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Guadeloupe. L’économie post Covid-19 : l’heure du secteur culturel et créatif a-t-elle enfin sonné ? (2)

23 Jui 2020 Alain Maurin
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Pointe à Pitre. Mardi 23 juin 2020.  CCN. A cause de la pandémie qui s’est abattue sans prévenir que le monde tous les secteurs de l’économie ont très sérieusement impactés. Parmi tant d’autres le secteur des industries culturelles créatives (ICC) a bien du mal à se relever. Dans notre pays, la Guadeloupe, les grands rendez-vous que sont : le Festival Terre de Blues, le Festival de Gwo ka, les festival de Cinéma, les concerts,   représentations théatrales,  prévus à l‘Artchipel Scène Nationale ont  tous été annulés ou reportés. Pourtant les ICC doivent pouvoir surmonter cette crise et reprendre du balan, c’est du moins l’opinion d’Alain Maurin, Professeur d’économie à l’Université des Antilles

maurinB/ Constituer le panier des exportations de produits culturels de la Guadeloupe 

  •  Construire en premier lieu, avec les acteurs artistes et autres professionnels de la culture, un diagnostic pour aboutir à une vision claire des forces et faiblesses de chaque grande discipline. Identifier en second lieu des champs de possibilités en matière de développement des pratiques et de pérennisation des activités économiques et sociales sous-jacentes.
  •  A l’instar de ce qui est fait ailleurs dans d’autres régions et départements français et aussi dans le bassin Caraïbe, la Guadeloupe gagnerait à adopter une feuille de route pour soutenir l’exportation de ses artistes et créateurs talentueux ayant fait la démonstration de leurs potentiels. 

Un tel plan d’action devrait se mettre en synergie avec les objectifs du Ministère de la culture. En particulier, il devrait trouver des appuis dans les six chantiers prioritaires de l’action gouvernementale, en particulier l’axe « Soutenir la création et les artistes et préserver le modèle français de diversité culturelle » qui figure dans le feuille de route confiée par le Premier ministre à la Ministre de la culture Françoise Nyssen en aout 2017. Avec son vaste réseau d’Instituts français éparpillés dans le monde (notamment les 98 instituts français, 140 services culturels au sein des ambassades françaises sur les cinq continents et 800 Alliances françaises), la France s’est construite un puissant maillage œuvrant pour son rayonnement à l'international et également pour l’exportation de ses produits culturels. Quid du partage National/Régional et du cas singulier de la Guadeloupe ? Il y a beaucoup à dire. Pour aller à l’essentiel, il importe de noter que la déclinaison régionale de la politique culturelle française en Guadeloupe est avant tout l’affaire des acteurs présents sur le territoire. De leurs visions et actes croisés se jouent depuis bien longtemps les échecs de l’exportation des produits culturels guadeloupéens. Dans ce monde d’après, c’est également de leurs conceptions et choix croisés que dépendront les succès tant espérés.

De même, comme action envisageable, il parait opportun d’agir pour insérer les professionnels locaux dans le Plan d’action en faveur des ICC lancé par le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères en avril 2019, se concrétisant par la « mission prioritaire ICC » confiée à 37 ambassadeurs et ambassadrices installés dans le monde pour assurer la visibilité des ICC françaises sur les territoires concernés.

Bien au-delà de ces deux exemples, par-dessus les dispositifs institutionnels à mobiliser, qu’il s’agisse de la filière musicale, théâtrale, danse ou encore cinéma, la diffusion de la culture guadeloupéenne à l’international n’a d’intérêt que si les contenus proposés relèvent même d’une authenticité représentative de l’archipel. Comme l’ont exprimé nos chers disparus et présents audibles Georges Troupé et Robert Oumaou, il sera toujours la bienvenue de « condamner sans répit tous ceux qui laissent croire que d’être universel c’est n’être pas d’ici »[1]. La volonté d’accès aux marchés musicaux internationaux peut-elle se concevoir en vidant le produit proposé de toute quintessence guadeloupéenne ? Qu’il s’agisse de Wizkid, Davido, Salif Keita, Mory Kanté, Bob Marley, Calypso Rose ou Kassav’, le dénominateur commun des recettes les ayant conduits à la satisfaction d’une demande exprimée des quatre coins du monde est bien celui de l’ancrage dans la matrice de la tradition et l’identité culturelle du pays combiné à un usage pertinent des codes et outils de la modernité. Qu’il s’agisse de Léna Blou, Raymonde Pater Torin,  Jean-Claude Barny, Michel Rovélas, Joël Nankin, Antoine Nabajoth, Gilbert Laumord, Christian Laviso, 7 Son a To, Kakwè, Dominique Coco, Admiral T et bien d’autres, ne faut-il pas enfin se mettre en tête que « d’être d’ici c’est fournir sa part à l’universel ». 

 

  • Formaliser les modalités d’une relation entre le tourisme et le secteur des ICC en Guadeloupe. Il n’est point besoin de preuves sophistiquées pour entrevoir les marges de manœuvre que pourraient représenter des interactions plus ou moins fortes entre les diverses chaînes de valeurs des deux secteurs, cela tant au plan domestique qu’externe. Juste deux illustrations. En interne, la production des ICC dans son éclectisme mériterait une meilleure mise en contact avec la demande des visiteurs dans les hôtels et les lieux de passage de voyageurs. Hors de l’archipel, les artistes pourraient endosser la casquette de vendeur des îles de Guadeloupe lors de leurs tournées, tout comme le font les artistes barbadiens (ou bulgares) par exemple qui sont aidés par leur gouvernement pour se produire à l’étranger sous une contrepartie essentielle qui est celle de vendre la Barbade (la Bulgarie).

 

C/ Organiser l’observation statistique des activités du secteur des industries culturelles

Bien sûr que la culture ne doit pas être appréhendée que sous la vision de rentabilité financière systématique. Il est aussi vrai que les institutions d’administration et de gestion du spectacle vivant ont souvent souffert de la maladie de Baumol ou la « maladie des coûts ». Toutefois, avec le recul nécessaire permis par l’observation macroéconomique de pléthore d’événements culturels, il n’est plus à prouver que le bilan de la dépense culturelle au sens de l’investissement est globalement positif. De la bonne tenue dans la gestion d’un festival, d’un musée, de l’organisation correcte de diverses activités dans les disciplines du théâtre, de la danse, la comédie musicale, …, la culture génère des effets positifs sur l’économie locale. Dans le cas de la Guadeloupe qui est richement pourvue en ressources culturelles valorisables, il est sûrement autorisé d’affirmer que ces dernières peuvent contribuer à relever le défi des mutations de l’appareil économique et de permettre en outre le renfort de l'inclusion sociale en créant entre autres de l'emploi pour des publics chez qui le taux de chômage demeure très élevé. Et pourtant, en dépit de son vivier d’arbres d’activités créatives et de talents, les pouvoirs publics locaux et aussi nationaux n’ont pas encore réussi à créer les conditions conduisant le secteur culturel à produire un niveau de retombées économiques à la hauteur de ses capacités. Une preuve évidente : c’est le poids relativement faible de ce secteur dans la structure du PIB et de la population active occupée.

  •  Afin de mieux faire dans ce monde d’après dont l’esquisse des contours semble être au centre de tous les débats, il est utile de se donner les moyens pour connaître demain les impacts des dépenses culturelles des collectivités locales, quantifier le poids économique du secteur et ses effets directs et indirects sur les autres secteurs économiques. La voie royale conduisant à ces objectifs est ordinairement celle de l’élaboration des instruments de mesure fonctionnels des grandeurs statistiques et macroéconomiques des activités culturelles.

A cette fin, une action prioritaire des décideurs est la mise en place d’un dispositif de collecte statistique et de mesure macroéconomique qui serait apte à fournir des informations et données quantitatives et qualitatives axées sur l’économie de la culture. 

  • A minima, il devrait se fixer pour mission la réalisation des chantiers tels que :

- l’élaboration d’indicateurs statistiques spécifiques sur les aspects de la production et de la consommation culturelle ; 

- le suivi de l’évolution des métiers et de l’emploi culturels ; 

- l’évaluation des besoins en formation qualifiante ;

- l’estimation du poids économique de la culture dans l’archipel, à l’échelle globale mais aussi au niveau de ses filières (musique, danse, livre, humour, etc.) ;

- la quantification des retombées de l’intervention publique, aussi bien celles des collectivités locales que celles de l’Etat.

Des actes allant dans ce sens ont déjà motivé les intérêts d’un petit nombre d’observateurs de la « chose culturelle caribéenne ». Se fondant sur une approche de fouille de données sur le WEB, j’ai ainsi pu mettre au point l’une des toutes premières base de données regroupant un panel d’informations sur les festivals culturels dans le bassin Caraïbe, apportant une réponse tangible à la problématique du manque de connaissances empiriques à leur sujet (voir Maurin, 2018 b). L’importance de cet apport a ensuite été mise en relief par une exploitation et une analyse de cette base de données pour dresser des portraits statistiques des manifestations culturelles dans les Petites et Grandes Antilles d’une part et, établir un ensemble d’appréciations et résultats sur leurs poids et influences économiques d’autre part (voir Maurin et Watson, 2020).

 

Conclusion

Dans le monde post-guerre Covid-19 qui se construit actuellement, la Guadeloupe est plus que jamais en quête d’un avenir meilleur face à moult incertitudes.

A côté des secteurs qui ont mis en évidence leur place cruciale pour le déroulement de la vie, à savoir des secteurs tels que la santé, la gestion des déchets, la collecte et la distribution de l’eau, le sport, l’alimentation, l’agriculture, l’éducation, l’énergie propre et le numérique, il est indéniable que la culture constitue un réservoir de ressources dans lequel viennent puiser tous celles et ceux en recherche d’ingrédients facilitateurs et incontournables d’une vie agréable. 

Elle a besoin de voir les mutations qui s’opèrent plus ou moins lentement autour de ces ressources mais qui demandent à être au centre de projets pour déboucher sur des opportunités transformées sur les terres de l’archipel, par les jeunes et moins jeunes, au profit d’une appropriation collective.

Plus globalement, la réussite de ces transformations en Guadeloupe passe par l’élaboration puis l’adoption d’un plan d'action qui nécessite une implication des acteurs idoines, les professionnels assurément mais aussi certainement les décideurs et porteurs de réflexions et d’éclairages qui ont fait avancer la cause de ce secteur. Emargeant parmi ces derniers, les idées que j’ai exposées dans cette présente note sont axées uniquement sur trois volets rattachés à un ensemble bien plus large. Loin de m’enfermer dans une analyse essentiellement théorique, j’invite à découvrir que les idées avancées s’inscrivent dans une vision pragmatique, au point de constituer des propositions opérationnelles, qui pourraient constituer des fondements de fiches-action d’un plan pluriannuel de développement du secteur économique de la culture.

 

Références

d’Angelo Mario (1997), Socio-économie de la musique en France. Diagnostic d’un système vulnérable, La Documentation française.

IEDOM (2020), L’économie de la Guadeloupe en 2019, Conjoncture économique, N° 611, Avril 2020.

Maurin Alain (2018, a), "Le secteur culturel et créatif en Guadeloupe : entre défis et opportunités", in Actes du Colloque des Conseils de la culture, de l’éducation et de l’environnement des DOM des 17-19 Octobre 2016, pp. 40-54, 2018, édité par le Conseil de la Culture, de l’Education et de l’Environnement de la Guadeloupe et le Conseil régional de la Guadeloupe.

Maurin Alain (2018,b), “Une analyse de l’offre de festivals dans le bassin Caraïbe”, document de travail CREDDI.

Maurin Alain (2019), "Quel rôle pour le mémoriel dans le futur touristique de la Guadeloupe ?", in Tourisme mémoriel et développement territorial, Juin 2019, pp. 155-182, Sous la direction de Pierre-Yves Chicot, Collection Grale, L'Harmattan.

[1] De la poésie du titre « Une étoile toujours sera la bienvenue » du groupe Kimbol.
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