Breaking News

Bannière Lamentin

Guadeloupe. Portrait. L’étonnant et incroyable destin d’Odile Nacibide : l’ex-petite caissière devenue Enarque !

30 Aoû 2018
6564 fois

Baie-Mahault. Jeudi 30 aout 2018. CCN. Des énarques et des ministres, la Guadeloupe en a déjà eu quelques-uns.   Mais le parcours d’Odile Nacibide a quelque chose de vraiment exceptionnel. Rien en effet ne semblait destiner cette jeune Baie-Mahaultienne, issue d’une famille très modeste de 12 enfants à atteindre à force de persévérance et d’efforts, les plus hauts sommets de la fonction publique française. Pour CCN, elle a accepté de raconter son parcours : c’est à lire…

Carib Creole News. Comment devient-on ce que vous êtes aujourd’hui ? Quelle femme êtes-vous ? 

Odile Nacibide. Je suis devenue ce que je suis par la force et le courage de vivre et d’exister envers et contre tout. Vous savez lorsque l’on arrive au monde on ne choisit rien, ni parents, ni famille, ni pays, on les accueille comme un don de la vie. Ensuite, lorsque progressivement on commence à comprendre et à réfléchir, on fait ses choix.

En d’autres termes, j’ai fait le choix personnel très tôt de quitter mon île pour trouver mon chemin ailleurs. De la Guadeloupe à la Martinique (bref passage) via Paris, la ville de mon cœur. Je ne regrette pas ce choix.

Pour tout vous dire, je me définis comme une femme courageuse, déterminée et sensible. Cette sensibilité peut être considérée parfois comme une qualité, car c’est elle qui bouscule mes entrailles sur des situations qui me poussent à faire le bien autour de moi.

20180829 161349CCN : A 16 ans vous avez été Miss Baie-Mahault... puis vous quittez la Guadeloupe pourquoi ? 

O.N. Vous savez, à 16 ans j’étais encore une petite fleur d’hibiscus sauvage, accrochée à sa branche, on est venu me cueillir et mes parents ont dit oui.

Me voilà donc partie dans cette aventure dont je garde un merveilleux souvenir, à l’époque on n’avait pas besoin de beaucoup d’argent pour être une belle miss : une robe de ma sœur, coiffure faite par ma voisine (11 h de prestation), un maquillage improvisé, des chaussures blanches que j’ai teintées en rouge pour la circonstance, le sac d’une autre sœur et le tour est joué : investissement zéro, le résultat est magnifique.

Nous étions 9 candidates, le public et le jury n’ont pu résister à la beauté fragile de la jeune adolescente que j’étais.

Je garde dans mon cœur le regard admiratif de mon père lui qui ne montrait pas ses sentiments.

J’aurais souhaité poursuivre dans le domaine de la mode, voire aller jusqu’à Miss France. Parce que j’ai été sollicitée, mais j’ai décidé de ne pas pousser plus, car je n’étais pas assez mûre pour m’aventurer seule dans ce monde.

Après quelques défilés de mode, j’ai pris une autre voie ; mais aujourd’hui encore je suis toujours attirée par la mode et les élections de Miss France, le plus souvent en un regard, je peux deviner parmi les candidates laquelle sera la nouvelle Miss France et je me trompe rarement.

CCN. Vous avez d'abord été caissier à Paris sans le bac, puis vous décidez d’entreprendre votre formation pourquoi ? 

20180829 160320

ON. Quand je débarque à Paris, j’ai environ l’équivalent de 150 euros en poche. Hébergée provisoirement chez une proche, je devais vite travailler pour m’en sortir et aussi aider ma famille. J’ai donc multiplié dans un premier temps les petits boulots, puis j’ai tenté l’examen de « caissier » des établissements Balnéaires de la Ville de Paris. Je réussis à l’examen, puis je rentre à la ville en 1994 par la suite je suis titularisée.

Ensuite, je décroche un logement. Ouf ! Je peux enfin souffler et reposer ma tête. Vous savez lorsque vous arrivez dans un pays quel qu’il soit, il y a 2 choses fondamentales : un travail et le logement.

Je croyais que ma vie allait continuer tranquillement, mais voilà qu’un jour je rencontre par hasard, mon chef de circonscription de la ville de Paris, qui m’interpelle sur mon avenir : "Alors jeune et belle demoiselle, c’est toute votre vie que vous allez rester derrière une caisse, vous n’avez pas d’autres perspectives dans la vie ?

Reprenez donc vos études par exemple en cours du soir ou miser sur la formation continue, la Ville de Paris vous offre des possibilités que vous pouvez exploiter. Bougez-vous un peu ! »

Punaise ! J’étais mal ne sachant où donner de la tête. J’ai acheté le soir un cahier et un stylo sans trop savoir pourquoi ; mais je savais qu’il me fallait avancer.

Finalement, j’ai repris les études en cours du soir par la capacité en droit à l’université Assas à Paris et en parallèle, j’ai suivi des formations de remise à niveau à la ville de Paris. Fonctionnaire la journée, étudiante le soir.

Je tente le concours de catégorie C du ministère de l’équipement et je suis admise 5ème sur la liste principale. (Je profite de cette interview pour saluer la mémoire de ce chef de service, car il a contribué à mon ascension professionnelle)

CCN. C’est donc à ce moment qu’intervient le déclic qui va vous booster ?

ON. Le déclic qui va me booster et va véritablement donner un tournant à ma carrière : ce sont deux rencontres.

La première ma sous-directrice au ministère de l’environnement, qui me pousse à passer le concours de catégorie B en 2003. Je réussis sur la liste complémentaire. A l’issue de cette réussite, j’entame une formation administrative post-concours de 4 mois à l’ENTE (École Nationale des Techniciens de l’Équipement) à Valenciennes. Je suis ensuite affectée à la DDE : direction départementale de l’équipement (direction qui n’existe plus depuis la REATE réforme de l’administration territoriale de l’État), en tant qu’adjointe d’un chef de bureau.

C’est la seconde belle rencontre, nous formions un super binôme. La collaboration était parfaite : j’en garde un merveilleux souvenir. Cependant, lors de mon évaluation, il m’a suggéré de tenter le concours de cadre de la fonction publique de l’État, les IRA (Institut régional d’administration).

Je réponds farouchement : Non ! je suis fatiguée, je veux me reposer.

Quelques mois après, j’apprends que quelqu’un a procédé à mon inscription à la prépa-IRA à l’IGPDE (Institut de Gestion publique et de développement économique). Je décide d’y aller malgré moi et finalement, je suis émerveillée par la qualité de la formation. J’adore, de plus c’est aussi l’occasion de rencontres avec des collègues issus d’autres ministères.

Un an après, je tente le concours en interne et voilà je réussis l’entrée aux IRA (72ème sur 303 candidats). Là, je remercie ce chef qui a cru en moi et qui a outrepassé mes caprices. En 2006, j’intègre donc l’institut de Bastia. Vous avez donc bien compris que mon déclic a été provoqué, c’est probablement le signe du destin !

FOTO 4

CCN : Quel a été donc votre parcours au fil de ces dernières années ? Vous avez connu des difficultés, le racisme par exemple ? 

O.N. Même si dans le cadre de cette interview, je ne souhaite parler que du meilleur, il n’en demeure pas moins que les difficultés ont traversé ma route, je peux vous assurer que je n’ai pas été épargnée.

Ma vie n’a pas été un long fleuve tranquille, les difficultés ont souvent été présentes, parfois pesantes et démoralisantes. Mais là c’est ma foi qui m’a aidée à les surmonter. Et vraiment quand c’était trop dur, je freinais et me disant, « chaque jour suffit sa peine » demain sera autre.

S’agissant du racisme, Oui j’ai aussi connu le racisme, mais pas forcément en milieu professionnel. Vous savez ne nous y trompons pas à titre personnel, je souligne que le racisme n’a pas de couleur. Il faut le combattre et le dénoncer, mais en faisant attention à ne pas tout mélanger.

Par exemple : Un refus sur un poste n’est pas forcément un acte raciste, bien souvent je me suis trouvée en difficulté, je cherche un profil, une compétence pour un poste bien précis. Je ne recrute pas à cause d’une couleur de peau, ni parce que c’est un ami ou un compatriote. Vous comprenez ce que je veux dire ? Nous ne devons pas voir le racisme partout.

Le racisme ne m’a jamais freinée. Car je passe par-dessus, je saute les murailles de la haine, du racisme et de la méchanceté humaine.

CCN : Vous avez un temps travaillé en Guadeloupe mais vous décidez de repartir, pourquoi ?

O.N. J’ai voulu vivre une expérience dans ma région natale, j’ai donc occupé un poste à la direction de la mer Guadeloupe, poste aux enjeux importants en termes de formation et de qualification dans le domaine maritime.

La Guadeloupe, est un archipel, la mer est partout, lorsque l’on sait que la mer est un milieu spécifique, la formation des acteurs de la mer se doit d’être fondamentale. J’ai construit ma carrière en axant sur la formation, je me permets d’insister sur ce point au regard notamment de mon expérience en Guadeloupe.

L'accès à la profession de marin, quelle que soit la fonction (commandant, officier, matelot) ou le type de navigation (commerce, pêche, plaisance professionnelle) est soumis à une obligation préalable de formation professionnelle. Il est répondu à cette obligation par la détention d'un titre obtenu après une formation.

Il n’y a pas en Guadeloupe de lycée professionnel pour les formations dans le domaine de la mer. Pour dispenser une formation professionnelle maritime, un établissement se doit détenir un agrément. J’aurais souhaité que nos jeunes accèdent plus facilement à la formation maritime en Guadeloupe.

Je garde d’ailleurs un excellent souvenir de mes collègues, je salue leurs compétences et leur générosité. C’est l’un des postes des plus complexes dans ma carrière, mais ô combien formateur. D’ailleurs, c’est à cette même période que je réussis le principalat, à la troisième tentative. Et je le décroche avec succès.

Finalement, je fais le choix au bout d’un an, de prendre de nouvelles fonctions à Paris, en région Parisienne. Je vous le redis, Paris est ma ville de cœur. La Guadeloupe est ma région de naissance, sé la lonbrik an mwen téré ! Mes racines, ma famille, s’y trouvent. J’aime ma Guadeloupe !

Attention, je ne suis pas seulement un « produit local », mais également le résultat d’une volonté de servir la France.

CCN : Vous avez pendant un an travaillé en Corse. Vous avez été bien acceptée là-bas ?

O.N. Tout d’abord avant de parler de la Corse, je souhaite parler de la formation post-concours à l’institut Régional d’administration de Bastia. Vous savez que l’accès à la formation est mon cheval de bataille.

C’est une formation d’excellente qualité sur tous les plans (management, connaissance des territoires, administratif...).

S’agissant des Corses, je ne me suis pas posée la question d’être bien acceptée ou pas.

J’ai choisi de suivre la formation en Corse. De plus, les Irarques participent à la vie économique de l’île en ce sens que pendant un an, on se loge, on consomme sur place.

Enfin, j’ai été subjuguée par la beauté de cette île, c’est véritablement une île authentique où la mer et la montagne se confondent, mais il manque à cette île « l’exotisme » que seule la Guadeloupe possède…

  

20180719 125035CCN. Qu'est-ce qui vous a conduit du principalat à l'ENA ? 

O.N. Sachez que je suis toujours dans l’exaltation de cette réussite, je suis très heureuse…

Je ne suis pas arrivée seule, c’est le résultat de mon parcours atypique, des rencontres professionnelles et humaines, de ma détermination et de ma bonne étoile. J’ai accédé à l’ENA par la voie du TEAC (Tour Extérieur des Administrateurs Civils).

Le « tour extérieur » d'accès au corps des administrateurs civils ouvre chaque année environ une trentaine de postes dans ce corps interministériel de l’encadrement supérieur. Il s'agit de l'accès à un corps supérieur par inscription sur une liste d'aptitude. Décret 99-945 du 16 novembre 1999 portant statut particulier du corps des administrateurs.

Grâce au ministère de l’écologie (Transition écologique aujourd’hui), j’ai bénéficié, d’une préparation de qualité tant dans le cadre de la constitution du dossier que la préparation à l’oral.

Le 6 octobre 2017, après plusieurs mois de préparation acharnée, manque de sommeil, fatigue… j’ai été sélectionnée par le comité de sélection (les questions ont fusé avec une rapidité impressionnante, politiques publiques, management, connaissance du territoire, l’UE), en ayant dans la mesure du possible un avis à donner sur les sujets abordés. Ce n’est pas uniquement une sélection axée sur la connaissance, la personnalité est beaucoup sondée également.

Le plus dur, ce fut l’attente des résultats. Lorsque j’ai vu mon nom, j’ai pleuré de joie et ma cheffe de service qui m’a accompagnée tout au long de ce parcours a crié de joie également. Mon ancien directeur qui saura se reconnaître a été ravi également, car c’est lui qui en 2015, m’avait suggéré au regard de mon parcours de le tenter.

Pourtant je me rappelle de ma réponse : Je suis fatiguée, je n’y pense pas !

CCN. L’ENA est la fabrique de hauts fonctionnaires de l’Etat ?

ON. L’ENA, est excellente école, une excellente équipe chargée de la formation. Je saurai tirer profit des stages et de cette formation pour la suite de ma carrière.

J’ai effectué mon stage long à la CNDA (93 Montreuil), Cour National du droit d’Asile, très riche expérience au sein de cette juridiction spécialisée dans le domaine de l’asile.

Cette expérience a été l’occasion pour moi d’approfondir et de compléter ma vision sur la politique publique de « l’asile ». J’ai pu mieux saisir la complexité de cette politique et prendre connaissance des situations réelles, des problèmes juridiques et géopolitiques des pays d’origines des demandeurs.

J’ai effectué mon stage social au sein de l’association « Jeunes Equipes d’Education Populaire » (JEEP). Grâce à ce stage, je découvre le domaine de la prévention spécialisée. Aux côtés des éducateurs spécialisés, j’ai pu approcher de très près les actions de prévention sur le terrain, qui nécessitent une forte obstination.

S’agissant de la formation à l’ENA, elle est composée de sessions de formation généraliste : questions européennes et internationales, Économie et finance publiques, des séminaires d’approfondissement (ex gestion de crises), politiques publiques et gouvernance, Management et ressources humaines.

Cette formation m’a permis non seulement d’approfondir mes connaissances, mais aussi d’expérimenter un partage interprofessionnel et interculturel (le cycle international de perfectionnement étant composé de 25 nationalités).

Je terminerai sur ce point en disant quelques lignes sur le choix du nom de ma promotion, j’avais proposé comme nom de promo une devise européenne « unis dans la diversité ».

Finalement, c’est Pasteur qui l’a remporté et j’en suis toute aussi fière du nom de ma promotion « Louis Pasteur » composée de 86 élèves (25 nationalités), le cycle d’intégration des officiers et le Cycle supérieur de perfectionnement des administrateurs (CSPA).

Pasteur est un éminent scientifique, plusieurs fois récompensés, son action contribue, encore aujourd’hui, à protéger la vie humaine.

CCN : Vous débutez une nouvelle carrière de fonctionnaire interministériel, ce sera une transition vers autre chose ? 

O.N. Oui. Je recommence une nouvelle carrière, qui va débuter au ministère des armées. Je compte m’investir comme toujours, car je précise j’ai toujours veillé à ce que mes formations ne prennent pas le pas sur mes fonctions et c’est la raison pour laquelle, j’ai souvent privilégié les cours du soir.

Cependant, je commence déjà à réfléchir au prochain poste, c’est mon mode de fonctionnement.

CCN. Une énarque c’est souvent un futur préfet ou même un ministre, vous y pensez déjà ?

O.N. Pour tout vous dire, je suis plutôt tentée par le corps préfectoral.

CCN. Se raconter à un journaliste suffit-il pour tout dire de votre parcours de Guadeloupéenne arrivant au sommet d'une carrière dans l'administration française ?

O.N. Non, cela ne suffit pas pour tout dire de mon parcours. Au-delà de cet interview, je pense déjà à un véritable ouvrage… je vous confie ici un peu sur ma vie extra-professionnelle, mais mon objectif est de raconter l’histoire de ma vie, de mon enfance à aujourd’hui. Vous savez, je suis issue d’une famille de 12 enfants, (6 garçons, 6 filles), ma mère s’est retrouvée veuve à l’âge de 43 ans avec 12 enfants à éduquer… il y a donc encore beaucoup à raconter.

Je ne suis pas uniquement une « bête à concours ».Je suis surtout une femme de cœur, sensible à la cause des plus faibles, qui tente d’éclairer ceux et celles qu’elle croise sur son chemin. Une femme avec ses blessures, mais qui n’a jamais baissé les bras face à l’adversité.

FOTO 6CCN. En quoi cela peut-il servir notre pays la Guadeloupe ?

O.N. Tout d’abord, je ne suis pas la seule Guadeloupéenne à avoir franchi la porte de l’ENA, ou autres grandes écoles. La Guadeloupe a un panel d’intellectuels, de sportifs, d’artistes de politiciens dont je salue le parcours. Vous le savez, en Guadeloupe le taux de chômage est très important. Je dis, qu’il est bon de voyager, de quitter son île, car les « voyages forment la jeunesse ».

Partir, pour mieux revenir ou partir et rester : être le maître de votre destin et le capitaine de votre âme (je cite William Ernest Henley). Il ne faut pas toujours attendre à ce que l’on vienne vous donner ou vous chercher.

Je souhaite donc que mon parcours puisse éclairer les désespérés. Il faut prendre sa part d’héritage pour construire le monde de demain, où l’amour et la solidarité seront rois. J’ai rarement suivi, ceux qui me tiraient vers le bas, qui voulaient me garder uniquement pour eux...

En France, même si tout n’est pas parfait, ce pays offre des possibilités considérables de formation, mais parfois pour les atteindre, il faut savoir quitter son île pour un temps, pour mieux y revenir.

Aux jeunes, je leur dirai « Jeunesse je vous aime et j’ai confiance en vous ». Ne vous contentez pas de peu, lorsque vous pouvez prétendre à plus et ce quel que soit le domaine.

J’aimerais voir plus de candidats antillais se présenter aux concours de cadres supérieurs de la fonction publique.

Je me tiens à disposition, pour conseiller, aider et éclairer...

 

 

 

 

Évaluer cet élément
(69 Votes)
CCN

Webzine cari-guadeloupéen créé en 2008. Notre premier objectif est d'établir par ce biais un véritable lien entre les caribéens, qu'ils soient francophones, créolophones, anglophones, hispanophones. L'information est donc pour CCN une matière première d'importance capitale.

Site internet : www.caraibcreolenews.com

Toute l'actu de la Guadeloupe et des Caraïbes.

Articles Populaires