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Guadeloupe. Bobo 1er ou quand Frantz Succab théatralise, l’irrésistible chute d’Ibo Simon

19 Fév 2015
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Basse Terre-Capitale. Jeudi 19 février 2015. CCN. Pub ! L’évènement théâtral de ce début d’année, c’est sans aucune la nouvelle pièce de Frantz Succab à l’Artchipel le 28 février prochain. Bobo 1er est il vraiment l’Ibo Simon des « ibobiens » ? Succab a au contraire-t-il voulu mettre en « pièces » ce personnage inattendu, atypique, mais pur produit de notre société coloniale paradoxale qu’a été l’Ibo Simon qui fascinait les foules ? Après avoir lu et relu cet entretien faut ensuite voir cette pièce-miroir qui nous renvoie à peine déformée cette image de nous que nous détestons voir : C’est donc cela l’entreprise dramaturgique succabienne ?



CCN : Journaliste-polémiste, écrivain et finalement dramaturge... La boucle est bouclée ?
Frantz Succab
 : Vous avez oublié « parolier »... Je me demande parfois si ce n’est pas cet épisode de ma vie, à la fin des années 1990, passé à créer avec des musiciens et des interprètes, dont je suis le plus fier. Mais bon...

L’essentiel qui relie toutes ces étiquettes qu’on me colle pour me classer quelque part, c’est l’écriture. Et, peut-être, quelques poussières de poésie que j’ai laissé se poser ça et là. Vos confrères ont longtemps eu du mal à me considérer comme étant des leurs, ce qui ne me gênait pas outre mesure. Leur gagne-pain n’était pas le mien. Je n’avais pas le sentiment, en écrivant dans des journaux que nous faisions le même métier. Les artistes m’ont adopté davantage, je crois, ceux que je nourrissais vraiment, sans prendre moi-même le risque d’être sous les feux de la rampe.

J’ai toujours été un grand dilettante, branché sur l’art de raconter la société où je vis, les femmes et les hommes qui la font et d’exprimer mes convictions. Tout cela au plus intime. Observateur politique convaincu que la beauté ne doit pas être absente d’un article politique, ou un faiseur de chansons convaincu qu’en trois minutes, avec peu de mots, la pensée peut être profonde et l’univers infini ou un dramaturge cherchant à faire miroir pour nos grandeurs invisibles à l’œil nu... Mon seul espoir est d’avoir donné les preuves de tout ça.

Au demeurant, ce n’est pas à moi de l’évaluer, mais à la critique, aux médiateurs culturels en général, s’ils remplissent comme il faut leur rôle entre le créateur et les publics. Je n’ai pas à m’autoproclamer poète, écrivain et tout ça. Obliger le créateur à le faire, juste pour faire partie des pages people, c’est infamant. Je ne suis pas un Michel Morin de plus, égaré dans le monde des Arts et des Lettres.

Je n’ai pas eu l’impression de changer tellement d’intention entre Ja Ka Ta dans les années 70-80, Le Motphrasé, au début des années 2000 et le théâtre. Le coup d’œil, les mots, et la plume pour les dire, sont avec moi depuis toujours. La boucle n’est pas bouclée, je ne boucle rien. Je vis ma vie en continu telle que je l’aime. Impossible de boucler la boucle, ou trop tard... Je vais crever, c’est sûr, tôt ou tard, comme tout le monde, mais les œuvres sont là qui témoignent de mon passage. C’est peut-être une candidature pour l’éternité. Qui sait ? Pourvu que la mémoire collective veuille bien ne rien jeter et prendre soin, afin que le Pays apprenne mieux à se conjuguer au futur. J’ai suffisamment aimé et respecté les miens pour y avoir droit.

 

CCN : Pourquoi une pièce à partir d'Ibo Simon; vous avez voulu un théâtre populaire...Limite populiste ?
FS
 : Il s’agit d’abord d’une commande de l’Artchipel dans le cadre du projet ainsi formulé « Mythologies actuelles de Guadeloupe ». Le phénomène Ibo Simon était donné comme exemple de mythologie politique. En l’occurrence, mythologie était à prendre dans le sens que lui donne Roland Barthes : un outil de l'idéologie, qui fabrique les croyances du plus grand nombre par des signes, des images. Chaque objet du monde, de même que chaque individu, pouvant passer d'une existence fermée, muette, insignifiante à un état d’icône, ouvert à l'appropriation de la société. Ibo rentrait dans cette définition...

Pour des raisons liées aux débuts militants de mon écriture, quand on me parle de commande pour un travail exigeant en liberté comme la littérature, je donne mon billet-pas-la-peine. De surcroît, je n’avais aucune envie d’écrire sur Ibo Simon, de peur de réveiller des passions que j’estimais derrière nous. J’ai donc refusé à deux reprises.

Puis, la troisième fois, après en avoir beaucoup discuté autour de moi, je me suis dit que ce n’était pas Ibo qui était intéressant en soi, mais le peuple qui l’avait rendu possible. Il s’est dessiné dans mon esprit, la seule commande qui m’agrée, ce que le poète soviétique Vladimir Maïakovsky appelait « la commande sociale ». Une nécessité qui vous remonte de la société même.

J’ai donc opté pour un personnage complètement inventé, imaginant qu’Ibo pouvait avoir fait des petits, sans que les mêmes causes produisent forcément les mêmes effets, dans ce même peuple.

Soit dit en passant, je n’accepte pas le terme de « populisme ». Il ne s’agit pas pour moi de flatter les bas instincts du peuple pour le tirer vers le bas. Ba pèp la sa i ja enmé pou i enmé’w san fòsé. J’en suis absolument certain. Ce n’est pas flatter le peuple que de lui faire la courte échelle vers ses propres lumières. L’inviter à aimer ce qu’il ne connaît pas de lui et ne peut aimer a priori. On n’est pas là dans l’offre commerciale pseudo-culturelle : l’offre standard pour une demande pré-formatée, incapable de curiosité.

 

CCN : Le personnage vous a sans doute un peu fasciné ?... Même in fine ou en caricature, ce one man show c'est quand même une sorte "d'hommage" à Ibo Simon ? Il le méritait ?
FS
 : Ibo Simon ne m’a pas fasciné, il l’aurait pu car il en a fasciné plus d’un, et non des moindres. Nul n’est tout à fait à l’abri de l’effet des mythologies actuelles, vendues massivement comme des produits censés cristalliser nos modes d’être. Cela touche à des impensés, des déraisons massives qui rendent un peuple soudainement consommateur idolâtre et le retrouvent aussi soudainement avec la gueule de bois... ça va chercher dans un envers de nous-mêmes qu’il est intéressant de tenter de sonder au moyen du théâtre.

La pièce n’ignore pas Ibo, il est là tout le long en creux, car il n’est pas question de le nier en tant que fait historique, en tant que mythe. J‘espère que, loin de lui rendre hommage nous aurons évalué le dommage et fait acte de prévention. Pour éviter que ce qui fut somme toute une vaste comédie, puisse nous revenir, mais cette fois en tragédie.

 

CCN : La langue de la pièce navigue parfois entre un français créolisé et/ou un créole défrancisé, pourquoi ce choix ?
FS :
Qu’on se le dise une fois pour toutes : je suis un auteur guadeloupéen, kréyolopal et francophone. Je n’ai vraiment fait aucun choix entre les langues. Je les ai laissées cohabiter et copuler au fil de la plume et de l’inspiration, comme dans la vie réelle du pays. Sauf que je les tenais en laisse pour que l’une n’enquiquine pas l’autre et qu’elles offrent de concert une forme de dépassement.

J’en ai marre d’avoir toujours à montrer mes papiers au moindre flic improvisé aux frontières de chacune. Je peux écrire assez parfaitement dans les deux langues. J’en ai marre d’avoir à le prouver, parce que je ne sais plus vraiment ce que ça prouve.

Ma génération s’est trop battue afin que la langue guadeloupéenne s’appartienne, pour finir par la voir continuer à se définir par rapport à l’autre et que son seul souci soit de répondre présent même quand on ne l’a pas appelée. Au lieu de vivre sa propre vie, de grandir en fleurs toujours nouvelles dans le cœur et l’esprit de gens. Quant au français dans cette pièce, je dirais comme le poète kabyle Kateb Yacine, que c’est une mitraillette volée à un parachutiste français, dont je me sers à ma manière et pour mon propre compte, pour ne pas tuer.

 

CCN : Bobo; c'est aussi la Guadeloupe de jodijou, qui-donc nous sommes tous des « Bobo 1er » ?
FS :
C’est une bonne part de la Guadeloupe éternelle, qui se nomme à peine, de peur qu’on lui vole son nom et préfère mille noms-savann à un seul nom imposé. La Guadeloupe que j’aime dans son art du masko, dans sa façon d’être là-sans-là et qui ne se couillonne jamais elle-même. Du moins, pas longtemps. Je ne sais pas si nous sommes tous des « Bobo 1er », mais mieux vaut l’être peut-être qu’être tous des « Charlie » sur commande.

 

CCN : Auteur engagé, militant politique, votre théâtre n'échappe pas à l'envie du message, que voulez vous dire aux spectateurs ?
FS :
J’ai trop de respect pour ne pas les laisser le découvrir eux-mêmes... Vous verrez, yo ké konpwann byen byen byen.

 

CCN : Au fait, vous avez discuté avec Ibo pour écrire Bobo 1er ?
FS
 : Je n’en ai pas eu besoin... Il n’y avait aucune raison : il n’était pas personnellement le sujet. Seule l’empreinte médiatique comptait, qui dépassait de beaucoup cet homme. Il n’était pas question pour moi, à la recherche d’un personnage, de me fourvoyer sur une personne. Fût-elle le prétexte.

 

CCN : En fin de compte on sort de cette pièce assez amer, on rit mais jaune, c'était l'intention ?
FS
 : Si c’est vous qui le dîtes... Cher Danik Zandwonis. Creusez encore ! Je ne vous aiderai pas.

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CCN

Webzine cari-guadeloupéen créé en 2008. Notre premier objectif est d'établir par ce biais un véritable lien entre les caribéens, qu'ils soient francophones, créolophones, anglophones, hispanophones. L'information est donc pour CCN une matière première d'importance capitale.

Site internet : www.caraibcreolenews.com

2 Commentaires

  • fouyaya
    fouyaya mardi, 24 février 2015 04:18 Lien vers le commentaire

    bonjour
    mr succab vous êtes l'un des rares lanceurs d'alerte , intellectuels , citoyens a avoir compris, "que le monde change et a changé depuis les années 50 du siècle passé et de le dire avec humour et force , je note que vous RESPONSABILISEZ la population vis à vis de son présent et de son avenir le peloton des protestataires institutionnels se contentent d'évoquer le passé passé ou échafaudent des fictions . IBO, le coluche local avait il tort sur tout ? l'hebdomadaire "le courrier de la GPE" titrait récemment la gpe va elle devenir la banlieue d'haiti .? que dire de l'inertie des antillais face à l'investissement industriel et culturel ; de mon humble avis il y a une grande confusion entre folklore et culture tout est vu au travers du filtre ethnique avec l'arrogance de l'ethnie majoritaire la gpe ne se voit pas comme elle est pluri-ethnique . pensez que la 1è ville de la gpe n'a pas de mediathèque et comme vous dites on donne à la population ce qu'elle veut c'est rome . on nivelle par le bas dans ce pays où il y a une université et nombre de diplômés depuis la disparition de fouyaya et le motphrasé , la critique de la société antillaise n'existe pas c'est depuis peu que qu'on a droit à un édito dans FA c'est E PALCY qui disait que les antillais ne se voient pas assez à l'écran ou au théâtre votre pièce est la bien venue , vous faites bien de signaler que le problème de la gpe ne se limite pas au créole comme certains le répète souvent .
    gardez votre franc parler osez le parler vrai

  • Résistant de Guadeloupe
    Résistant de Guadeloupe jeudi, 19 février 2015 20:37 Lien vers le commentaire

    "Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir." à méditer.

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