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La Réunion. Social : Une Révolution jaune et noire mais sans un leader

24 Nov 2018
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Saint-Denis. Samedi 24 novembre 2018. CCN « L’île intense » vit sous-tension permanente depuis l’éruption, toujours en cours, de la forte mobilisation, le jour, des gilets jaunes, relayée la nuit, par des émeutes urbaines. Deux mouvements distincts nés le 17 novembre mais qui n’en demeurent pas moins deux formes d’insurrection contre l’État français et les réformes du gouvernement.

Ils ne sont ni syndicalistes, ni militants politiques ou associatifs… Les « gilets jaunes » réunionnais, mobilisés tous les jours depuis le 17 novembre aux quatre coins de l’île française de l’Océan Indien peuplée de 840 000 habitants, ont des profils aussi divers que leurs revendications et les raisons qui les motivent à paralyser l’île. Sur les dizaines et dizaines de zones de barrages - plus bloquants que filtrants - érigés quotidiennement sur les axes de circulation stratégiques de l’île vanille depuis désormais 7 jours consécutifs, se réunissent des jeunes, des retraités, des actifs de tous horizons… Tous partagent le même ras-le-bol et s’unissent pour crier leur colère. Celle-ci dépasse la simple hausse du prix des carburants, point de départ de la manifestation des gilets jaunes dans l’Hexagone. La preuve, l’annonce du gel pendant trois ans de l’augmentation de la taxe spéciale sur les carburants (TSC) par le Président de Région, Didier Robert, le 20 novembre, soit trois jours après le début de la mobilisation, n’a pas mis un terme au mouvement des citoyens arborant sans se lasser leur textile fluorescent. Au contraire, en ce début d’été austral, la mobilisation s’est renforcée. Elle a pris la forme d’une révolution jaune, couleur des citoyens révoltés mais qui se disent pacifistes. Cette insurrection populaire, que d’aucun n’avait vu venir (seules trois manifestations ont officiellement été déclarées en préfecture dont une hors-délai) et qui n’inquiétait pas trop les autorités, est le reflet d’une crise sociale pourtant latente qui ne demandait qu’à exploser. Car les insurgés se révoltent désormais contre l’ensemble des fléaux qui rongent la société réunionnaise depuis lontan. Alors aujourd’hui, comme depuis 7 jours déjà, ils sont encore debout, sur les routes et aux abords des ronds points.

Le combat de la vie chère

Ils se rebellent contre la vie chère, la baisse du pouvoir d’achat inversement proportionnelle à la hausse des taxes en tous genres, les bas salaires et les maigres retraites, les loyers inabordables, le nombre vertigineux de chômeurs (plus de 140 000), constitué de près de 60% de jeunes, le manque de formations locales, la pauvreté grandissante touchant 4 réunionnais sur 10 vivant sous le seuil hexagonal, ces emplois qu’ils estiment plutôt réservés aux « zoreilles » (autrement dit les « blanfwans »), au détriment des Réunionnais… La liste des revendications n’est pas sans rappelée celle portée par le LKP, en 2009, en Guadeloupe. Mais la comparaison s’arrête sur le fond. Car sur la forme, la mobilisation des gilets jaunes réunionnais est loin d’être aussi structurée que ne l’a été in fine le mouvement guadeloupéen, qui demeure un cas d’école. À la Réunion, les manifestants se cherchent un leader. Ou plusieurs, à défaut d’un. Et l’absence d’une figure charismatique, porte-parole des insurgés qu’incarne encore Elie Domota en Guadeloupe, rend la révolution jaune locale difficilement maitrisable par les autorités qui souhaitent mettre un terme à la grève généralisée, paralysant désormais toute l’économie de l’île et provoquant la pénurie du carburant comme des produits alimentaires. Tandis que les réservoirs et les frigos se vident, le préfet, Amaury de Saint-Quentin, se cherche toujours des interlocuteurs, maintenant qu’il est disposé à les recevoir.

Le mépris du représentant de l’État

Car il s’est d’abord montré hautain, en début de semaine, vis-à-vis des premiers groupes épars de gilets jaunes motivés pour le rencontrer. Il a d’emblée jugé opportun de les adresser à sa directrice de cabinet, ses proches collaborateurs ou les sous-préfets. Comme il fallait s’y attendre, se sentant méprisés, les gilets jaunes, déçus, ont donc coupé court à la première tentative de négociation émanant de l’Etat. De ce premier échec, il en est aussi ressorti qu’il fallait que les manifestants se structurent et se choisissant des référents. Ils ont aussi pris conscience qu’ils devaient établir une plateforme de revendications étayées et construites, pour obtenir du concret. Une étape que les citoyens n’avaient pas envisagée, non habitués à ces mécaniques d’ordinaire dévolues aux partenaires sociaux juridiquement constitués. De plus, la spontanéité de leur mobilisation, qui les a rassemblés, les divise désormais. En effet, d’un barrage à un autre, du Nord au Sud et d’Est en Ouest, éloignés les uns des autres, ils manifestent par groupes éparpillés, et malgré les tentatives de rassemblement, ils trouvent difficilement un consensus sur leurs revendications et leur mode opératoire. Quant à la désignation de porte-paroles, cette idée a fait naitre des querelles d’égo entre insurgés…Et beaucoup refusent même qu’un gilet jaune représente les autres.

Mobilisation imprévisible

Voilà qui rend donc cette mobilisation, qui ne ressemble décidément à aucune autre, atypique et surtout imprévisible. Ainsi, même si ce vendredi, deux manifestants triés par la foule devant les grilles de la préfecture pour représenter le mouvement se sont entretenus 30 minutes avec le préfet et lui ont remis une feuille de route qu’il ne manquera pas d’adresser à Annick Girardin, la ministre des Outre-mer, qui a promis de débarquer dans les prochains jours pour « entendre la colère » des gilets jaunes, rien n’indique que le mouvement va s’essouffler. D’autant que les transporteurs (taxis, ambulanciers, motards…) sont venus grossir les rangs des manifestants citoyens. La prolongation du blocage n’est pas sans inquiéter de nombreux Réunionnais, qui pour beaucoup soutiennent de chez eux les gilets jaunes et partagent leur colère, mais qui à force, ne comprennent plus pourquoi ils sont encore privés de leur liberté de circulation par leurs pairs. Ils commencent à ressentir la peur de manquer… de nourriture. C’est l’une des conséquences des barrages. Mais ce n’est pas la seule. Car la révolte des citoyens, la journée, globalement plutôt bon enfant malgré des débordement ici et là, a été reprise par une autre rébellion, celles de jeunes désoeuvrés, et donne lieu, depuis le 17 novembres, à des actes délictueux et des scènes de guerilla urbaines ayant fait naitre un sentiment d’insécurité généralisé. À la nuit tombée, des petits groupes de Réunionnais s’emparent du textile jaune et crée de nouveaux barrages. Là, ils brulent des poubelles, des palettes, caillassent les forces de l’ordre… Ces émeutiers nocturnes, souvent alcoolisés, ont plutôt le profil de jeunes délinquants parfois encore adolescents. D’autres se font passer pour des « gilets jaunes » aussi dans la journée et bloquent les automobilistes pour mieux les racketter selon des tarifs fluctuant en fonction de leur couleur de peau et des cylindrés de leur voiture » quand d’autres préfèrent s’attaquer aux symboles de la société de consommation. Plusieurs dizaines de commerces (opérateurs de téléphonie mobile, magasin de sport, supermarchés, concessions automobiles…) sont cassés, pillés puis parfois incendiés.

Le gouvernement attentiste

Dans ce climat devenu anxiogène et dont les conséquences économiques seront bien chiffrées, que fait l’État ? Il envoie d’importants renforts militaires, pour rétablir l’ordre et sécuriser l’île. Le préfet a décrété le couvre-feu, reconduit ce jour jusqu’à dimanche. Mais pour le reste, et sur les solutions à apporter à la crise sociale, le gouvernement se montre pour l’heure inflexible sur ses réformes et n’a de cesse de se retrancher derrière son fameux Livre Bleu outre-mer, traduction des Assises qui se sont déroulées l’année dernière dans tous les Océans. Un livre qu’Annick Girardin est venue vendre à la Réunion fin octobre, lors de son déplacement ministériel. Mais la révolution jaune qui s’est teintée de noire montre bien comment ces Assises, redite des Etats généraux de 2009, n’ont pas répondu aux attentes des Réunionnais. Et le gouvernement, en se laissant le temps de réfléchir - Emmanuel Macron doit s’exprimer mardi- donne aussi le sentiment, , de ne pas sentir l’urgence de reconnaître les spécificités du pays et de répondre aux problématiques qui viennent pourtant d’exploser.

Karen Brun

Correspondante CCN à la Réunion

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