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France. Médias : Qui veut la mort de France Ô et pourquoi ?

27 Juil 2020 Jean-Marc CRANTOR
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Paris. Lundi 27 juillet 2020. CCN. Delphine Ernotte la patronne de France Télévisions vient d’être reconduite à son poste. La télévision publique française se réforme. La télévision publique se transforme. La réforme de l’audiovisuel public annoncée par le gouvernement en 2018, prévoyait notamment la suppression de la chaîne jeunesse et de la chaîne consacrée aux Outre-mer. Mais, la crise sanitaire est passée par là. France 4 poursuivrait sa diffusion sur la TNT. En revanche, l’avenir de France Ô demeure toujours incertain.  Manager du secteur audiovisuel, Jean-Marc Crantor a notamment dirigé les antennes télé de l'ex-RFO Guadeloupe. Il a également été nommé à la direction éditoriale dans de grands groupes privés français comme « Lagardère » ou encore « Au féminin », un des plus puissants acteurs numériques en Europe. Homme d'engagement, Jean-Marc Crantor a, par ailleurs, participé à différents travaux sur la diversité dans les médias. Il a soumis à CCN cette « Tribune libre ». Il s’agit pour lui de ré-ouvrir le débat sur la disparition de France Ô : mode d’emploi !

Cette décision subite et brutale suscite dès lors une série de questionnements touchant, à la fois, aux missions, à la stratégie éditoriale, à la diffusion et aux publics de France Ô ainsi qu’à la volonté des dirigeants de France Télévisions de consolider sa place singulière au sein du paysage audiovisuel national.  

Chaîne nationale française destinée à représenter la diversité des Outre-mer en France hexagonale, France Ô apparaît plus que jamais indispensable sur la TNT pour permettre au service public de répondre à ses missions, de s’adresser à tous les publics, de découvrir ces régions et d’assurer la continuité territoriale entre l’Outre-mer et la France. Créée en 2005, cette chaîne est victime, il faut bien le reconnaître, d’une absence totale de stratégie éditoriale pertinente comme le rappelaient, en 2014, le CSA ainsi que la Cour des Comptes. Comment expliquer cette dérive ? Pourquoi les dirigeants successifs n’ont-ils jamais défini et mis en œuvre une ligne éditoriale ambitieuse et lisible pour la chaîne ? Pourquoi les candidats à la présidence de France Télévisions ne soulignent-ils pas les enjeux fondamentaux liés à son existence ?

La suppression de France Ô soulève implicitement la question de la place des Outre-mer au sein de la République française. Quelle réflexion est accordée à ces territoires qui permettent à la France d’être présente aux quatre coins du monde ? Quel regard est porté sur ces régions qui permettent à la France de prétendre être la deuxième puissance maritime au monde ? Quels égards pour nos concitoyens de ces pays qui participent à la richesse et à la diversité culturelle de la France ? Quelles attentions accordées aux sportifs de haut niveau qui contribuent au rayonnement international du pays ? Supprimer France Ô ne revient-il pas, en quelque sorte, à remettre en cause une certaine idée du pacte républicain ?

En outre, la crise économique, sociale, culturelle et identitaire que traversent ces territoires incite au maintien de France Ô sur la TNT. Sa disparition brutale pourrait aggraver le mécontentement général et nourrir un sentiment d’isolement et d’incompréhension hélas trop souvent ressenti par les Français d’Outre-mer. L’existence de France Ô s’avère indispensable et doit se faire en bâtissant une stratégie éditoriale en écho et en complément de la politique d'ensemble du groupe France Télévisions, pour toucher tous les publics. Parce que les publics sont divers et hétérogènes, France Télévisions doit proposer l’offre le plus large possible, sur tous les supports, pour atteindre tout le monde. Cette mission doit conduire France Ô à se positionner comme l’outil citoyen de référence grâce à la qualité et à la spécificité de son offre. L’objectif principal est de renforcer le dialogue avec l’ensemble des citoyens. France Ô, la télévision de tous les Français, doit faire la démonstration qu’une télévision authentiquement citoyenne peut être un outil au service du développement pédagogique, éducatif et culturel.

France Ô, la chaîne des Outre-mer, ne doit pas s’entendre comme un repli identitaire qui conduirait à la création d’une chaîne communautaire qui traiterait uniquement des seules problématiques spécifiques aux Outre-mer. Il s’agit de libérer la parole ultramarine, de lui donner plus de poids, plus d’ampleur, de la faire retentir au-delà de son propre environnement local et régional. France Ô doit être le porte-voix des Outre-mer donnant ainsi une forte visibilité à ces territoires au niveau national. Les Outre-mer font partie de la République française et à ce titre, leurs regards sur le monde et les enjeux stratégiques qui s’imposent à eux doivent être entendus et perçus par tous les Français. Les seules antennes des autres chaînes de France Télévisions ne sauraient suffire à déployer la variété et la profondeur de ces territoires. 

Nonobstant, la présence de France Ô sur la TNT n’interdit pas aux autres chaînes du groupe de traiter et de promouvoir l’Outre-mer. Bien au contraire. L’Outre-mer est le bien commun de toutes les marques de France Télévisions. Il s’agit d’établir des grilles de programmation qui vont au-delà de simples quotas et propositions contenus dans un pacte de visibilité signé dans l’urgence. L’Outre-mer au sein du groupe France Télévisions exige une posture inclusive avec des engagements précis, de toutes les chaînes, en termes de production et de diffusion d’œuvres audiovisuelles ultramarines, une véritable intégration qui repose sur une réflexion partagée entre les différentes antennes et un projet éditorial soucieux de valoriser l’ensemble des territoires sous leurs différents aspects. L’Outre-mer n’est pas et ne doit pas être la propriété de France Ô.

La vocation de France Ô ne se limite pas à une simple représentation des Outre-mer sur la TNT. France Ô doit veiller à rétablir le lien entre les citoyens ultramarins et hexagonaux. Symbole de la diversité des Outre-mer, France Ô doit encourager une découverte mutuelle de ces territoires très éloignés de l’Hexagone, parfois méconnus entre eux et montrer le réel attachement réciproque qui unit tous ces citoyens. France Ô, la chaîne génératrice de lien social, doit également répondre au besoin vital des Ultramarins présents dans l’Hexagone, ceux du « Sixième DOM » comme on l’appelle parfois, d’être en contact permanent avec leurs racines. Ainsi, France Ô doit donner une vision plus juste du territoire français, procéder à une exploration plus profonde de toutes les composantes de la République.

Aujourd’hui, l’objectif majeur consiste à maintenir la chaîne sur la TNT tout en développant une stratégie numérique dynamique et complémentaire de l’offre linéaire. Ce n’est pas l’un ou l’autre pour France Ô mais les deux comme pour toutes les autres entités du groupe. Le projet proposé consisterait à basculer France Ô sur le numérique et à proposer davantage d’Outre-mer sur les autres chaînes de France Télévisions. Comment justifier la bascule de France Ô sur Internet dans un pays où la fracture numérique toucherait encore plus de 10 millions de Français ? Comment expliquer aux citoyens que pour avoir accès à l’Outre-mer qu’ils doivent obligatoirement payer deux fois (la redevance et l’accès Internet) ? Comment justifier le taux de la redevance alors que l’offre de services se réduit ? Où, quand et comment les grandes chaînes publiques diffuseraient la quote-part des programmes de France Ô consacrés aux Outre-mer ?

France Ô doit donc jouer incontestablement un rôle déterminant pour la culture et le vivre-ensemble de notre pays. En tant que chaîne de télévision publique, elle représente un facteur irremplaçable d'épanouissement individuel et de cohésion sociale. Ce rôle n'est, toutefois, assuré que si France Télévisions se donne pour ambition de soutenir les territoires ultramarins en facilitant les rencontres et les échanges de points de vue sur le monde sans les contraindre, de favoriser la découverte d'univers inconnus sans craindre l'altérité, la diversité et la nouveauté. Assumer pleinement ce rôle, c'est contribuer, à la fois, au développement des Outre-mer et, dans l’Hexagone, à une citoyenneté plus profonde et plus large, ouverte au monde et aux autres.

Jean-Marc CRANTOR

 

 

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