Breaking News

Bannière COVID19

Guadeloupe. Musique. Le Concert Expéka : Rap, hip hop, Gwo ka à la Repriz !

21 Déc 2019 Deborah Vey
1286 fois

Le Moule. Samedi 21 décembre 2019. CCN. Expéka ! Si vous n’aviez jamais entendu ce nom, retenez-le ! Le nouveau concept de Sonny Troupé a été présenté vendredi 13 décembre à la salle Robert Loyson au Moule.

« Expé » comme Expérience et « Ka » comme Gwoka, âme et de notre patrimoine culturel.

Expéka, c’est une passerelle entre la Guadeloupe et la Martinique sur une histoire commune, un parcours similaire autour du thème de la négritude dans ce qu’elle peut proposer de plus large. C’est aussi la rencontre du Hip hop, du rap et du Gwoka ! il fallait y penser ! Et pourtant en y regardant de plus près, quoi de plus naturel ?

Déborah Vey la spécialiste-musique de CCN a kiffé le concert et le concept.

Issu des banlieues, l’un des courants du rap français, que l’on nomme aussi le rap conscient, aborde en général des problèmes politiques, la misère, les difficultés rencontrées dans la vie des populations fragilisées par le contexte social, les injustices subies par les communautés dites « minorités visibles ».

Historiquement le tanbou-Ka, instrument fabriqué par les Africains Réduits en Esclavage (AFRES) déportés en Guadeloupe, pour exprimer la douleur de leur quotidien, voit sa musique imprégnée de souffrance.

Si pour le nèg mawon c’était un moyen de communication au cours de sa fuite, pour le Guadeloupéene d’hier et d’aujourd’hui c’est aussi un moyen de revendication.

Deux visions musicales éloignées dans l’espace-temps qui se veulent respectivement des airs de luttes et de contestation.

Pour autant, pouvait-on être certain du résultat avant même de l’avoir testé ?

C’est justement cette recherche expérimentale embryonnaire que démarre Sonny Troupé batteur internationalement connu, avec Casey rappeuse française très connue également pour son franc-parler.

Sur l’origine de ce projet, Sonny Troupé raconte : « Si je devais parler de la genèse, je dirai que c’est enTROUPE 2014 que tout a démarré. Nous avons travaillé sur l’existant. Je souhaitais que nous abordions ensemble essentiellement le thème de la négritude que Casey déclamait déjà, mais dans le sens le plus large possible... de l’histoire passée, à nos jours en ayant aussi une vision sur le futur. Mon travail consistait à arranger les musiques et y introduire des rythmes de Gwoka».

Au fur et à mesure que le projet murit, on assistera à une évolution musicale plus originale.

WACélia Wa, guadeloupéenne, flutiste et chanteuse engagée qui dénonce elle aussi les maux de la société, les a rejoint sur ce projet et mélangera certains de ses textes à ceux de Casey.

Un vrai travail de laboratoire où l’on conserve l’équation la plus proche de la solution aqueuse souhaitée. C’est ainsi qu’Expéka Trio voit le jour.

Mais pour Sonny, le projet peut encore grandir musicalement, et il n’hésite pas à aller chercher et rajouter ce qu’il manque.

En y associant, Olivier Juste aux percussions, Didier Davidas claviériste et joueur de Ti bwa, Stéphane Castry à la basse, le batteur a insufflé une originalité renversante.

Il nous a transporté sur une mixité de sonorités de ka, hip-hop, jazz et rock à la fois, qui nous extirpe auEXPEKA2 début de notre zone de confort, pour y revenir progressivement et terminer sur des rythmes de gwoka et carnavalesques bien de chez nous.

L’association ka-batterie qu’il avait déjà expérimenté sur son projet ADD2 fonctionne merveilleusement bien sur celui-ci à tel point que sur le 3ème titre qui parle d’animal blessé, le beat habituellement porté par la batterie, se voit rattrapé par le Kaladja d’Olivier Juste et deviennent indissociables à l’oreille !

A contre temps la ligne de basse et les harmonies pianistiques pro jazzy sont en symbioses et font la beauté de ce morceau. Tandis que Celia Wa ose poser la vibration mélodieuse de sa flute traversière, avec une légèreté effarouchée qui adoucit la dureté et la profondeur des textes.

Cependant, ce ne serait pas cohérent de parler essentiellement de l’aspect musical de ce projet sans s’attarder sur les textes qui ont pu peut-être déranger certains.

Qui est Casey ?

CASEYRappeuse française d’origine martiniquaise, qui se revendique comme faisant du rap d’immigrés, elle n’hésite pas à dénoncer le racisme, les violences policières et le passé esclavagiste et colonialiste français.

Avec profondeur, elle relate dès le premier titre intitulé « sac de sucre » la traite négrière et la vie de nos ancêtres, orchestré par le béké à une époque où l’esclave n’est autre qu’un bien-meuble.

Pour autant, l’artiste considère que la situation n’a pas beaucoup changé, puisque le béké détient toujours la puissance économique de l’île issue et dérivée de la production cannière.

Les séquelles de la colonisation française, selon elle, se reflète dans la consommation excessive de rhum, considéré comme un anesthésiant qui enfouie provisoirement la trace des maux laissés par le passé.

Comme un animal blessé, elle dénonce dans un rugissement perçant et violent toutes ces injustices faites aux noirs. A croire dit-elle, que « ma race, est pourchassée comme un pachyderme ». A ce constat Célia Wa réclame la trêve ! « Lésé mwen rivé la an vlé ... an ja las soufè ! ».

L’un des moments les plus poignants de ce spectacle, est sans doute celui où Stéphane Castry dans un solo de basse, nous fait vivre l’histoire de ces hommes devenus esclaves, qu’on a arraché aux terres africaines et jeté dans la cale des bateaux pour une traversée exécutée dans des conditions inhumaines, vers le Nouveau Continent.

En se glissant dans la peau de l’un d’entre eux pour poursuivre le récit de la vie de ces AFRES Casey, de sa voix rauque crée le doute dans l’esprit d’une partie de son public sur le message qu’elle tente de faire passer.

Le propos est fort et l’intonation est dure. La douleur est perceptible. Mais ce sont les codes du rap français.

Il faut toucher pour être entendu. Alors le verbiage peut déranger... Pour autant si l’artiste provoque, elle est en quête de sérénité.

Dans une complémentarité certaine, sur les titres qui suivront et qui sont un vœu à la guérison, la flutisteWACASAY Célia Wa exauce son peuple à accepter et assumer son histoire, tandis que Casey la rappeuse invite les français à s’instruire sérieusement sur l’histoire et la contemporanéité des descendants d’esclaves, quand elle déclame « Chez moi ».

Oui Expéka c’est surprenant ! C’est nouveau, provoquant et dérangeant peut-être... C’est un vent de fraicheur musical absolument sublime pour le cerveau et le corps.

Une autre façon d’écouter et de bouger. Un projet artistique qui a toute sa place dans les festivals d’Europe et autres

Expéka, c’est aussi un appel à la réflexion et la prise de conscience d’où qu’elle vienne.

Le CD est déjà attendu chez les disquaires et sur plateformes virtuelles, car un projet comme celui-ci ne peut évidemment pas s’écouter qu’une seule fois !

Évaluer cet élément
(3 Votes)

Toute l'actu de la Guadeloupe et des Caraïbes.

Articles Populaires