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Guadeloupe. Histoire : Un demi siècle après, un colloque sur Mai 67

28 Nov 2017
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Mercredi 29 novembre 2017. CCN. A l’initiative du CAGIuncolloque international intitulé « L’impact de mai 67 »s’est déroulé vendredi et samedi derniers à la Faculté de droit de Pointe-à-Pitre. Historiens, témoins, universitaires et autresont tentéde radiographiercedouloureux événement.

Flashback : Basse-Terre, le 20 mars 1967, le propriétaire d’un grand magasin de chaussures, Vladimir Snarsky, lâche son chien pour chasser un vieux cordonnier noir et handicapé du nom de Raphaël Balzinc. Son étal est situé en face du commerce de Snarsky. Le propriétaire blanc demande par ailleurs ironiquement : « dis bonjour au nègre ! ». Cet événement à caractère raciste sera les jours suivants à l’origine d’émeutes à Basse-Terre et plus tard à Pointe-à-Pitre.

Le 24 mai 1967, les ouvriers du bâtiment de Guadeloupe souhaitant obtenir une augmentation de salaire de 2%, et la parité en matière de droits sociaux, décident de se mettre en grève.

Le 26 mai 1967, à Pointe-à-Pitre, une foule est rassemblée devant la Chambre de commerce et attend les résultats des négociations entre les organisations syndicales et les représentants du patronat.

Vers 12h45, on apprend que les négociations sont rompues et un bruit court : le représentant du patronat, Georges Brizzard, aurait dit : « quand les nègres auront faim, ils reprendront le travail ! ».

Des affrontements commencent à coup de grenades lacrymogènes contre jets de pierres, bouteilles en verre et conques de lambi. Déjà dans la matinée, des gendarmes mobiles auraient tiré lors de manifestations violentes de grévistes, faisant plusieurs blessés.

Les choses basculent cependant lorsqu’un gendarme essoufflé enlève son casque afin de s’essuyer le front et reçoit un coup violent sur la tête. Les gendarmes ouvrent alors le feu, provoquant notamment la mort de Jacques Nestor, militant du Groupe d’Organisation Nationale de la Guadeloupe, connu sous le nom de GONG. D’autres guadeloupéens seront tués durant les 3 jours d’émeutes et de répression qui s’ensuivent.

Le colloque

Mai 1967 occupe une place importante dans l’histoire politique contemporaine de la Guadeloupe. Brutalité et répression, mais aussi peurs et tabous se sont répandus au sein de la population. Pendant longtemps, cet épisode a été placé sous une chappe de plomb. Enfoui dans le  silence. Les commémorations du cinquantenaire, intervenues à la suite de la publication du rapport STORA, semblent avoir libéré une partie de la parole. Mais de nombreuses questions restent encore  sans réponses.

Parmi ces questions : la situation des recherches pour une juste compréhension des conditions du massacre, le bilan humain et matériel, les conséquences de la psyché collective, le rapport avec les autres mouvements d’émancipation qui traversaient la planète à cette époque, la représentation que s’en font aujourd’hui les guadeloupéens ou encore, comment penser l’avenir en incluant dans notre mémoire collective ce que fut mai 67.

Ce colloque international avait pour but d’ouvrir le débat et de rechercher des réponses.

Au programme de ce colloque notamment : la projection d’un film documentaire intitulé « Mé 67, ne tirez pas sur les enfants de la république », réalisé par Mike Horn ; un point sur l’état de la recherche par 2, historiens ; une journée de débats modérée spécifiquement par Hubert Jabot, président de la LDH et par Rosan Mounien, syndicaliste ; une table ronde « Penser la Guadeloupe à la lumière de Mai 1967 ».

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Les mémoires de Mé 67

Jacqueline Baltide, l’épouse de Jacques Nestor(Militant du GONG assasiné) à l’époque des faits, était invitée à ce colloque international. Elle témoigne : « Jacques était comme un aimant. Il attirait les gens. Ce jour là, j’étais en examen. A midi, quand je suis sortie de l’école, nous devions nous retrouver chez ma mère. Je ne le voyais pas arriver ».

C’est à ce moment qu’elle décide de partir en ville. En arrivant sur la Place de la Victoire, elle voit un mouvement sur cette place, et entend dire qu’une réunion a lieu à la chambre de commerce. « Les gens sont plutôt excités » à ce moment, se rappelle-t-elle, « c’était un mouvement inimaginable ». Subitement, derrière elle arrive un jeune-homme. Il lui annoncera que Jacques vient de se faire tirer dessus. « Vraiment, c’était épouvantable : quand j’ai soulevé le drap, j’ai vu une plaie béante au niveau du ventre. La balle l’avait traversé de part en part ».

Mais la  veuve de Jacques  Nestor de l’époque n’était pas  personne à paniquer. Elle réfléchit, et se demande ce qu’elle doit faire : « j’ai essayé de trouver mon père pour lui demander les directives. Le lendemain, je l’ai emmené à sa dernière demeure ».

« Chaque petite chose me permet de me rappeler ce qu’a été cette période de ma vie. On s’était marié en mai 1966, il est mort en mai 1967. C’était juste un an à passer ensemble et c’était terminé », conclut-elle, tristement.

Roland Minatchy, ancien détenu en 1967, se souvient également. Il est interpelé à  Bordeaux le 4 juin 1967, soit 8 jours après les événements. L’interrogatoire dure 2 jours. Il est ensuite transféré à Paris, pour être incarcéré. Une grève de la faim éclate à ce moment, pour réclamer le statut de prisonnier politique. Une 2nde grève de la faim pour demander le regroupement des autres détenus guadeloupéens dans la même prison. Le motif de son incarcération : « atteinte à l’intégrité du territoire ». Retour en arrière : en 1962, l’étudiant qu’il était alors arrive à Bordeaux. Il adhère immédiatement à une association de guadeloupéens dans son école, et prend alors conscience de gros problèmes sociaux existants en Guadeloupe. « De 1962 à 1966, le temps consacré à l’association est aussi important que le temps consacré aux études », avoue-t-il. Lorsqu’il découvre la philosophie marxiste, sa vie s’accélère : il est friand de tout ce qui alimente le débat.

Son arrestation, c’est une surprise. Mais seulement pour la rapidité avec laquelle elle est intervenue. Son bilan est inexorable : la liste des personnes arrêtées déjà établie. Un militant tel que lui doit toujours s’attendre à être inquiété : c’est pourquoi on lui demande s’il connait le GONG. Il fallait éliminer le GONG avant qu’il ne soit trop tard, pour les autorités. « Il faut tuer, tuer et tuer pour instaurer la peur, le silence, la chape de plomb et le traumatisme », déclare le militant. Et ratisser large pour les arrestations, aussi.

« 50 ans après, nous en sommes toujours là, à nous poser les mêmes questions, déplore Roland Minatchy, avant de ponctuer : Colonialisme et humanisme ne se conjuguent pas ».

Mais pour lui malgré tout aujourd’hui, « la balle est dans notre camp ».

Maitre Socrate Tacita, avocat et ancien bâtonnier prend également la parole lors de l’ouverture du colloque international : « Je salue Jacqueline : c’est une flamme que vous tenez, et qui nous guide dans notre parcours ».

Selon l’avocat engagé, la Guadeloupe est en crise pour une raison première : « faut-il ajouter des voix à tous ceux qui clament que notre pays s’enfonce de plus en plus dans une crise sans précédent. Une infime partie de la population participe aux élections. Pourquoi dans ce pays, la majorité des candidats ne daigne pas aller aux urnes ? ».

Pourquoi les jeunes diplômés ayant fait leurs études en France ne reviennent-t-ils pas ? « Seulement par absence de perspective ou parce qu’ils n’ont plus confiance dans leur pays ? », s’interroge-t-il, « nous sentons que c’est notre société qui ne sait plus, et ne se construit pas. Elle est comme perdue ».

Un élément éclairant est malgré tout venu enrichir notre raisonnement : le rapport STORA. Les membres de la commission n’ont pas été désignés sans référence à certaines valeurs. Ces hommes ont travaillé : « c’est ainsi qu’en 2016, le rapport STORA a été publié », conclut Me Tacita.

Néanmoins, « on s’interroge encore comment qualifier ces événements de Mé 67. Comment à partir d’un événement banal et quotidien, une revendication timide des ouvriers, une négociation à la chambre de commerce place de la victoire a abouti ? En même temps, pendant que cette négociation se déroule, pourquoi rassemble-t-on dans l’enceinte de la préfecture des hommes armés, casqués, bottés ? En prévision de quoi ? », s’indigne l’avocat.

« Il y a une constante de notre histoire, et de l’histoire des peuples colonisés. Quand le colonisateur, par ses agents, se décide à commettre des actes de violence d’une gravité inouïe, que la loi internationale condamne, ces messieurs dames s’arrangent toujours pour dire « ce n’est pas nous, c’est eux ». C’est la méthode consistant à dire que l’agresseur connu est la victime. On ne peut pas tolérer cela. Il faut que des femmes ou des hommes, modestement, s’élèvent pour dire qu’il y a une vérité plus juste », continue Me Tacita.

Un colloque pour quoi alors, se demande-t-il : « nous devons nous tourner vers l’avenir, nous reconnaitre en tant qu’enfants de ce pays. Nous devons nous dire 50 ans sont passés : maintenant, mettons nous ensemble, rassemblons nos forces, et construisons. Nous sommes unanimes à vouloir condamner ce qui s’est passé, soyons unanimes à construire ensemble. Que personne ne prenne ombrage de ce que nous faisons : il y a belle lurette que nous avons enterré nos ambitions. Riches de nos désillusions passées, de nos échecs, mais toujours fiers, ayant foi en l’avenir : c’est ce qui nous a permis de nous réunir et de travailler sur ce colloque », conclut, dans une ovation générale, l’ancien bâtonnier, avant de céder la place à la projection du film documentaire de Mike Horn.

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Alexandra Giraud

Journaliste CCN

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