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Guadeloupe. Histoire. Comment la résistance s’organisa pour lutter contre l’oppression du Gouverneur Constant Sorin (2)

21 Juil 2020 Léon Rameaux Danquin
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Pointe à Pitre . Mardi 21 juillet 2020. CCN. C’est le second volet d’une étude historique publiée par le regretté Léon Rameaux Danquin en 1992 dans la revue «  Etudes Guadeloupéennes » que publie CCN.  Il relate ici une page  encore mal connue, des luttes souvent compliquées entamées en Guadeloupe par des résistants contre le régime fasciste du Gouverneur Sorin.

A partir de la fin de l’année 1941, la France libre dépêcha dans la zone de la Caraïbe un délégué spécial, Jean Massip, alias colonel Perret. Il a, entre autres missions, celle d’organiser le mouvement de Dissidence antillaise.

Désormais, les Guadeloupéens qui partaient de Trois-Rivières, de Vieux-Fort ou de Capesterre sont pris en charge à leur arrivée dans l’île de la Dominique où ils recevaient une formation militaire avant d’être dirigés sur les théâtres des opérations européennes via les Etats-Unis. Mais si à l’extérieur, la Résistance à Vichy commençait à se transformer en une véritable force militaire, en revanche, à l’intérieur, elle est spontanée et inexpérimentée.

Le mouvement d’opposition au régime de Sorin est assez émietté. Addition de choix individuels, il était loin d’être homogène. Il procède de plusieurs tendances. Nous avons un premier groupe animé par Valentino, Toribio, Miath, Grandman, etc., un second « Pro patria » de maître Lionel Méloir avocat du barreau de Pointe-à-Pitre, Alcindor, Ibéné.

Sur le territoire de la Guadeloupe proprement dite agit un groupe dirigé par Renaison, Pitat, etc. Nous sommes peu, voire très peu renseignés sur l’organisation de ce mouvement d’opposition et cela en dépit des travaux qui lui ont été consacrés.

Y avait-il des relations entre ces différents comités ?

La résistance antillaise continue de demeurer à l’ombre de l’investigation scientifique. Elle est devenue par ce seul fait un mot Talisman, une antienne qui acquiert d’autant plus de force dans les discours des uns et des autres que son contenu reste vague et ambigu. Aussi fait-elle figure selon les circonstances (anniversaire de l’appel du 18 juin, ou autres commémorations…) de concept à géométrie variable. Un fait de guerre exemplaire de la modification des rapports de force de la guerre se produisit à la fin du mois de novembre 1942 et condensa l’attitude de ceux des Guadeloupéens qui refusaient de considérer la défaite de la « Mère Patrie » comme un fait acquis. Ce fut évidemment le succès de « l’opération Torch » de débarquement des anglo-saxons en Afrique du Nord.

Hitler en représailles envahit la zone dite libre. La souveraineté du régime de l’Etat français devenait au fil des mois une fiction insoutenable. Le gouvernement de Vichy, affaibli politiquement depuis le retour au pouvoir de Laval, perd la quasi-totalité des territoires de l’Empire avec notamment le ralliement de l’AOF à la fin de 1942 à l’Amiral Darlan. Ainsi, au début de 1943, les trois colonies du continent américain sont-elles les seules à rester hors du combat pour la liberté. Les opposants cherchent à profiter de cette situation jugée favorable –affaiblissement politique de la France -, illégitimité de l’Etat français, lequel applique la politique d’Hitler, pour infléchir le cours de l’histoire.

Encore une fois, cette histoire emprisonnée dans sa relation France /Colonie nous était révélée de l’extérieur. Les nombreux graffitis hostiles à Sorin prestement tracés sur les murs, les déchirures d’affiches à la gloire du régime de la Révolution Nationale, l’écoute clandestine de la radio de la France libre, témoignent de l’existence de forces non négligeables qui, dans l’ombre, luttaient contre l’administration d’un homme dont l’étoile commençait de plus en plus à pâlir ; des forces qui aspiraient à ce que la Guadeloupe rejoignît le camp de ceux qui versaient leur sang pour le triomphe de la Liberté. « Pro Patria », de loin le groupe de l’intérieur le plus actif, lança des appels en faveur de la dissidence et du ralliement au Général de Gaulle.

Dans un document intitulé « Vérités qu’il faut dire », il déclare : « Toutes les colonies françaises, à la seule exception de la Guadeloupe et de la Martinique font bloc aux côtés des Alliés qui luttent contre l’Allemagne…Les Guadeloupéens refusent la honte que veulent leur imposer les autorités administrative et navale qui continuent à obéir à l’Allemagne » (1)

Ce comité, dans un autre document malheureusement non daté, estime qu’il est du devoir des Guadeloupéens d’être « avec ceux qui luttent pour la restauration des Droits des Peuples et des hommes ». (2)

Au cours du premier semestre de l’année 1943, de Gaulle pourtant inconnu à la Guadeloupe devient un véritable catalyseur de l’opposition à Sorin. (…) M. Bangou fait état de la création en la colonie « d’un Front Commun » résultant de l’unification des trois tendances de l’opposition intérieure. Nous n’avons pas pour notre part, trouvé trace documentaire de cette structure organisationnelle. Il est fort possible qu’elle ait existé. Toutefois, à partir de la fin du mois de mars, les opposants confinés jusqu’alors dans des actions souterraines peu spectaculaires optent pour la lutte directe contre le représentant du régime de Vichy à la Guadeloupe. Ils entendaient, ce faisant, hâter l’éviction de « ceux qui s’accrochaient au pouvoir pour simplement conserver leurs places, la vie abondante et facile tandis que le peuple souffre chaque jour de la faim ». Mais ce qui donna une nouvelle impulsion à la lutte pour la liberté fut sans conteste le ralliement de la Guyane, le 17 mars à de Gaulle. Il convainquit les partisans de l’ombre que l’heure des actions directes était enfin venue. Ce sont elles qui frappent les consciences. Aussi, dans la nuit du 30 avril au 1er mai, un groupe constitué par Albrand, Nadir Hilaire, prit d’assaut la gendarmerie de Port-Louis. On déplora la mort du jeune Auguste Gène.

Le lendemain, après une campagne de graffitis sur la devanture du cinéma d’Arbaud où l’on pouvait lire « A bas Sorin, A bas Vichy » eut lieu dans les rues de Basse-Terre une manifestation en faveur du ralliement de la Guadeloupe. Elle tourna à la tragédie. Les forces de Vichy dans la confusion qui s’en suivit firent usage de leurs armes. On déplora également un mort, le jeune Antonin Balguy et de très nombreux blessés.

Le maire de Basse-Terre, bien qu’il fût mis en place par Sorin protesta énergiquement contre la brutalité de sa milice. Gaston Feuillard, à la manière des opportunistes qui sentent s’infléchir le courant historique, présenta le 3 mai la démission de son Conseil Municipal. Le pouvoir du Gouverneur sortit ébranlé de ces heurts sanglants entre les troupes fascistes et la population. Sorin est de plus en plus isolé. Le 14 juillet 1943, le représentant de la France Combattante, Hoppenot Henri, arriva à Fortde-France sur le Terrible. Il s’empressa d’abroger « tous les actes pris par le Gouvernement de Vichy et imprégnés de l’esprit d’armistice ou contraires aux lois de la République ». (3)

Par cette déclaration, le Plénipotentiaire détruisait le régime arbitraire imposé à la Guadeloupe par le représentant de Vichy. Il s’engageait également à rétablir les libertés républicaines et les lois de la République. Sorin est dès le 15 juillet relevé de ses fonctions. Il quitta la colonie sous les quolibets de la population. M. Bertaut, le nouveau Gouverneur, après l’intérim d’un mois et demi exercé par l’administrateur colonial Perrier prit ses fonctions à la fin du mois d’août. La démocratie politique est progressivement restaurée.

Le décret du 22 juillet rétablit les Conseils municipaux et le Conseil Général dans leur régime administratif d’avant le 17 juin 1940. Ce dernier, réuni le 29 juillet, proclama son « indéfectible attachement à la Mère Patrie et à la forme républicaine de son gouvernement ». La Guadeloupe en ralliant le Comité National de la France créé le 3 mai 1943 allait certes modestement contribuer à arracher la France gaulliste à l’exil et à l’installer « en toute souveraineté en territoire français ».

D’où cet hommage vibrant aux représentants des colonies françaises des Antilles : « Le CFLN est heureux d’accueillir les populations patriotiques de la Guadeloupe et de la Martinique dans l’Empire français unies pour la Résistance et pour la Libération du sol national. Je sais depuis combien de temps vous désirez venir à nous, je ne doute pas que la force seule vous a empêchés de le faire. » La période post-sorinienne, celle de la restauration de la légalité républicaine, fut particulièrement confuse à la Guadeloupe.

La défaite de Vichy ne fut point celle des forces réactionnaires coloniales qui lui avaient pendant près de 3 ans témoigné complaisance et sympathies. Les collaborationnistes n’eurent même pas à répondre de leurs attitudes abjectes. Mieux, certains furent maintenus ou rétablis dans leurs fonctions électives : l’idéal-type de l’opportunisme colonial nous est donné par René Wachter qui après avoir été démissionné est réhabilité puis rétabli dans sa fonction de Maire. C’est dire que les illusions de changement démocratique qu’avait suscitées l’adhésion de la Guadeloupe au CFLN furent vite déçues. Ceux qui avaient payé un tribut certain à la dictature de Sorin, à la guerre, avaient des raisons d’être quelque peu inquiets quant à la politique qui se dessinait.

Les craintes et l’amertume paraissaient se traduire dans les limites dans lesquelles le nouveau pouvoir contenait l’épuration. Les légitimes rancoeurs s’exaspérèrent lors de la désignation du représentant de la Guadeloupe à l’Assemblée Consultative d’Alger. Sans la vigilance des éléments démocrates de la colonie, les anciens conseillers généraux plus ou moins compromis par leur soutien au régime de la révolution nationale de Sorin, (bien que démissionnaires furent convoqués par le gouverneur Bertaut), eussent sans doute désigné un élément de l’oligarchie coloniale ou de l’aristocratie mulâtre.

Ce fut en fin de compte Paul Valentino qui fut chargé de représenter la Guadeloupe à Alger au mois de novembre. La liquidation du régime vichyssois n’avait pas fondamentalement ouvert la voie à la libéralisation de la vie politique coloniale. A la Guadeloupe comme dans les autres territoires de l’Empire, l’espoir s’est transformé en désillusion, en déception. Les ressortissants coloniaux ont le sentiment d’avoir été dupés. 

 

L R D

 

Notes 

1. Henri Bangou La Guadeloupe, tome 3, p 78

 2. Ibidem p 79 

3. Amiral Robert, La France aux Antilles, 1939-1999, p 119 

4. Cité par Camille Chauvet, La Martinique au temps de l’Amiral Robert, 1939-1944, in Historial Antillais vol 5, p 464

 

 

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