Martinique. Débat : Le « coup » de Kémi Séba, de la révolte à la révolution ?

01 Jui 2018
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© CAP/FB KÉMI SÉBA © CAP/FB KÉMI SÉBA

Fort de France. Vendredi 01 juin 2018. CCN/CNCP. L'ampleur du débat qui a suivi l'action menée par plus d'une centaine de personnes au centre commercial de Genipa, l'acuité de l'opposition entre ceux qui se positionnent montrent bien que l'événement dépasse le simple fait divers. Il porte en lui toutes les interrogations relatives à la situation de notre pays. Pour cela, précisément, il peut être l'occasion de dépasser les réactions émotionnelles et de mener une réflexion féconde quant aux voies et moyens de notre émancipation. Il faut rappeler que lors du passage en Guadeloupe, pendant le mois de l’Afrique, Kémi Séba avait souhaité une action similaire à ce qui s’est passé en Martinique.

 

Il ne s'agit pas d'un simple débordement

Quel que soit le jugement qu'on puisse porter sur les faits, en fonction de ses convictions, il faut admettre qu'il s'agit d'une réaction contre les travers du système dominant. Il n'est plus besoin de démontrer que sont intrinsèquement liées à celui-ci la surexploitation, les injustices sociales, l'arrogance des dominants, la politique de "deux poids deux mesures" au plan international comme au plan national. Partout où sévit ce système, il génère le désarroi social, les violences, les toxicomanies, la délinquance et, de plus en plus, le terrorisme. Mais les ripostes viennent aussi d'organisations politiques dont l'objectif est de le combattre. Que les voies et moyens soient adéquats ou non, cela, c'est un autre aspect du débat. Aussi, même quand nous sommes convaincus que telles orientations ou que telles actions seraient inconséquentes, au-delà de l'appréciation que nous en faisons, l'important est de les analyser et, surtout, de faire en sorte que tous ceux qui veulent sincèrement libérer le pays, qui luttent afin d'éradiquer le système de domination, échangent leur expérience et s'accordent sur des pistes pour développer une stratégie et des tactiques payantes.

Le contexte dans lequel se situe cette action

On ne peut contester qu'en Martinique nous subissons une forme de racket de la part des banques, des assurances, des centres commerciaux, du secteur automobile, etc. On ne peut ignorer l'existence d'une justice à deux vitesses, d'un racisme institutionnalisé et d'une politique discriminatoire en matière d'embauche dans notre pays. C'est de là que naissent les révoltes individuelles ou collectives de tous ordres, que nous les considérions porteuses ou erronées.

Il est largement admis que la population, en grande majorité, ne fait pas confiance à la classe politique. Comment s'étonner que face au vide politique ressenti, une partie de la jeunesse cherche une autre voie qu'elle pense pouvoir répondre à sa soif de rupture?

Dans ce contexte, où la percée médiatique joue un rôle souvent déterminant, elle a pu trouver en Kémi Séba - celui qui a brûlé un billet de 5000 francs CFA, monnaie coloniale par excellence, et qui tient un langage de rupture faisant écho à une recherche identitaire en cours - quelqu'un qui offrait une perspective concrète.

 Des idées erronées à combattre

Pour se démarquer de l'action de Genipa, certains membres de la classe politique qui est "aux affaires", se sentant menacés dans leur posture, sont montés au créneau pour développer des arguments plus que douteux. "Pas question qu'un étranger vienne nous donner des leçons", confortant ainsi les personnes victime d'aliénation qui n'acceptent pas qu'un "africain" viennent se mêler de nos affaires. Comme beaucoup l'ont fait remarquer, ces mêmes personnes n'ont aucun scrupule à faire appel à des cabinets occidentaux ou à l'AFD, pour faire des audits ou pour déterminer les projets visant au "développement" de notre pays.

La réflexion ne doit donc pas concerner l'origine de Kemi SEBA*1 mais bien la portée de l'action menée. Rappelons qu'il a été invité par des Martiniquais et des Martiniquaises qui partagent ses idées et ne sont donc pas de simples suivistes, comme on l'a laissé entendre.

1*Bien qu'il soit important de noter qu'il fait partie d'un certain nombre de personnalités qu'en France, les médias et la justice ont entrepris de diaboliser et de détruire parce qu’ils s’opposent frontalement au système. Ce n'est pas un hasard si, dès son arrivée en Martinique, certains médias l'ont présenté comme un personnage "controversé". La virulence de la déclaration de M. Emmanuel DE REYNALD révèle aussi que la démarche de Kemi SEBA effraie les classes dominantes locales.)

 

L'action était elle opportune et bénéfique à notre lutte pour l’émancipation ?

 

Nous l'avons déjà dit plus haut, il n'est pas question d'émettre un jugement moral mais, plutôt, de faire une analyse politique. En matière de lutte contre le système, chacun fait ses expériences en fonction de son vécu, de ses convictions ou de ses croyances. Il sera temps, plus tard d'en évaluer la portée. Pour autant, notre devoir de solidarité nous impose de partager nos réflexions avec tous ceux qui entendent lutter pour l'émancipation.

- S'il s'agissait de mener une action symbolique pour sensibiliser l'opinion à l'injustice économique et sociale persistante, et d'inciter à la rébellion contre le système, l'objectif des manifestants a été atteint. La frange de la jeunesse en quête de rupture s'est sentie concernée. Des témoignages permettent de penser que les vidéos rapportant l'événement ont reçu un bon accueil chez les compatriotes émigrés. Le choix de la symbolique du sucre lié à l'esclavage y est pour quelque chose. *

2 (Il faut toutefois signaler que, sur place, beaucoup ont mis en cause l'opportunité du choix, s'appuyant sur le fait qu'aujourd'hui le sucre est produit par une seule usine et que celle-ci est contrôlée par La Collectivité Territoriale de Martinique.)

Mais, dans le même temps, force est de constater que de vives contradictions se sont manifestées au sein du peuple. Il convient de prendre conscience que notre peuple continuera à subir l’oppression du système tant que les manifestants considéreront que ceux qui ne sont pas à leur côté sont des « crabes » et inversement que ceux qui désavouent leur action y verront seulement un acte de délinquance.

- S'il s'agissait de toucher les possédants au portefeuille, on est loin du compte. D'une part, les produits de la société sont assurés et d'autre part, le soir même et tout le week-end suivant, fête des mères oblige, les consommateurs se sont rués pour déverser des centaines de milliers d'euros dans les caisses de tous les centres commerciaux que compte l’île. *3 *4

*Les possédants s'étaient préparés puisque l'action avait été annoncée depuis le mercredi devant un public de plus de mille personnes. Des témoins rapportent que les rayons étaient spécialement approvisionnés et que les manifestants ont été soigneusement canalisés pour éviter tout débordement. Mais aussi, puisque nous parlons de lutte contre un pouvoir colonial pervers, les agents de répression, avertis en amont, ont eu tout loisir d’organiser le fichage de tous ces militants engagés qu’il rêve de neutraliser.

*Se pose ici la nécessité de l'organisation de boycotts de masse, significatifs et sur la durée, s'appuyant sur la conscientisation et l'organisation de notre peuple.

Seule la Révolution éradiquera le système et permettra notre épanouissement individuel et notre émancipation collective

Si notre objectif est vraiment d'éradiquer le système d'oppression et d'exploitation colonialiste, si nous voulons vraiment être maîtres de notre destin, nous devons nous enrichir de l'expérience de tous les mouvements révolutionnaires qui ont fait l'humanité. Quels enseignements peut-on tirer de l'histoire des luttes populaires ?

- En premier lieu, les révoltes, spontanées ou ponctuelles ne sont pas suffisantes pour renverser le système. Il est impossible de mettre fin à la puissance, au cynisme et à la sauvagerie des classes dominantes sans un plan cohérent, global, pensé sur le long terme, s'appuyant sur l'adhésion de la population.

- Deuxièmement, ceux qui appellent au rejet de la "théorie et du discours" en les associant à une volonté de ne pas agir*5 ne font pas autre chose que la bourgeoisie qui raconte que le temps des idéologies est fini, afin de désarmer les peuples.

* N’est-ce pas contribuer à cette maladie de l’autodénigrement qui touche notre peuple, que de balayer ainsi les actions et sacrifices menés par les militants politiques tout au long de notre histoire et encore aujourd’hui ?

D’autant plus que, dans les faits, eux-mêmes développent une théorie et des discours*6.

* Notamment concernant les rapports entre « blancs » et « noirs »

 Nous croyons pour notre part que les idées doivent être systématisées théoriquement, exposée et débattues sereinement entre les différents acteurs de la lutte contre le système colonial. Cela est une condition incontournable pour affronter victorieusement l’ennemi.

- Troisièmement, le courage des militants déterminés qui osent se porter aux avant-postes et prendre des initiatives mérite d’être reconnu, mais il ne faut à aucun prix cultiver le mythe de l'homme providentiel ou du sauveur suprême. Partout où les masses ont choisi cette voie, elles ont connu des désillusions.

- Quatrièmement, l’ampleur des défis que doivent affronter les peuples –dangers liés au changement climatique, danger de fascisation du système au niveau planétaire, danger de conflit militaire mondial – impose que nous fassions de la lutte contre la division au sein des peuples et entre ceux-ci un axe fondamental.

Pour le CNCP : 

Le Président, Jean ABAUL

Le Porte - Parole, Alain LIMERI

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CCN

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