France/Guadeloupe. Décoloniser définitivement les « Dom »

15 Jan 2018 Alain Nagam
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Basse Terre. Lundi 15 janvier 2018. CCN. Le texteci-dessous que nous publions a été originellement rédigé par Alain Nagam, président de la FTPE pour le magazine de l’Association des anciens élèves de l’ENA. A la lecture nous sommes rendus compte que le discours d’Alain Nagam posait des questions essentielles  dans notre rapport avec la France  colonialiste .Avec l’accord de l’auteur la rédaction de CCN a  revu le vocabulaire utilisé en le remplaçant quand c’était besoin par  des termes plus  appropriés, quand il s’agit d’aborder la question des rapports entre un état européen ( La France) et ses colonies, qu’on  nomme par euphémisme à Matignon, à l’Elysée à la Région Guadeloupe ou dans les préfectures coloniales : DOM

Historiquement, les dernières colonies françaises devenues depuis 1946 « départements d’outre-mer « dépendent de la France . Cette dépendance d’origine coloniale a de bons côtés et d’autres, moins bons. 

Les bons côtés sont les conditions de vie améliorées grâce à la mise en place d’un système solidaire de santé et d’éducation. Mais depuis la départementalisation, nos collectivités n’ont pas connu le développement économique et social attendu : la France effectue de coûteux transferts sociaux vers ses départements excentrés ; les populations de ces régions  vivent d’assistance ou s’exilent. Leur aspiration à plus de dignité n’est pas prise en considération. La France  ne manifeste pas de volonté de développer ces économies isolées loin de l’Europe à laquelle elles sont censées appartenir. 

La responsabilité n’en incombe pas à elle seule. Elle se partage entre ceux qui depuis Paris, nous gouvernent et les élites politiques et socio-économiques de ces pays  qui préoccupées par le court terme, ont rarement une vision d’avenir. Les premiers ignorent nos réalités et ne connaissent que des mesures sparadrap qui s’additionnent, gaspilleuses d’argent public comme les primes de vie chère des fonctionnaires – vecteurs d’un dumping salarial préjudiciable à l’emploi productif. Les secondes attendent de la France  les solutions à leurs problèmes comme si celle-ci était en mesure de faire sourdre à des milliers de kilomètres de distance les potentialités de leurs territoires. Comme l’a rappelé à Cayenne le Président de la République, le développement de ces pays relève d’une responsabilité partagée. Et j’ajouterai d’un volontarisme local. Les très petites entreprises en ont conscience.

Depuis 1946, ces départements-colonies  excentrés bénéficient d’une attention de France  tournée quasi exclusivement vers la mise à niveau des services publics de l’enseignement, de la santé, des infrastructures de transport routier, portuaire et aérien et du logement social. Bien que ces départements ressentent une amélioration de leurs conditions de vie et que la population connaît un niveau de bien-être supérieur à leur proche voisinage, les maux du sous-développement et de la dépendance persistent. Tout se passe comme si la repentance de colonisateur est implicite dans cette politique exclusive de transfert budgétaire dont il est espéré qu’elle devrait donner satisfaction aux habitants… et leur suffire, leur fierté puisse en souffrir ! L’année des ultramarins est rythmée par la distribution de pansements sociaux à chaque occasion festive, sans égard pour le respect dû à leur amour-propre.

Ces régions  aspirent  à devenir des économies émergentes. Les conditions ne sont pas réunies : chômage, précarité, exil (émigration) sont les  visages récurrents de l’immobilisme. Illustrent cette situation. Quand un Réunionnais se lance dans l’économie mondialisée, il est obligé de transférer le siège social de Bourbon, de Sainte-Marie à Paris . Quand des Québécois investissent pendant dix ans pour implanter en Guyane une industrie minière aurifère, au moment de lancer l’exploitation, une décision prise depuis Paris au nom d’une écologie dévoyée lui ferme fin 2007 la porte au nez brutalement. S’il venait à l’esprit de la France  d’auditer nos économies le constat révélerait une économie de comptoir, coloniale par essence. Elle persiste dans l’opulence grâce au pouvoir d’achat de fonctionnaires surrémunérés constituant 30 % de la main-d’œuvre et 40 % des actifs ayant un emploi. La médiocre création de valeur ajoutée et le retour sur investissement à court terme la caractérisent.

La loi du 28 février 2017 de programmation relatif à l’égalité réelle outre-mer affirme comme une priorité de la Nation française  l’objectif de réduire les écarts de développement que connaissent les populations de ces territoires  au sein du peuple français. Le texte définit les principes, la méthodologie et les instruments des politiques publiques en faveur de l’égalité réelle.

L’article 1 de cette loi, produit d’une législation hâtive de fin de règne,  déclare solennellement : « La République française reconnaît aux populations des colonies le droit d'adopter un modèle propre de développement durable pour parvenir à l'égalité. » Quelle « égalité réelle » vise ce droit dont même, M. Jourdain pensait qu’il préexistait à l’hubris du législateur ? En 2014, le revenu brut médian disponible des ménages par habitant est dans les quatre Régions de 14 300 €. Ce droit permet-il d’accéder à celui de la France  de 20 300 € ? À moins que ce ne soit seulement celui des Hauts-de-France de 17 700 €.  Mais certainement pas celui de l’Île-de-France de 23 800 € : il y aurait alors rupture d’égalité. Les 148 articles de cette loi ouverte par cette grande déclaration, sont pratiquement passés inaperçus des populations de ces régions

Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’articles de lois mais d’actions à la fois de la part de la France  pour établir un environnement propice à la croissance économique et de la part des collectivités qui se doivent de prendre l’initiative de leur avenir.

Décoloniser définitivement les DOM

Il s’agit de changer les mentalités et les comportements tant de ces  collectivités que de la France . Seul compte comme l’a montré le décollage économique de la Bretagne dans les années soixante du siècle dernier, le désir de croissance des populations.

La Fédération des Très Petites Entreprises (FTPE) Outre-mer porte le dynamisme des entrepreneurs qui sont le principal vecteur de création d’emplois productifs. Depuis sa fondation, elle s’exerce à faire émerger les potentiels de valeur ajoutée locale. Un préalable institutionnel est nécessaire pour faire passer nos départements de l’état d’assisté à celui d’émergent : achever la décolonisation. Il faut en finir avec le complexe de repentance de l’État. Cette culpabilisation pathologique stérilise toute réflexion, toute action, toute projection vers l’avenir. 

La Cour des Comptes en 2015 montre le chemin en matière de prime de vie chère de la fonction publique : « Le dispositif des compléments de rémunération outre-mer est aujourd’hui à bout de souffle… Dans ces conditions, une réforme d’envergure aurait un double avantage : en refondant le système sur des bases saines et robustes, elle en garantirait la légitimité, tout en générant des économies ; en dégageant des marges de manœuvre budgétaires pour d’autres projets en faveur des territoires, elle contribuerait à leur développement économique et permettrait de les aider à sortir progressivement de leur dépendance aux transferts financiers en provenance de la métropole. » Un programme de recherche de l’université Paris Dauphine (Développement et insertion internationale) centrée sur La Réunion parle en 2000 de la constitution d’une « économie de rente » provoquée par cet afflux artificiel de disponibilités financières venues de France , conduisant à « l’éviction des activités consacrées aux biens ou services exportables ». Ce vœu de la Cour ne connaît aucune suite. Au-delà de la question des primes de vie chère, la fiscalité spécifique notamment l’octroi de mer moyenâgeux et l’espace douanier des régions ultra-périphériques sont à mettre au tempo de l’Union européenne pour que nos collectivités prennent le train de la mondialisation. Parce que la compétitivité ne peut être atteinte que sur les marchés d’exportation et non sur des marchés aussi étroits que les nôtres.

L’environnement économique actuel défavorise le développement d’activités compétitives. La France  aura-t-elle le courage de prendre les mesures correctrices nécessaires ?

 

Un nouveau contrat entre la France et ses Départements-colonies

Si « l’outre-mer » s’entend pour faire valoir ses droits, il fait moins de bruit pour faire son devoir. Tout se passe parfois comme si les responsables locaux n’osent contrarier les décisions venues d’en haut. Exemple récent, l’érection de l’entière ZEE martiniquaise en Aire marine protégée (AMP). Ce conservatoire de la biodiversité sans finalité de développement neutralise le potentiel économique de 60 000 km2 d’espace maritime. La création du Parc naturel marin de Martinique par décret du 5 mai 2017 signé en France , à la va-vite avant des élections majeures, n’a été contestée par aucune voix audible.

Que dire d’une  France  qui protège ses pêcheurs en limitant la création d’AMP sur ses côtes et qui, dans le même temps, dispose, à son gré, des ZEE ultramarines dans le seul but d’afficher son exemplarité écologique devant le monde entier… qui n’en a cure. Nous demandons que ce comportement top down dangereux soit remplacé par un consensus solidaire entre la France  et ces régions qui laisse à l’initiative bottom up le soin de tracer l’avenir de nos départements-colonies.

Les Assises des Outre-mer ont été lancées dans cette perspective par le président de la République, qui y voit « une méthode innovante » reposant sur « une responsabilité partagée » entre la France  et ses  colonies . La FTPE outre-mer adhère d’autant plus à cette démarche, que la réussite des Assises de l’Outre-mer est un enjeu stratégique pour renverser le cours de soixante-dix ans d’errements en matière de développement économique.

La thèse de doctorat (2010) de Mme Laurence BUZENOT « Industrialisation, zone franche et développement sociospatial dans les espaces insulaires - Les cas des îles de la Caraïbe et de l’île Maurice » observe en ce qui concerne cette dernière : « La Réunion voisine, dont le niveau de vie est élevé, n’a pas connu de politique d’industrialisation active de la part des différents gouvernements depuis 1946. » et ajoute en note : « Ce constat est général à l’ensemble des Départements Français d’Outre-Mer. » Nous ne pouvons que déplorer qu’il n’y ait jamais eu de dialogue à finalité industrielle entre la France  et ses départements ultramarins. 

Aussi la FTPE refuse la politique de transition énergétique proposée par la France  aux outre-mer. Enfermer nos régions sur leur marché étroit bride leur ambition au nom d’un objectif mythique, au demeurant inaccessible, d’autonomie énergétique à l’horizon 2050 : les réseaux électriques des zones non interconnectées ont par nature horreur des énergies renouvelables aléatoires.

Les Assises des Outre-mer viennent à point nommé pour formaliser le paradigme d’une politique industrielle en Guadeloupe,. Un changement d’échelle permettra à cette ile  d de prendre le cap de l’émergence. Cette politique industrielle sur laquelle nous planchons depuis plus d’un an, consiste sous le nom de Guadeloupe Éolien Offshore, à lancer une industrie de la construction navale en grande série d’éoliennes flottantes, une industrie de production d’électricité capable d’extraire de l’alizé soufflant sur notre ZEE de plusieurs centaines de gigawatts, une industrie d’exportation de cette énergie sous forme d’électrométallurgie, de carburants et de comburants dans la filière de synthèse hydrogène, méthane. Faut-il ajouter que la perspective ouverte est celle d’une industrie à vocation de zéro carbone fossile.

Le nouveau contrat France  Outre-mer des Assises est notre fenêtre d’espoir. Nous devons l’ouvrir grande.

*Alain Nagam est président de la FTPE des « dom »

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