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Guadeloupe. Histoire. An tan Sorin : Aspects politiques de l’époque 1940-1943 (1)

10 Juil 2020 Léon Rameaux Danquin*.
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Pointe-à-Pitre. Vendredi 10 Juillet 2020. CCN. Un an après le décès de l'historien Léon Daqnquin, le 23 juin 2019, la revue Études Guadeloupéennes (EG) dont il fut un des membres fondateurs tient à lui rendre hommage en publiant des extraits d'un article paru dans le n°1 de la revue datée de mai 1989". Léon Danquin a été avec Georges Combé l’un des poto mitan   de EG laquelle depuis près de 3 décennies nourrit une réflexion argumentée et parfois prospective dans des domaines tels que : les sciences humaines, la litterature, l’art, la politique et la philosophie. C’est d’ailleurs dans le N°6 des EG qu’a été publié en 1994   « le Sens du  pays » du philosophe patriote  Raoul-Cyrille Serva ; un texte toujours  d’une grande pertinence  et d’une grande résonance. S’agissant de la période qualifiée en Guadeloupe de « An tan Sorin », référence au   gouverneur vichyssois et pétainiste, Constant Sorin, qui « régna »  dans notre pays  pendant la seconde guerre mondiale , Léon Danquin  avait proposé une analyse  que CCN  publie ci-dessous : C’est à lire …

1/La Guadeloupe soumise à la dictature

Dès le début du mois de septembre 1940, l’essentiel de l’arsenal arbitraire et répressif de Vichy commence à être appliqué en Guadeloupe. Toutes les libertés démocratiques sont supprimées, le Conseil Général disparaît le 30 octobre (…).

Les membres de la fonction publique dont l’accès était déjà sévèrement réglementé par la loi du 13 septembre, les magistrats coloniaux, les légionnaires doivent prêter serment de fidélité au Maréchal Pétain. L’enseignement étroitement contrôlé et épuré se transforma en une formidable machine de propagande destinée à véhiculer l’idéologie du régime (respect de la personne humaine, la famille, la société, le culte de la patrie) et à conforter le sentiment d’attachement à la personne de Pétain.

Les jeunes lycéens sont invités à ce propos, à interpréter l’hymne de Vichy « Maréchal (…) nous voilà ». Ils sont de plus assujettis à la cérémonie du salut au drapeau tricolore. L’école débarrassée des « mauvais bergers » à savoir les Socialistes et autres républicains et complétée par l’éducation religieuse doit prolonger l’éducation familiale.

L’école primaire accusée d’être la pépinière d’une laïcité anti-religieuse une fois épurée fut refondue. Les programmes insistent sur l’enseignement de la morale.

« L’école, écrit Pétain, ne prétendra plus à la neutralité. La vie n’est pas neutre. Il n’y a pas de neutralité possible entre le vrai et le faux, entre le bien et le mal, entre l’ordre et le désordre, entre la France et l’anti-France ». (1)

Le Vichysme refusant la dimension livresque du savoir introduit dans le cursus scolaire une formation manuelle. « Il faudra, poursuit-il, que les maîtres se pénètrent de cette idée, qu’il n’est pas moins noble et pas moins profitable, même pour l’esprit, de manier l’outil que de tenir la plume et de connaître à fond un métier que d’avoir sur toutes choses des clartés superficielles ». (2)

La jeunesse guadeloupéenne, déjà embrigadée à l’école, est socialement encadrée dans les structures telles que les chantiers de jeunesse, les âmes vaillantes, les Scouts, les Guides de France…Ce mouvement de conditionnement vise à organiser une régénération morale et physique des jeunes, à créer le sens de la vie communautaire et de l’amitié fraternelle « La jeunesse, déclare Pétain, a besoin de vivre avec la jeunesse, de prendre sa force au grand air, dans une fraternité salubre qui la prépare à la vie ». Chacun en la colonie est invité à respecter la devise de la révolution nationale, inscrite au frontispice des édifices publics. Même à la Guadeloupe s’organise, autour du chef charismatique de l’Etat français, un véritable culte. La « place de la victoire » fut rebaptisée « Philippe Pétain ». Une rue de la commune du Moule porte d’ailleurs le nom du « guide, du sauveur ».

La lutte contre les membres de l’ancien régime républicain s’étend également à la colonie. Le stade Félix Eboué, gaulliste de la première heure, devient en janvier 1941, « Stade Amiral Robert ».

La liberté d’opinion étant abolie, les seules idées qui ont droit de cité en la colonie sont celles correspondant aux idées de la révolution nationale. La presse coloniale déjà étroitement contrôlée et surveillée depuis le mois de Septembre 1939, est prise en main par le « Service Général d’information et de Propagande » créé par Sorin au mois de Janvier 1941. Ce redoutable organisme, placé sous la direction de l’Amiral Rouyer, centralise et contrôle tous les Medias. Rien ne pouvait se publier sans revêtir l'imprimatur de ce service.

Même les journaux pourtant favorables à l’administration Sorin ne sont pas épargnés par la censure. « L’informateur » où officiaient les thuriféraires de Pétain et qui publiait des articles laudatifs sur le nouveau régime parut avec de très nombreux blancs. Les autres journaux victimes d’une distribution parcimonieuse du papier s’étiolèrent et disparurent.

L’effondrement de la France en mai-juin 1940 ne s’explique que par ce fait : « l’esprit de jouissance l’a emporté sur l’esprit de sacrifice ». Aussi Sorin est-il appelé à inviter les Guadeloupéens à la contrition, à la pénitence, en définitive à une sorte de repentance spirituelle.

L’on comprend, dès lors, que le gouverneur de Vichy, ait tenté, au travers des idéaux de la Révolution nationale, d’instaurer une sorte d’ordre moral à la Guadeloupe. Il affiche sa volonté de réorganiser les mœurs, les habitudes et les règles de conduite qui régissaient jusqu’alors la société coloniale. D’abord, la Famille, l’un des termes de la trilogie vichyssoise, considérée comme cellule de base de la société coloniale est restaurée. On cherche en vain à imposer le modèle de la famille nucléaire créée par le mariage. C’est une famille patrifocale en relation avec le culte du chef où la femme est glorifiée mais seulement dans sa fonction de mère au foyer. Le concubinage modèle historique de la famille créole fondée sur le Matriarcat est sévèrement combattu. Les fonctionnaires coloniaux sont invités à donner l’exemple donc à « régulariser au plus vite leur situation » en légitimant les enfants nés hors du mariage et en « appelant au foyer familial la mère de leurs enfants ».

Le divorce qui dissout les liens du mariage chrétien fut sous l’administration de Sorin réduit à des cas très précis. Il ne pouvait, en outre, être prononcé avant une période de trois ans. Les « juges civils, déclare en décembre 1941, le très conservateur Dumoulin de la Cour d’appel de Basse-Terre, sous l’impulsion donnée par le législateur veilleront au maintien de la famille en ne faisant du divorce qu’un cas exceptionnel » (3). De plus, la famille créole, fût-elle traditionnelle, tend à s’organiser sur le modèle militaire. Le père, chef de famille désormais présent dans le foyer, exerce une autorité absolue sur femme et enfants. La discipline renforcée devient d’une sévérité extrême. Ainsi le vieil adage anglais d’après lequel « les enfants sont faits pour être vus mais jamais entendus » se retrouve-t-il à la Guadeloupe.

André Gide, déjà en son temps, n’eut pas de mots assez forts pour dénoncer cette morale familiale traditionnelle et oppressive. Dans les « Nourritures terrestres » c’est l’institution de la famille qui est, elle-même, condamnée « Familles, foyers clos (…), je vous hais ».

La charte du travail promulguée en France en 1941 se traduit dans la colonie dans le rétablissement de la vieille coercition administrative de l’époque post-esclavagiste. Désormais tous les Guadeloupéens en âge de travailler doivent justifier par un Livret de la vente régulière de leur force de travail pour autrui. L’institution du Livret qui faisait du travail une obligation économique permit au service du Gouvernement de mieux contrôler l’activité des masses laborieuses, de les assujettir comme sous le Second Empire aux propriétaires fonciers et usiniers et aussi et aussi de débusquer les oisifs et autres fainéants qui « passaient leur temps à s’asseoir sur les ponts… »

Vichy se présente en Guadeloupe comme l’âge d’or de la bureaucratie. L’administration intervenait à tous les niveaux de la vie sociale et économique et participait au contrôle de la population.

Le « Sorinisme » version coloniale du Maréchalisme en France apparaît à la fin de 1941 et surtout en 1942 comme un régime autoritaire semi-fasciste reposant sur une idéologie d’exclusion sociale et un appareil policier omnipotent.

Les gendarmes coloniaux ont vu leurs moyens d’action considérablement accrus.

Les Marins de la « Jeanne D’Arc », véritable pendant du « Service d’ordre légionnaire » de Darnand effectuaient de fréquentes patrouilles nocturnes. Il s’agissait d’enrayer le mouvement de dissidence et de surveiller au besoin par l’intimidation la population. Cette milice fasciste relayait les gendarmes dans leur œuvre d’extinction des Libertés démocratiques. Le régime ne tolérait pas que se manifestât l’expression d’une quelconque opposition. Les Guadeloupéens jugés « dangereux pour la Défense Nationale » sont arrêtés, enfermés au Fort Napoléon ou carrément relégués au bagne de Guyane. Paul Valentino fut un des plus célèbres antivichyssois de la Guadeloupe.

De plus, Sorin à l’instar de tous les dictateurs, favorise à la Guadeloupe un ignoble état d’esprit. De très nombreux habitants des colonies antillaises se sont transformés en délateurs et auxiliaires zélés du régime arbitraire de Vichy. Comment expliquer ce détestable climat de médisance et de suspicion ? Cette nouvelle mentalité résulte-t-elle de la crainte, de la répression ou, de la peur qu’inspiraient Sorin et sa milice de la « Jeanne » ? Le régime n’a-t-il pas en fin de compte, fait qu’exploiter à des fins d’uniformisation sociale, une pratique déjà courante dans la population, celle des lettres anonymes dénonciatrices ou vengeresses ? S’agissant de ce dernier point, nous voyons le Gouverneur Pierre-Alype, en septembre 1939, s’élever contre l’envoi de lettres anonymes. Il les considère comme la « forme la plus dégradante de la dénonciation et n’appelle que mépris pour son auteur. » Le gouverneur avertit, « désormais tout écrit de ce genre qui me sera adressé sera détruit dès sa réception ». (4) Ce qu’il convient de retenir et qui n’honore point les Guadeloupéens, c’est la génération d’une atmosphère d’insécurité et de méfiance marquée par des attitudes indignes et flagorneuses.

Pendant les années du gouvernorat de Sorin, les Guadeloupéens furent structurés psychologiquement et idéologiquement. Rares sont ceux que le régime de Vichy n’atteint pas dans leur vie profonde. Cette situation difficile devait entraîner un mouvement d’opposition au « Sorinisme ».

 

NOTES

  1. Philippe Pétain in Revue des 2 mondes, 15 Août 1940
  2. Ibidem
  3. Cité par Eliane Sempaire, An tan Sorin, p.125
  4. Cité par Laurent Farrugia, in Historial antillais, tome 5 p.395
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