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Guadeloupe. Concert : L’événement « Michel Mado à Sonis » où la musique guadeloupéenne en urgences…

15 Oct 2018
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Pointe à Pitre. Lundi 15 octobre 2018. CCN. Ce samedi 6 octobre se distinguera probablement par une pondération des plus élevées dans le bilan annuel des 365 jours qui composent 2018. Au cours d’une même soirée, les guadeloupéens ont eu l’opportunité du choix entre le groupe légendaire Akiyo au Palais des congrès du Gosier, Fréderic Caracas à L’Artchipel, et l’événement musical majeur de Michel Mado en ouverture de la programmation 2018-2019 du Centre culturel Sonis.

Ne pouvant jouir du don d’ubiquité, je m’appuierai ici que sur le troisième concert pour revenir encore une fois sur cette problématique récurrente du « faire pour accompagner les filières des industries culturelles et créatives (ICC) à se transformer et se positionner en secteur majeur de l’économie guadeloupéenne ».

Focalisons-nous d’abord sur ce démarrage de l’offre artistique 2018-2019 du Centre Sonis dont le directeur Eddy Compère et la Présidente Alexandrine Moueza ont expliqué combien elle entend s’inscrire dans le « Bokantaj, chemin du savoir » et être une courroie de transport des savoirs et pratiques artistiques vers les destinations du grand public et de l’accès à tous.

Il ne peut y avoir de doute que cette première étape a été remportée de manière magistrale par le team du pianiste Michel Mado qui a offert un show en générosité et en étincelles sonores.

mado

La générosité en effet avec plus de deux heures de bonheur consacrées à un retour sur le passé mais surtout une démonstration d’exploration du futur. Le spectacle proposé s’est structuré autour d’un répertoire haut en qualité. Le premier titre Lendependans de Gérard Lockel, avec l’introduction piano solo en beauté suivie de la fusion gwoka modèn en puissance, a permis de saisir immédiatement qu’il s’agissait d’un événement musical d’importance. Les second et troisième titres Yonn dé et Klé et Titine de Guy Conquette ont plongé l’auditoire dans l’enchantement, offrant des chorus en cascades, un boulagèl en incantation des Maîtres ancestraux, des dialogues très aboutis entre batterie, ka, cordes, piano et soufflants, des enchaînements magiques, des envolées nous promenant au plus profond de nous-mêmes, etc. Les quatrième et cinquième pièces, Graj N° 1 de Gérard Lockel et Jou Jédi la de Germain Calixte, ont donné à entendre le gwoka sous toutes ses nuances, modèn et traditionnel, instrumental et chanté, acoustique et électrique, terre et air, etc. Les sixième et septième titres, Trois jou sans manjé et Mwen té là de Guy Conquette et Gérard Lockel, ont poursuivi ce voyage du public vers des émotions et imaginaires amenés par la musique. Les deux titres suivants, Boug an-nou et Léwòz a Jòj, ont été tirés du répertoire de l’album Rèkonésans de Michel Mado et François Ladrezeau, donnant à voir que leurs compositions gravées en 2015 sont dans le recherche d’une traduction en acte respectueuse de l’une des recommandations de Gérard lockel : « Le gwoka modèn ce n’est pas jouer d’un instrument mélodique sur le rythme du tumblak ou d’un autre. Le gwoka modèn c’est jouer gwoka avec des instruments mélodiques certes, mais à condition que ces instrumentistes jouent dans la science du gwoka. C’est-à-dire modale, atonale, dans la gamme gwoka, dans le swing et le sentiment gwoka »[1] .

Cette vérité du fondateur du Foyer de la résistance culturelle guadeloupéenne à Baie-Mahault a donné à voir que la générosité a aussi été évoquée dans ce concert sous l’angle de la bass et de sa place dans cette musique. En effet, les nuages de tristesse qui ont fortement assombri le ciel des musiques de Guadeloupe avec la mise à l’arrêt de la bass de Robert Oumarou se sont beaucoup dissipés lors de l’interprétation des deux derniers titres : Tanbou du bassiste lui-même et Di adié de Napoléon Magloire.

Les étincelles sûrement puisque découlant du croisement d’instruments et de fécondation de sonorités dans l’univers gwoka et proposés par un sextet de musiciens aux qualificatifs laudatifs.

Sonny Troupé, garant du pulse et désormais driver expérimenté du swing infernal.

Klòd Kiavué, héritier du Ka fondal, gardien du son ka, en markè et répondè au centre de cette fusion gwoka modèn.

Linley Marthe en dinosaure du groove démoniaque, en électron libre, candidat pour repousser les limites de la bass dans le gwoka.

Alexandre Tassel, nouveau membre du club des musiciens d’ailleurs venus exprimer toute leur envie de gwoka modèn, nous rappelant l’absence de Lucien Martial.

Sylvain Joseph, jeune saxophoniste fauve, prêt à prendre part à toutes les ouvertures.

Samuel Laviso le plus jeune, qui cri que les nouveaux progrès de la musique guadeloupéenne passeront également par lui.

Christian Laviso qui incarne toute l’immensité des possibles du gwoka, qui est ce fils spirituel de Gérard Lockel et certainement ce nouveau père du gwoka modèn.

Michel Mado le pianiste compositeur qui ose et s’affiche désormais comme un rassembleur de talents, prenant du plaisir à distiller des notes qui s’installent dans des ballades aériennes caressant nos oreilles.

Soulignons maintenant qu’à l’instar de ce « show in Sonis », la Guadeloupe est depuis bien longtemps le théâtre d’une multitude d’expériences musicales en tous genres, managées et animées par des passionnés. S’il est indéniable que la générosité est une caractéristique de cette scène guadeloupéenne, qui renvoie aussi pléthores d’étincelles dans une pluralité de directions, il demeure particulièrement vraie que parmi ces dernières, la valorisation économique constitue l’une de celles en situation de faiblesse.

Ce concert autour des œuvres de Gérard Lockel et Guy Conquete a une fois de plus prouvé que de nombreux musiciens guadeloupéens sont prêts pour relever les défis des étincelles économiques dans une diversité d’activités domestiques et, également sur le champ de l’exportation des musiques de Guadeloupe. Dans cette ligne d’idées, sur la base des analyses économiques consacrées aux ICC dans les régions françaises, à différents pays occidentaux, à ceux du bassin Caraïbe et aussi à la Guadeloupe, nous sommes fondés pour interpeller ici, une fois de plus, sur la nécessité de l’action en faveur de la redynamisation de l’industrie musicale guadeloupéenne qui fait face aujourd’hui à des urgences…

Nous avons déjà eu l’occasion de discuter de celles-ci. Pour mettre en avant l’un des messages cibles de nos propos, contentons-nous de souligner l’urgence du modèle de croissance économique de la filière musicale, de sa reconnaissance formelle comme filière locomotive des ICC qui sont appelées à occuper un rôle majeur dans la diversification et la transformation de l’économie guadeloupéenne à l’horizon 2030.

Pour conclure ces quelques propos que je livre ici à titre de témoignage, j’aimerai adresser des remerciements particuliers à deux personnalités de ce samedi 6 octobre 2018. A Eddy Compère qui agit pour rendre possible de tels moments de partage et démontrer que l’Artiste demeure un acteur précieux de la société, l’un des rares capable de sublimer le contenu souvent peu reluisant de nos cités et réalités quotidiennes. A Michel Mado qui inspire le respect, qui a réussi à mettre en confrontation et complicité tradition et modernité, évitant de ne pas s’enfermer dans les musiques à la mode, démontrant que malgré son apparente complexité, l’interprétation sincère du gwoka conduit inéluctablement au beau.

 

Alain Maurin ( universitaire)

 

 

 

 

 

 


[1] Gérard Lockel, Gwo-ka modèn, Production ADGKM, 2011. Voir la page 231 de ce livre.

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