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Guadeloupe. Négrophobie : Maryse Condé et Michel Reinette victimes de l'imposition culturelle du colonisateur ?

20 Fév 2018
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Patricia Braflan-TroboPatricia Braflan-Trobo

Pointe à Pitre. Mardi 20 février 2018. Le journaliste Guadeloupéen Michel Reinette ex rédacteur en chef de Guadeloupe la 1ère en « fuyant » son pays avec grand fracas et en publiant une « lettre ouverte », la sociologue Patricia Braflan-Trobo, s’est souvenue qu’il y a de cela quelques années, l’auteure Maryse Condé en « fuyant » définitivement sa terre natale, la Guadeloupe, avait eu une posture similaire. En quoi, ces deux cas, sont ils révélateurs de ce que Fanon décrivait comme la « négrophobie du nègre » ?Analyse.

Le syndrome Maryse Condé a frappé Michel Reinette. Le pays ne correspond pas à ce que je pense qu'il doit être : je le quitte et je le fais savoir en des termes choisis. C'est quoi le syndrome Maryse Condé ? C'est elle qui le décrit le mieux à travers cette interview donnée le 12 Juillet 2007 à Gérard César où elle explique "Le tour d’esprit que j’ai, qui est assez critique, assez lucide, qui essaie toujours de faire la part des choses, qui refuse la mythification, l’idéalisation facile, n’a pas convenu aux Guadeloupéens. Ils aiment les gens qui disent que la Guadeloupe est un paradis, la Guadeloupe n’est pas un paradis, ce n’est pas un enfer mais ce n’est certainement pas un paradis. (…)"

Quand Gérard césar lui demande "Qu’est-ce que tu laisses en Guadeloupe ?" Voilà la réponse que fait Maryse Condé : "Rien, pas grand-chose. Moi j’ai beaucoup pris. Quand je regarde mes livres, je sais que j’ai beaucoup pris de la terre de Guadeloupe, pas des gens mais de la terre de Guadeloupe. Le pays me parlait, le vent, la mer, les arbres, la nature, la montagne, le pays avait une voix extraordinaire, belle et puissante que j’ai enregistrée, mais les gens je crois ne m’ont pas donné grand-chose et n’ont pas pris grand-chose de moi. Je pense que ça ne les intéressait pas. (…) La Guadeloupe est un pays complètement laminé, décervelé par le colonialisme, un pays où on a peur de l’avenir, où on parle toujours du passé, un pays qui se replie sur ses traditions et qui ne veut pas la nouveauté, la création, la créativité. » (…)

Elle n'a rien laissé mais a beaucoup pris… Cette réponse, à elle seule, est un poème… Après avoir acheté (hé oui je continue à lui donner…) et lu le livre de Maryse Condé "La vie sans fard", j'éprouve pour elle une profonde commisération qui me permet de penser, comme c'est bien connu, qu'on ne peut pas donner ce qu'on n'a pas. A la lecture de ce livre, où elle se livre tellement sans fards, il est facile de comprendre que Maryse Condé a effectivement toujours beaucoup pris et peu donné.

Après cette interview qui a déclenché la colère de beaucoup de guadeloupéens est apparu un motif de maladie justifiant son départ de la Guadeloupe. Si tous les malades de la Guadeloupe quittaient la Guadeloupe… Pourquoi d'ailleurs vouloir théâtraliser et justifier son départ ? Bon… An nou fin é sa… Nous en resterons là de Maryse Condé.

Pour ce qui est de Michel Reinette, après être arrivé à la rédaction de Guadeloupe première sans avoir fait de lettre ouverte pour le dire, voilà qu'il se fend d'une belle lettre pour nous annoncer son départ. Nous ne savons pas pourquoi, dans quelles conditions il était venu, mais nous savons par sa lettre pourquoi il part. Enfin, pour ce qu'il veut bien nous dire. Mais il ne dit pas dans ou avec quelles conditions il part.

Une belle lettre, écrite en grand fransé de France, avec des mots qui pourraient faire penser à de l'étalage, à une démonstration de français. Ben oui, il faut se démarquer, bien faire voir à ceux dont on critique le manque de professionnalisme, que non seulement on est plus professionnel mais aussi plus cultivé. Allez, envoyons tous ces ignares au dictionnaire et à la figure leur incompétence et leur paresse (travailler c'est trop dur dit-il). Pourquoi se priver de ce petit plaisir ?

Cette lettre est assez touchante et symptomatique d'un état d'esprit qui pour moi est quelque peu inquiétant mais qui n'est absolument pas surprenant. Michel Reinette nous y livre pléthore de citations, mais aucune ne vient d'un auteur Guadeloupéen. Nos auteurs ne font peut-être pas partie de ses coutumes à lui.

Mais comme il le dit lui-même, c'est période de carnaval. Lui aussi fait son kout mas. Alors nous lui pardonnons cet oubli de Florette Morand, Guy Tirolien, Sony Rupaire, et tant d'autres lumières guadeloupéennes.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, cette lettre de Michel Reinette, tout comme l'interview de Maryse Condé utilisent le même vocabulaire et le même esprit, que celui employé par le colonisateur pour décrire sa vision du colonisé. Michel Reinette parle de "parce qu’elles avaient été éprouvées et validées ailleurs dans les espaces les plus électifs et les plus sélectifs… pour ne point troubler votre quiétude ni déranger davantage vos coutumes… « Travailler c’est trop dur »… mais le carnaval bat son plein. Alors, bon carnaval à tous, avec ou sans masques ; et que votre station soit toujours La Première…en Guadeloupe ! Soyez tous heureux."

Le colonisé dans la conception du colonisateur et dans l'image que ce dernier lui renvoie au quotidien est paresseux, timoré, oisif, indolent, n'a pas l'esprit d'initiative. Le colonisé, le nègre aime s'amuser, danser, de grands enfants toujours heureux… Idées largement présentes et sous-entendues dans les propos de Michel Reinette et ceci peut-être même à son insu. Je préfère le croire…

Car l'un des drames de la colonisation, c'est cette capacité qu'à le colonisé à faire sien l'image qu'à le colonisateur de lui et de son propre groupe. Cette situation conduit à ce que le psychiatre Frantz Fanon a pu identifier comme étant la négrophobie du nègre, résultat de l'imposition culturelle irréfléchie de la vision du colonisateur au colonisé.

Memmi expliquera que pour le colonisateur, "le colonisé n'est pas ceci, n'est pas cela. Jamais il n'est considéré positivement."[1]. Le colonisateur parlera "d'ici, les gens d'ici, les mœurs de ce pays, sont toujours inférieurs."[2] Michel Reinette parle "de déranger vos coutumes, d'espaces les plus électifs et les plus sélectifs" en référence à son cercle dans sa métropole. Il ne parle pas de déranger vos habitudes de travail, ni de vos méthodes de travail mais "vos coutumes"…

Le colonisé, dans la vision du colonisateur, est édifié exclusivement dans la négation "ce ne sont pas des individus doués de raison mais des êtres livrés à la tyrannie de leurs sens. Ils n'ont même pas conscience de leur manque."[3] Maryse Condé a, selon elle, remarqué que les guadeloupéens "aiment les gens qui disent que la Guadeloupe est un paradis, la Guadeloupe n’est pas un paradis, ce n’est pas un enfer mais ce n’est certainement pas un paradis. (…)" Les guadeloupéens n'ont donc pas pour elle conscience de leur manque de sa vision réaliste de la Guadeloupe.

Dans sa lettre Michel Reinette nous apprend, qu'il est soupçonné de complot mais aussi déçu de ne pas avoir réussi en quelques mois à faire la révolution dans la rédaction de Guadeloupe première en apportant son savoir-faire acquis dans la mère patrie (ces lieux plus électifs et plus sélectifs). Quel personnel ingrat ce personnel de Guadeloupe Première ! Ne pas accepter que le messie parmi eux parvienne à les transformer. Quelques mois ce n'est quand même pas trop demander pour se laisser toucher par la grâce.

Je ne peux m'empêcher de me demander si Michel Reinette se serait autorisé à écrire un tel courrier porteur d'autant de mépris s'il quittait un grand média français de l'hexagone pour des raisons similaires ?

Tout le monde aura noté que sa carrière et son "cercle électif et sélectif" se sont limités dans la grande métropole, à ce que l'on qualifie dans le métier de petites télés.

Cette lettre aurait été agaçante si elle n'était pas pathétique. Tirer sur Guadeloupe première, c'est tellement facile. Un média, qui comme tous les autres d'ailleurs, essuie la critique fondée ou infondée. Critiquer les journalistes, les médias c'est une pratique tellement commune et banale actuellement. C'est d'une telle insignifiance. Qu'apporte donc de plus et de constructif la lettre de Michel Reinette ? Rien. Strictement rien sinon le plaisir personnel qu'il s'offre de dézinguer à bas coût et sans aucun risque vu qu'il le dit lui même il est à 6 mois de la retraite.

Sa carrière étant faite et sauve il peut cracher dans la soupe. Quel courage ! La Guadeloupe est assez petite pour que son manque d'exemplarité et ses pratiques népotiques au sein de cette entreprise sur laquelle il crache, soient déjà largement sur la place publique.

Par contre Michel Reinette ne peut tout de même pas ignorer que dans un pays comme la Guadeloupe, où l'estime de soi, la confiance en soi, la croyance en notre capacité à travailler ensemble sont si fragiles, porter une telle parole sur la place publique contribue à amplifier ces failles de nos constructions cependant que beaucoup de guadeloupéens réussissent tous les jours là où lui nous étale son échec personnel.

Car c'est connu le management dépend avant tout du manager. L'exemple de Raymond Domenech à Knysna en Afrique du Sud lors de la coupe du monde de football de 2010 est assez mémorable pour en rester la bonne illustration.

Oui M. Reinette tous les jours, des guadeloupéens travaillant avec des guadeloupéens, manageant des guadeloupéens font la Guadeloupe et continueront à la faire sans vous comme nous le faisons depuis toujours. Nous n'avions pas remarqué votre absence. Beaucoup disent ne pas avoir remarqué votre passage. Donc rien ne changera pour nous.

Pour regarder régulièrement le journal de Martinique première, je pense que Michel Reinette pendant les mois où il a été rédacteur en chef de Guadeloupe première aurait pu s'inspirer des pratiques du rédacteur en chef de Martinique première télé et nous donner en Guadeloupe un journal au moins de cette qualité.

Les départs de Maryse Condé et de Michel Reinette auraient pu être une perte pour la Guadeloupe s'ils avaient pris le temps de mettre leurs compétences et leurs notoriétés au service des guadeloupéens. S'ils avaient mis en place des fondations, des formations, des master class pour aider les jeunes à faire émerger ou faire avancer leurs projets, des ateliers d'écriture… S'ils avaient fait l'effort de mettre leurs réseaux "plus électifs et plus sélectifs" de leur grand monde, au service de guadeloupéens ayant besoin de pénétrer ces milieux. Il n'en n'en n'a rien été.

On ne va pas le regretter car d'autres guadeloupéens savent ouvrir des portes là où certains veulent les fermer derrière eux et des guadeloupéens savent mettre leurs réseaux à la disposition de d'autres guadeloupéens qui en ont besoin.

Si nous tous qui sommes régulièrement déçus par le fonctionnement de certains guadeloupéens devions quitter la Guadeloupe il ne resterait plus personne pour poursuivre la construction de notre pays. Mais heureusement ce n'est pas le cas. Nous qui restons, alors que certains retournent vers leur métropole, nous continuerons cette construction en dépit et avec les difficultés.

Alors que tous ceux qui veulent partir partent. Et vite ! Par contre n'essayez surtout pas d'éteindre la lumière derrière vous, car il y a nous pour vous en empêcher. Nous qui restons dans la maison pour en prendre soin, nous battre au quotidien sur tous les fronts, continuer à la construire, et la transmettre à nos enfants et petits enfants.

Patricia Braflan-Trobo

. Memmi Albert, Portrait du colonisé, Portrait du colonisateur, Gallimard, 2002, p.103

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