 " extrait de l'ouvrage " Éclats du temps

Par Max Etna* 

Baillif. Vendredi 15 septembre 2017. CCN. Bien au-delà de l’hyper-médiatisation des polémiques engendrées par l’ouragan Irma et sa gestion, de la nécessaire reconstruction qui soulèvera d’autres problématiques, l’heure est déjà venue de tirer des leçons de cette méga-catastrophe pour tenter d’en éviter d’autres. Max Etna est géographe. il a aussi été en charge de la coopération à la Région Guadeloupe. À ce double titre, il a soumis à CCN cette contribution dans laquelle il analyse, avec la pertinence de son expertise, ce qu’Irma nous dit de notre réalité coloniale. 

Il va de soi que les crises atmosphériques fomentées par Irma et José incitent naturellement à en savoir davantage sur les phénomènes hydrométéorologiques qui affectent nos îles antillaises et programment la pensée sur la survie existentielle et la politique préventive. La récente déclaration du ministre Nicolas Hulot semble du reste aller dans ce sens. Il va aussi de soi que l’émotion populaire et les images de détresse des hommes et des paysages provoquées par ces fortes anomalies barométriques braquent l’attention sur la gestion des situations extrêmes, leur capacité à les anticiper, sinon démontrer leur efficience opérationnelle.

Quoi de plus normal que les débats tournent alors prioritairement comme c’est le cas en ce moment, à tort ou à raison, autour de la frustration d’élus et de certaines corporations de n’avoir pas été associés suffisamment à la cellule de management des effets de la catastrophe, du mécontentement des citoyens sonnés par le dénuement brutal et un sentiment d’abandon de la part des autorités. Pas surprenant les polémiques relatives à la diffusion d’informations contradictoires de la part des réseaux sociaux, les critiques sur le rôle de l’Etat en matière de sécurité, d’ordre public, d’évacuations, de reconstruction économique et d’indemnisation, de couverture sanitaire et de rentrée scolaire ! Mais il va de soi également que ces déchainements paroxysmiques éoliens dans nos milieux contraints ouvrent la réflexion agissante sur la fenêtre des relations de la Guadeloupe avec les pays voisins de la Caraïbe -Grande et insulaire. Frontières, limites et discontinuités spatiales caractérisent la géographie à dominante maritime ou continentale de ces pays sans pour autant les exonérer d’une réalité basique : celle de la proximité cadastrale inter-îles et d’un contexte spatial d’appartenance centre-américain sur lequel se greffe, depuis 1994 seulement, un déploiement diplomatique officiel à travers l’Association des Etats de la Caraïbe (AEC) dont la France est signataire de la Convention de Carthagène et donc membre associé « au titre des DFA ».

 

 1. La France des lointains

 C’est ce registre-là, celui de la coopération régionale, qui dans le viseur des médias, qui dans focale des leviers possibles d’intervention, apparait aujourd’hui à l’évidence parfois ignoré, trop occulté, ou pour le moins insuffisamment exploité. Car – déterminisme climatique oblige – le destin du Bassin caribéen est suspendu au diktat des aléas naturels cartographiés par une parabole des désastres cycloniques entre autres. Une configuration structurale et structurelle qui commande à une obligation d’entre-aide internationale. Et ce, en dépit d’une tradition nichée dans le conformisme centralisateur de la République qui a su manier l’arme de la mise à distance spatiale selon son bon vouloir et selon les circonstances.  A cet égard l’Histoire est assez bien renseignée pour ce qui concerne l’action de l’ Etat dont le bilan parait plutôt mitigé.

En effet, les DFA, partie de la « France des lointains » (pardonnez-moi ce qualificatif), pour ne pas reprendre la désignation de « France des marges », titre de l’ouvrage récent d’un autre géographe, Samuel Depraz, n’ont pas toujours été la préoccupation majeure du centre de commandement  parisien par temps d’ouragans, même si les gouverneurs, les intendants puis les préfets ont régulièrement relayé à travers de copieux rapports  descriptifs les bilans du passage des météores sur les îles ultramarines. La perception et la gestion des catastrophes naturelles s’alignaient sur l’ordre colonial de l’Ancien Régime dont l’un des piliers s’appelait le système de l’Exclusif au sens large du terme. Les relations extérieures n’y dérogeaient pas, chaque île était reliée à sa « métropole »à tel point que les gouverneurs qui se sont hasardés à dénoncer les options monopolistiques des gouverneurs généraux de la Martinique sur le commerce de cabotage entre les îles, ou à prendre le chemin de traverse du commerce interlope en autorisant les navires étrangers à approvisionner la Guadeloupe aux lendemains des cyclones pour pallier les pénuries ou prévenir disettes et famines dans les campagnes et les bourgs, se sont faits réprimandés par le pouvoir « parisien » ou ont dû remettre leur tablier. Quelques noms de gouverneurs illustrent ce propos : les de la Malmaison, de Larnage, de Clieu mais aussi les de Mirabeau ou de Nolivos. Ainsi que nous le précise l’historien René Bélénus dans l’ouvrage « Eclats de temps – anthologie des évènements climatiques extrêmes de la Guadeloupe », de nombreux administrateurs n’ont pas été suivis comme il le fallait en termes de subventions, de solidarité et de secours aux sinistrés et d’aide à la reconstruction par leur tutelle du ministère de la marine et des colonies, notamment après les cyclones particulièrement ravageurs de 26 juillet 1825 dans le sud Basse-Terre et Marie-Galante ( requête du gouverneur contre-amiral Jacob au roi Charles X) ; du 6 septembre 1865 (rapport du gouverneur de Lormel pour des dégâts chiffrés à 5 139 310 francs concentrés essentiellement sur Petit-Bourg et Marie-Galante mais pris en compte à hauteur de 400 000 francs seulement sur la Caisse de réserve de la colonie après délibération du Conseil privé) ; du 21 août 1848 à la Désirade ( supplique de ses habitants à l’assemblée nationale constituante) ; du 7 août 1899 ( pétition de la population de Baie-Mahault se plaignant de la répartition des secours adressée au président de la République Emile Loubet et d’un refus d’accorder au conseil général un emprunt de 3 000000 francs remboursable sans intérêt en 20 annuités, même si 330 000 francs ont été inscrits au chapitre spécial du budget du ministère des colonies tenu par Albert Decrais) ; du 12 septembre 1928 impactant l’ensemble de l’archipel (protestation, auprès du ministre André Maginot du député Gratien Candace qui, après l’évaluation des dommages à 600 millions de francs, évoque « la triste situation de la Guadeloupe sinistrée et sur l’absence de méthode pour la reconstruction et la reprise économique de cette colonie où le jeu de l’échiquier électoral semble avoir la priorité sur les questions importantes pour la vitalité et l’avenir de la colonie » ; du 17 septembre 1989 touchant toute l’île hormis la zone sud-ouest d’une diagonale Vieux-Habitants / Trois-Rivières épargnée par l’oeil en y laissant 4,8 milliards de francs de dégâts matériels pour une participation de l’Etat de 130 millions et de 4,6 milliards à la charge de toutes les collectivités locales et territoriales guadeloupéennes.

                       

2.Gestion des catastrophes naturelles et ordre gubernatorial

 Notons aussi que s’agissant des équipements en appareils de mesure et d’observation de l’atmosphère, les demandes réitérées par l’autorité gubernatoriale n’ont pas été suivies d’effet. Une première défaillance de l’Etat est observée en 1759 suite à celle formulée par Charles Frébault, scientifique de surcroit. Le conseil général vote lui un crédit de 2500 francs d’époque pour l’établissement d’un observatoire météo d’alerte cyclonique pour la Caraïbe en Jamaïque, ce qui constitue le premier acte de coopération technique prévisionnelle impliquant la Guadeloupe dans la zone. Il aura fallu attendre presque la 2éme moitié du XXe pour que le département dispose d’instruments sophistiqués. Un utile rappel s’impose : en 1891 par exemple il n’est fait état dans la colonie que de 2 postes de mesures avec baromètre anéroïde, l’un à Basse-Terre, l’autre au Camp Jacob, à St Claude. Il faudra attendre 1932 pour que des séries de relevés fiables soient effectués dans une petite station météo basée au lycée Carnot de Pointe-à-Pitre.

Face à de tels évaluations et montants (celui inhérent à IRMA atteindrait déjà les 1,5 milliard d’euros pour St Martin et St Barth) que les économistes devraient analytiquement affiner, (en particulier les  dépenses estimées, réelles, provisionnées budgétairement, payées et soldées par les bailleurs de fonds déclarés), l’apport des contributeurs privés à travers les collectes et les hébergements au plan national ou sur place au titre de la solidarité spontanée organisée par les associations (ici le CORECA notamment) ou lancée par l’Eglise ne sont pas négligeables. Le passé regorge de mentions consacrées au rôle des papes, des évêques et des diocèses de France en faveur de la Guadeloupe.

Transition toute trouvée pour affirmer que la coopération régionale et internationale elles aussi ne sont pas, en période de catastrophes, un vain mot. La preuve en est : les tonnages de matériels humanitaires et logistiques en provenance du Panama, du Venezuela, d’Espagne que viennent de réceptionner nos Iles du Nord... en attendant les confortables subsides de la coopération inter-collectivités (conseil régional de Guadeloupe en premier chef) et de l’Union européenne.

                           

3.L’alternative méritoire de la coopération

 

Une coopération d’abord en termes d’échanges de connaissances et d’expériences (en priorité sur la prévision météo, les modèles numériques et les simulations de trajectoires des météores) qui se manifestent depuis tantôt entre les services météorologiques des pays environnants (y compris nos techniciens) et ceux du National Hurricane Center de Miami, à travers les rencontres du Comité des Ouragans de la région. Un mode de concertation qui depuis le cas Erika à la Dominique en 2015 a introduit un nouvel indicateur, le potential tropical cyclone permettant dès l’approche des Antilles par un système perturbé n’ayant pas reçu la qualification de cyclone tropical de lancer des alertes conséquentes pour les populations. Gageons qu’après l’intensité des vents enregistrés au passage des super-ouragans philippin et atlantique Haiyan et Irma, l’ordre du jour du prochain rendez-vous de ces praticiens professionnels du climat consacrera probablement un temps de débat sur l’opportunité d’aménager l’échelle Saffir-Simpson en y incluant une classe ou catégorie 6...

Ensuite la coopération s’exerce à travers le programme européen INTERREG-Caraïbes piloté par la Région Guadeloupe facilitant la réalisation de projets de développement de la culture des risques, mais aussi et surtout par le canal de structures institutionnelles zonales et onusiennes ayant pour objet social « les risques naturels ». Parmi celles-ci la Conférence internationale pour l’évaluation des risques naturels et majeurs dans la Caraïbe réunie du reste à Gosier en 2008, le Comité spécial « catastrophes naturelles » de l’AEC auquel nous appartenons et que nous avons même vice-présidé quelques années à compter de 2004 par la voix du conseiller régional, Louis Mussington (fils de l’île bi-nationale saint-martinoise où les conditions sont théoriquement réunies pour optimiser une coopération intégrée mais qui a cruellement fait défaut la semaine dernière dans les domaines infrastructurel, sécuritaire et militaire, architectural et de protection des flottes de plaisance). La coopération impose désormais par ailleurs l’établissement d’un lien formalisé avec la Caribbean Disaster Emergency Managment Agency, émanation de la National Disaster Organization implanté à la Barbade, là même où le président de région Ary Chalus s’est récemment rendu en mission et où est implantée une des bases pour les avions de reconnaissance des cyclones.

Concrètement vu la situation de cataclysme que connait St Martin et Saint-Barth et la nécessité d’un rebond économique, social et environnemental, en usant avec pertinence de ces dispositifs dotés de plans d’actions, il ne serait pas ridicule comme l’a fait Cuba dès le 7 septembre, de mieux préparer et d’anticiper les catastrophes en prépositionnant des brigades civiques de distribution de vivres, d’aliments et d’eau pouvant couvrir en amont les besoins des populations potentiellement inquiétées, pendant un mois si nécessaire. N’est-ce pas Raul Castro qui déclarait publiquement à la nation il y a quelques jours : « la révolution ne laissera personne désemparé et dès à présent tous les moyens sont pris pour qu’aucune famille cubaine se retrouve abandonnée à son sort !». Principe inamovible, intangible érigé en réponse politique volontariste à une géographie de l’inacceptable, celle de la violence des éléments naturels, de la pauvreté et des drames qui trop souvent les accompagnent.

 

*Max Etna, géographe, co-directeur avec Jean-Claude Huc de l’Anthologie sur les évènements climatiques extrêmes de la Guadeloupe 

 

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