Breaking News

Guadeloupe. Basse-Terre, mon chef-lieu, ma capitale (3)

25 Mai 2019
1087 fois

Basse-Terre. Capitale.  Mardi 4 juin 2019. CCN. Dans le microcosme politico-médiatique, Olivier Nicolas est très connu. Mais peu de gens de ce milieu, savaient que l’actuel Dir cab de la présidente du conseil général, ( il fut aussi celui de Victorin Lurel) est un vrai "bon moun bastè". C’est à ce titre que nous lui avons aussi demandé un texte sur sa ville. Et voilà que nous découvrons au fil des mots que ce jeune quadra connaît « par cœur » Basse-Terre et se rappelle avec parfois un petit soupçon de nostalgie, un brin poétique, ce qui fait que Basse-Terre est pour lui son chef-lieu, et sa capitale. Nous le suivons dans sa déambulation, et CCN poursuit avec ce 3ème texte sa campagne pour que Basse-Terre soit la capitale de Notre Gwadloup.

Aussi loin que je me souvienne, ma ville natale m’est toujours apparue comme une capitale, encore plus qu’un chef lieu. Peut-être la plus petite capitale du monde… mais une capitale tout de même.

Une capitale culturelle qui, un jour de 1981, se jumela avec la ville indienne de Pondichery. Fait remarquable : une ville à l’époque de 15 000 âmes à peine se retrouvait jumelée avec une ville de plus de 200 000 habitants. J’y étais. Ce fut une belle fête et c’est moi, petit blondinet, qui tenait les ciseaux quand le ruban fut coupé place des Cités unies, dans le quartier de Nouvelle Ville, au pied du cimetière, où l’on inaugurait le cheval monumental du sculpteur martiniquais Joseph René-Corail. Je me souviens aussi, quelques années après, du « Chantier musical » cette performance magistrale qui avait réuni des musiciens de toute la Caraïbe pour des créations originales composées pour l’occasion. La ville entière était devenue une résidence d’artistes. Et comment oublier les « Vendredi Pichon », qui mettaient le feu chaque semaine au square qu’occupe aujourd’hui l’Artchipel… Enfin, je me souviens des expositions à l’OMC, des pièces de théâtre, quand la compagnie Jean Gosselin jouait des classiques Molière, Hugo, Pirandello, Pinter et contribuait à nous ouvrir au monde. 

Tout cela, et bien d’autres choses encore, c’était à Basse-Terre, et nulle part ailleurs.

La Soufrière avait pourtant déjà « érupté ». Les cyclones David et Frédéric étaient pourtant déjà passés. Le port bananier était déjà parti vers Jarry. Il n’en subsistait plus que les amas métalliques des norias sur les quais. Mais Basse-Terre, même blessée, est restée un chef lieu. Basse-Terre, ma capitale.

A l’échelle de l’enfant que j’étais, elle me paraissait immense ma petite ville. Je l’ai arpentée et sillonnée, souvent dans les pas de mon père Georges, qui la connaissait comme sa poche pour avoir été, en tant que directeur des services techniques, l’artisan de nombreux aménagements décidés par les maires Gaston Feuillard, puis Jérôme Cléry. 

Chaque jour après l’école, de Bouillon puis de Versailles, et jusqu’à l’heure souvent tardive de rentrer chez moi à côté de l’hôpital Saint-Hyacinthe, ma ville était toute à moi, en toute insouciance. Du Fort Delgrès où j’aimais contempler les couchers de soleil, je glissais vers le Carmel en faisant un détour par l’Arsenal où je jouais parfois au tennis, j’empruntais la rue de la République en attrapant un cornet de frites au passage, à côté du commissariat. Je m’arrêtais sur le pont de la Rivière aux herbes pour regarder l’eau couler jusqu’à la mer. J’adorais les petites ruelles trop étroites pour y croiser des voitures. En remontant le Cours Nolivos, je m’arrêtais pour lire une BD à la Librairie Populaire ou alors je jetais un oeil aux vitrines des boutiques, Ody Gombaud-Saintonge, Fabricatore, di Ruggiero, Red Shoes, Chez Tonton et j’en oublie… Je prenais rapidement le frais en passant devant l’entrée climatisée du Prisunic « centre-ville », je passais voir Madame Théobald au « Central Snack » qui, derrière son comptoir, m’offrait quelque fois un croque monsieur et une limonade ordinaire. Parfois, c’est Monsieur Théobald, 20 mètres plus loin qui m’offrait un sandwich au « Moulin Blanc », qui existe toujours. En face, je jetais un oeil sur les boboles de mes rêves chez Onorato ou sur un T-Shirt chez « Bady ». Après un coucou à Monsieur Béville le disquaire, qui me faisait écouter des classiques des Aiglons, des Gramacks ou de Bill-o-Men dont je raffole encore, je faisais un dernier détour par le passage Cicéron, en face de la Poste de l’époque où, en fin de journée, les marchandes rangeaient soigneusement leurs produits artisanaux. Là, Madame Babel me prenait dans ses bras en me demandant comment ça allait à l’école, puis j’atterrissais enfin à la mairie, ma seconde maison, où j’attendais que s’achève la journée de travail de mon père. Je passais alors de bureau en bureau, en traînant souvent dans celui des policiers municipaux avec les agents Séresmes, Averne et Bidelogne qui me racontaient des histoires de gendarmes et de voleurs. Avec mon copain Joël Adolphe et d’autres, on jouait au foot sur le parvis avec des ballons fabriqués faits de feuilles de papier roulées et de scotch. D’autres fois, un peu plus grand j’allais tout simplement écouter les débats animés du conseil municipal dans la salle de délibérations. « La parole est à Daniel Beaubrun »…

Au gré de mes envies, j’allais aussi vers l’autre côté, au Bas du bourg, jusqu’au cinéma TIVOLI, dont l’enseigne m’a sans doute permis de comprendre comment on assemble les syllabes quand j’apprenais à lire. Dans la rue des Corsaires, il y avait dans une petite bâtisse en bois le siège de l’établissement public régional - l’ancêtre du Conseil régional - que présidait Marcel Gargar. Il suffisait de passer une tête par sa porte-fenêtre donnant presque sur la rue pour saluer ce grand monsieur qui état un ami de mon père. Quand j’avais le courage, je grimpais les mornes, notamment la rue Mallian pour aller voir Madame Métura. Elle tenait un lolo qui était un genre de quartier général où se déroulaient de mémorables discussions autour d’un punch ou d’une bouteille de champagne avec ceux qui étaient mes grands frères : Alex Cassin, Gérard Labylle ou Jean-Charles Gauthier.

En vérité, pas un quartier ne m’a échappé durant toutes ces années. Ceux qui n’étaient pas à ma distance de marche, j’y allais pour des visites de chantier ou, mieux encore, pendant les campagnes électorales. Rivière des Pères était un fief avec sa grande place et son kiosque où résonnaient les voix des Cléry, Gendrey, Fanhan, Faruggia, ou Elvire Edouard-Durizot. Il y avait aussi Circonvalation, Petit-Paris qui se construisait et Desmarais où se trouvaient la caserne des pompiers et le dépôt municipal dont je connaissais chacun des ouvriers et sa spécialité : Houblon l’électricien, les frères Yéyé les plombiers, Calicat le mécano, Bertin le soudeur, Guims, Galipo, Seguin et Rangassamy les chauffeurs… Certains forment le « sénat » qui se réunit tous les soirs sur les bancs près du buste de Schoelcher, en face du Mac Do.

D’autres pourraient ainsi décrire New-York, Paris ou Londres avec des personnages hauts en couleurs et des souvenirs. Moi, je raconte Basse-Terre parce qu’à mes yeux c’est tout autant une ville que ces grandes métropoles. Une ville avec ses quartiers qui ont, chacun, une identité propre. J’ai flâné dans ces rues. J’y ai été heureux. J’y ai été triste. J’y ai été amoureux. J’y ai été escrimeur à l’OMC et footballeur au Cygne-Noir. Je m’y suis construit au contact de tous ces gens qui étaient fiers d’être du chef lieu. Mais, aujourd’hui, je ne me surprends même plus à raconter Basse-Terre davantage au passé qu’au présent, parce qu’entre mon départ en 1992 pour mes études et mon retour au pays en 2004, je n’ai pas vu la ville changer. En revanche, j’ai bien vu qu’elle avait changé en douze années d’absence. 

Basse-Terre est restée chef lieu, mais elle n’est plus aussi animée et elle a perdu beaucoup de ses  commerces et de ses lieux emblématiques (Le Massoukou, fermé à jamais…). Pour moi qui ai ma ville dans les veines et dans les tripes, pour moi qui l’aime d’amour et qui - toujours - y revient, le constat est parfois amer et cruel. 

Bien sûr, il y a eu des départs de services et d’administrations. Une vraie saignée. Bien sûr, l’attraction des villes alentours (Saint-Claude, Trois-Rivières, Vieux-Fort, Gourbeyre, Baillif) n’a pas joué en sa faveur. Bien sûr, il est difficile de lutter contre le potentiel et les espaces de la zone Baie-Mahault/Abymes. Mais l’ambition de Basse-Terre, ville chef-lieu, ville capitale, s’est assurément perdue quelque part. Tout n’est pas toujours que politique, mais l’élan, l’enthousiasme, la vision et la capacité à traduire les idées en actes qu’avaient ceux qui conduisaient la ville dans les années 70 et 80 n’ont pour ainsi dire jamais été remplacés. 

Aujourd’hui, le seul fait que certains, en haut lieu, puissent songer sérieusement à transférer notre chef-lieu et à transformer Basse-Terre en une sous-préfecture, constitue un terrible coup de semonce qui doit interpeller et venir rappeler que rien, en la matière, n’est absolument immuable. Surtout quand 55 kilomètres de route arrivent à placer le chef lieu administratif à 1h30 voire 2h du poumon économique. 

Basse-Terre est notre capitale et doit le rester. C’est entendu. Et il faudra lutter pied à pied, si besoin, pour cela. Mais, au-delà des positions de principe et de la nécessité absolue d’équilibrer le territoire de la Guadeloupe , Basse-Terre ne restera à coup sûr notre indiscutable capitale que si elle parvient à retrouver ses ambitions perdues afin d’enrayer le déclin dans lequel elle s’inscrit hélas depuis 20 ans. 

Ainsi, mes souvenirs d’enfance, tirés d’un passé sans doute un peu enjolivé, pourraient se conjuguer au présent et donner matière aux souvenirs futurs de mes trois enfants, tous les trois Basse-Terriens.

Olivier NICOLAS

Évaluer cet élément
(9 Votes)
CCN

Webzine cari-guadeloupéen créé en 2008. Notre premier objectif est d'établir par ce biais un véritable lien entre les caribéens, qu'ils soient francophones, créolophones, anglophones, hispanophones. L'information est donc pour CCN une matière première d'importance capitale.

Site internet : www.caraibcreolenews.com

Toute l'actu de la Guadeloupe et des Caraïbes.

Articles Populaires