Breaking News

Guadeloupe. Culture : Le Préfet a tenté un mauvais coup contre notre carnaval.

11 Jan 2019
2049 fois

Pointe-à-Pitre. Vendredi 11 janvier 2019. CCN. En Février 1981, déjà un sous-préfet avait voulu empêcher à Akiyo de défiler dans les rues de Pointe-à-Pitre. Akiyo était passé outre. C’est dire que notre carnaval qui est une fête populaire et un élément important de notre culture, est coutumier des agressions colonialistes. C’est encore un représentant du pouvoir colonial français qui a essayé la semaine dernière avec un décret de nuire au carnaval. Christophe Fronton du « Karesol » a soumis à CCN son analyse. C’est à lire…

Pour tous ceux qui ne voulaient pas voir la réalité en face, Philippe Gustin, Préfet de son état et représentant de l’occupation française en Guadeloupe, a profité des festivités du carnaval pour rappeler, le mépris institutionnel et habituel qui caractérise sa fonction colonialiste. L’Etat français n’est aucunement là pour nous protéger et encore moins pour nous traiter comme il traite ses ressortissants français, mais plutôt pour tenter de nous soumettre en nous assimilant à leurs paradigmes déclinants.

Désormais, et pour cette saison carnavalesque, ce sera aux Guadeloupéens de prendre en charge leur sécurité à moins de payer l’Etat français pour la mise à disposition de ses gendarmes ! Et en cas de refus, le Préfet menace d’interdire purement et simplement les défilés et déboulés du carnaval 2019… Au final, c’est à nous Guadeloupéens de nous occuper de nos affaires, ou de payer de notre poche (et au prix cher si c’est eux qui présentent la facture). C’est donc encore là l’occasion, pour nous, de méditer sur la nécessité de notre propre communauté de destin… pour celles et ceux qui ne supportent plus l’ethnocentrisme français arrogant qui se veut, ici, chez nous, certes dominant, mais surtout bête et méchant.

Pour certains d’entre nous, les patriotes, fiers et résistants, ce rappel du Préfet ne fait que mettre en exergue, le fait que la présence française en Guadeloupe n’est que l’expression de la domination d’un peuple sur un autre, avec toujours ce mépris de ce que nous sommes et de ce qui constitue notre patrimoine propre. Mais, pour d’autres, la pilule aura du mal à passer, outre le cout supplémentaire que cette affaire engendre, la conséquence directe de cette prise de position radicale du Préfet, est l’annulation, voire l’interdiction, ou la « réduction » de certaines parades déjà prévues et préparées depuis des mois par les carnavaliers guadeloupéens.

 

Pour bien comprendre les tenants et aboutissants de cette affaire, revenons aux débuts de cette énième provocation préfectorale… Car, en effet, cette année, avec ce nouveau Préfet, les choses ont quelque peu changé. Alors que le carnaval se prépare depuis plusieurs mois déjà, le Préfet et son directeur de cabinet ont instauré une nouvelle méthode de travail quant aux préparatifs du carnaval.

Dès lors, chaque organisateur de parade carnavalesque est convoqué devant les autorités françaises et doit se conformer aux exigences imposées par les représentants de l’Etat français en matière de sécurité (en plus de ce qui aura déjà été prévu par l’organisateur lui-même). Pour chaque défilé ces représentants évaluent unilatéralement les besoins en terme de mise à dispositions de gendarmes quand ils estiment que ce qui a été mis en place par l’organisateur ne leur convient pas, puis ils présentent la facture à hauteur de 240 euros par gendarmes. Si l’organisateur ne veut pas faire appel aux forces de l’ordre, il est sommé de payer un service de sécurité privé pour se conformer aux injonctions préfectorales. Et évidemment si l’organisateur, pris de court par ces nouvelles règles du jeu fait mine de ne pas pouvoir ou de ne pas vouloir payer, le Préfet, quittant ses habits d’extorqueur, reprend ses fonctions répressives en agitant la menace de l’interdiction de la parade carnavalesque. Il ne reste donc à l’organisateur que deux options : braver l’interdit et s’exprimer malgré tout ou alors annuler la manifestation en renonçant à nos coutumes…bref, être ou ne pas être ce que nous sommes, telle est, aujourd’hui, la vraie question.

Pour s’en expliquer, le Préfet brandit une circulaire du Ministère de l’Intérieur qui date du 25 mai 2018 relative aux instructions ministérielles sur l’indemnisation des services d’ordre. Et effectivement cette circulaire longue de 21 pages détaille toutes les nouvelles modalités de remboursement en cas de mise à disposition des services d’ordre pour une manifestation sportive, culturelle ou récréative.

Elle définit avec précision ce qu’elle appelle le « périmètre missionnel », c’est-à-dire ce qui doit faire l’objet de remboursement de la part des organisateurs de la manifestation. Mais cette circulaire indique surtout que : « cette définition (…) ne fait pas obstacle à ce que le « périmètre missionnel » soit apprécié localement avec pragmatisme, notamment en fonction du type d'événement (…) ».

En d’autres termes, même si la fameuse circulaire prévoit que dans certains cas, les services d’ordre doivent être payés par les organisateurs d’une manifestation notamment culturelle, le Préfet doit, « avec pragmatisme », « apprécier localement », et « en fonction du type de manifestation », s’il y a lieu ou pas d’effectuer cette demande d’indemnisation.

Ce qui veut dire que ce nouveau Préfet Gustin n’a aucune obligation d’exiger le paiement des forces de l’ordre mises à disposition pour le carnaval. Et il ne le fait que parce que c’est son bon vouloir…et vouloir c’est pouvoir, jusqu’à ce que nous comprenions enfin que politiquement pouvoir c’est vouloir …faire chez nous ce que nous souhaitons comme nous l’entendons !

Ceci étant dit, il est vrai que ce principe d’indemnisation des forces de l’ordre existe depuis 1997, et jamais aucun Préfet avant lui n’avait pensé à demander aux organisateurs du carnaval de payer les frais de sécurité. Mais Philippe Gustin et son Directeur de Cabinet, ont imaginé se servir de cette circulaire pour faire croire que la loi les oblige à demander le remboursement des services d’ordre afin de prendre de l’argent aux Maires guadeloupéens et aux organisateurs du carnaval, mais surtout parce que jouer les larbins de service sécuritaire pendant que les nègres s’amusent devient inadmissible. Il faut les comprendre, chez eux c’est gilets jaunes qui défilent et chez nous c’est Gilles et John qui déboulent !… et le groupe Voukoum à parfaitement résumé l’état d’esprit qui sévit chez l’Etat et chez nos jeunes par leurs messages quasi prophétiques.

Alors depuis l’arrivée du nouveau Préfet, assurer la sécurité des dizaines de milliers de Guadeloupéens qui viennent assister au carnaval ne fait plus partie des missions des forces de l’ordre de l’Etat français, qui choisit dès lors ceux qui peuvent être sécurisés « gratuitement » en Guadeloupe et ceux qui doivent dorénavant payer pour cela…mdr, dommage que leur ridicule ne les tue pas.

Il est vrai que l’on est face à un Préfet qui aime s’exprimer par les symboles ! Déjà pour son arrivée en Guadeloupe, il avait choisi la date du 27 mai, jour de l’abolition de l’esclavage. Et pour l’accueillir comme il se doit, les autorités avaient exigé, que ce jour-là précisément, tous les édifices publics soient pavoisés du drapeau tricolore français, signe de la présence ostensible de l’autorité française en Guadeloupe, alors que ce même jour de nombreux Guadeloupéens commémoraient la fin du crime abominable commis par cette même autorité française à l’encontre de leurs aïeux…point de hasard.

Pire, ce nouveau Préfet avait choisi, la date du 28 mai pour prendre officiellement ses fonctions et faire une cérémonie en cet honneur pour marquer sa prise de pouvoir en Guadeloupe, alors que ce même jour bon nombre de Guadeloupéens commémoraient le sacrifice de Delgrès qui avait lutté et donné sa vie pour que ces mêmes autorités françaises ne rétablissent pas l’esclavage en 1802, toujours pas de hasard. Oui, comme pour fouler au pied notre mémoire, ce nouveau Préfet avait directement choisi ces deux dates symboliques pour entrer en scène en Guadeloupe, et ce faisant, sa mission d’assimilation se fait insultante à l’égard des patriotes et se veut subtile à l’égard des guadeloupéens qui s’imaginent « français ».

Aujourd’hui c’est au symbole du carnaval qu’il veut s’attaquer, en montrant qu’il a le pouvoir de l’interdire, si on n’obéît pas à ses injonctions. Mais ce nouveau Préfet est dans ses illusions, car en s’attaquant au carnaval et à son côté festif, il ne fera que réveiller l’aspect guerrier et paramilitaire qu’il a toujours renfermé, et donc c’est un mal pour un plus grand bien. Derrière le carnaval des temps modernes qui festoie, il y a symboliquement la mémoire des « Nations » du temps de l’esclavage qui se déploie. Nos « Nations », avec leurs rois et leurs reines, qui étaient à l’époque de véritables lieux de structuration, de solidarité et de transmission pour nos ancêtres. C’est donc l’occasion pour nous de renouer avec cette période où les regroupements « nègres » avaient un autre sens, communautaire, et d’autres valeurs, telle que la résistance et la Liberté.

Les déboulés en kaki ou camouflage avec casque colonial des groupes à « po » ont gardé au loin dans les tréfonds de leurs « mès é labitid » toute cette mémoire de résistance à l’oppression…c’est donc l’opportunité de raviver plus fortement ce que nous sommes, et de ne pas perdre de vue ce qu’ils ont toujours été, eux, et leurs gendarmes, en Guadeloupe, chez nous.

A trop vouloir taquiner le carnavalier qui « court » sur des rythmes exaltés, il risque de réveiller le fils des « Nations » qui déboule en transe, force et fierté sur ceux qui l’auront cherché…et c’est tant mieux.

Mais tout cela, le nouveau Préfet ne peut pas le concevoir, il n’est pas guadeloupéen, et ne peut pas se sentir guadeloupéen car il est surtout enfermé dans ses vaines missions qui l’empêchent de nous comprendre et de nous respecter.

Pendant que notre Guadeloupe vivra et dansera dans la cadence de son carnaval idéalement ressourçant, lui et ses sbires sont et seront encore dans leurs mascarades inévitablement colonisatrices, sans jamais pouvoir comprendre comment, après tant d’agressions sur notre patrimoine culturel, historique et identitaire que le cœur, la vaillance et la fierté du Guadeloupéen ne pourront jamais être détruits. Bref, kouté pou tann’, tann’ pou konpwann’…

Et comme l’exprime si bien l’artiste engagé et talentueux Keros-n* :

« jandam’ la pou le mentyen de lod, pa pou proteksyon a la populasyon,Ka sa vlé di nou tout’ koupab é sa menm pou lé pli inosan, vou ou pé kriyé on la lwa, i péké déplasé si pa tini san, mannyé Carrefour é fizé Ariane é ou ké vwé balan yo ka désann’, an ka répété mwen an pa tèbè, an vwè, an vwè zot ka vin’ é dépi o lwen, po la fonsé, oui mè an ka vwè klè, sé yen ki douvan zot ke an ka vwè nwè…tout’ vi an nou sé on travay fosé, pou on péyi fè nou tout’ fè on sèl…é on plis zot lach, zo pa ni grenn, pou zot pa goumé zot rand mwen avèg, makiyé vérité, tout’ istwa an mwen penn, mè an ké toujou rèd an ni sa dan lé jènn… »

Tout est dit, et la peur et le statut quo n’empêche pas le danger, car l’assimilation et l’humiliation acceptées des uns feront partie des vestiges d’un passé qui nourrira le besoin de dignité et d’émancipation de ceux qui croient en de lendemains chantant et dansant la liberté…

Christophe Fronton

Karesol

* Keros-n, chanson « Black » extrait de l’album « Bipolaire. »

 

Évaluer cet élément
(7 Votes)

Toute l'actu de la Guadeloupe et des Caraïbes.

Articles Populaires