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Guadeloupe. Musique. Les Nubians : « Nous sommes de la génération Hip Hop et le rap français nous a inspiré »

28 Aoû 2020
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Petit-Bourg. Vendredi 28 aout 2020. CCN. Les Nubians étaient de passage en Guadeloupe pour un concert unique à l’Appart’, c’était le 9 août dernier. Femmes très engagées dans la lutte pour la reconnaissance du peuple noir et de ses droits, elles ont accepté de nous parler d’elles et de leur afropéanité à cœur ouvert ...

CCN : Vous aviez un rapport plein de gratitude et d’amour envers votre public lors de votre concert unique à l’Appart’. Vous connaissiez déjà la Guadeloupe ?

NUBIANSCélia. Oui ! La première fois c’était en 2004, et nous avions été invitées par David Drumeaux à jouer à LAKAZA. Ce fut un moment épique qui fait partie de nos légendes... Quand nous sommes arrivées sur scène, il faisait une chaleur !! On s’est demandé comment allions-nous respirer ? Mais le public était là ... Et on s’est vite rendu compte qu’il connaissait nos titres. La vibe est passée !

Ça faisait longtemps que nous attendions ce moment-là ! Nous avons vraiment ressenti cette fusion de l’ensemble... Dominik Coco avait joué en première partie et ce fut un merveilleux moment musical.

Hélène. Quatorze années se sont écoulées avant que l’occasion ne se représente.

Ce n’est qu’en 2018 que nous avons été invitées au Festival Eritaj organisé par Laurence Maquiaba.

CCN. Le projet de venir en 2020 ?

Célia. C’est Stéphane Castry avec qui nous devions faire la tournée en Afrique du Sud cette année qui en a eu l’idée. Pendant le confinement il m’a proposé de mettre une voix et un texte sur l’une de ses compositions « Flower » Et puis lors du tournage du clip à Paris, il m’a demandé ce que nous faisions cet été. Tous nos concerts ayant été annulés nous étions plutôt libres et des vacances en Guadeloupe nous plaisait bien.Il est parti en Guadeloupe, avec son idée dans un coin de sa tête, et dès qu’il a vu ce qu’il était possible de faire sur place, il nous a contacté. Il est formidable !

CCN. Vous avez grandi au Tchad, puis à Bordeaux où vous faites vos premiers pas dans la musique. Musicalement, vocalement, dans votre façon de vous mouvoir sur scène ou même dans vos tenues vestimentaires, s’affiche cette afropéanité dont vous semblez très fières.  Cela a  contribué à votre succès international ?

Hélène. Oui sans doute, mais cela faisait aussi parti du Manifeste. Quand nous commençons la musique à Bordeaux, nous sommes très jeunes, nous chantons Acappella, et les musiciens de Bordeaux principalement masculins, nous prennent de haut. Ils envisageaient que nous soyons leurs choristes, mais refusaient de jouer pour nous. Nous leur avons donc répondu que nous ferons sans eux. Nous avions déjà créé une association qui s’appelait « les nouveaux Griots », dont le but consistait à montrer les différents visages africains dans notre urbanité contemporaine. Pour les Nubians, c’était aussi ce parti pris : montrer la beauté du peuple noir à travers sa diversité et ses genres musicaux. Nous faisions des reprises de chants traditionnels, de gospel, de jazz, même de jungle music en travaillant avec un beat box.

Idem pour l’image ! En tant que filles d’une digne mère africaine, qui était très attachée à la tradition camerounaise, ça correspond à l’éducation que nous avons reçue. Notre mère ne portait que des costumes traditionnels confectionnés sur mesure. Elle nous a appris « tu es belle au naturel » ; elle refusait le défrisage des cheveux... Maman nous disait tout le temps, si vous faites de la musique, chantez pour Dieu.

CCN. Très jeunes vous aviez déjà ces notions-là ? 

Célia. Oui très tôt. Nous avions déjà ce sens de la justice, des valeurs auxquelles nous croyons, et pour lesquelles nous sommes prêtes à nous battre. Notre père, lui, était aussi quelqu’un de très engagé, athée mais qui croyait en l’humanité. Il disait on n’a pas besoin de religion. L’homme peut être grand et bon parce qu’il le décide.

On a fait une sorte de syncrétisme de tout cela, et les Nubians se sont imposées par ça .

Pour en revenir à cette identité d’afropéanité, il est vrai que Maman était un disciple de Cheikh Anta Diop et Théophile Mwené Obenga. Nous avons grandi avec en toile de fond ce panafricanisme. Aussi dans notre musique et dans la construction de notre répertoire A capella, tout cela se ressentait. Il fallait que ça ait vraiment du lien avec ce que nous souhaitions montrer de ces identités noires.

Hélène. Quand nous nous regardions Célia et moi, nous nous demandions, mais qui sommes-nous ? Nous sommes métisses, franco-africaines, nées à Paris et ayant grandi en Afrique centrale au contact de plusieurs communautés de l’Afrique Noire.

A même de voir la construction des identités afro-américainnes, et afro-caribéennes, nous nous disions, mais qui sommes-nous sur le continent européen ? Quelle était donc cette identité ? Puis de façon très intimiste ma sœur et moi nous nous sommes décrétées afropéenne.

S’est posée ensuite, la question de qui nous mettions dans ce groupe identitaire ? Qui sont les chantres de l’afropéanité... Et bien il y a Sade, il y a Seal, Omar, Zap Mama, Keziah Jones... une kyrielle d’artistes qui ont tous des musiques très différentes les unes des autres, même si un lien subsiste entre elles, mais aussi très différentes de la musique noire américaine, du reggae jamaïcain ou encore de la musique africaine traditionnelle.

un jour dans une conférence de presse au Festival de La Rochelle, un journaliste blanc, nous a demandé ce qu’il y avait de noir, qu’est -ce qu’il y a d’africain chez les Nubians....

On l’a regardé avec des yeux ronds et un air ébahi sans doute, et on lui a demandé « Mais c’est quoi votre définition de l’Afrique ? ».

CCN. Qui écrit les textes, la musique ? Comment choisissez-vous vos musiciens ?

Célia. Hélène écrit la musique bien plus que moi car je ne suis pas musicienne, dans le sens où mon premier instrument c’est ma voix. Il peut m’arriver de composer a cappella.

Nous écrivons toutes les deux les textes.

Hélène. moi je compose car je joue de plusieurs instruments, mais je fais surtout de la programmation sur clavier.

Pour les musiciens, c’est d’abord l’amour de la musique.

C’est vrai que pour la création de notre premier album « Princesses nubiennes », nous avons eu la chance de tomber sur un vrai directeur artistique qui nous a donné une liberté totale de créer, tout en nous guidant. Il nous disait « Faites la liste de vos rêves et des musiciens de vos rêves ».

C’est ainsi que nous avons eu l’opportunité de travailler avec des pointures !

On adorait le son de l’artiste Jhelisa Anderson. Notre directeur artistique nous a présenté Lee Hamblin qui a travaillé avec elle, et nous nous sommes retrouvées à enregistrer au Studio Soul II Soul avec lui !

Nous voulions vraiment créer notre propre son, avec cette identité afropéenne car dans le panorama de la musique française on ne se retrouvait pas, on ne s’entendait pas...

A aucun moment, nous n’avions imaginé partir aux États-Unis... On voulait surtout mettre le foutoir dans la musique française !

A l’époque, il y avait Terry Moïse d’un côté, les Natives de l’autre et c’est tout ! Tout le reste c’était de la World Music, Underground.

Célia. Nous sommes de la génération Hip Hop. Le rap français nous a inspiré. C’était notre réalité de jeunes femmes avec cette idée de message. Il y avait le reggae toujours avec le message qui nourrissait d’ailleurs toutes ces existences féminines (Rita Marley, Judy Mowatt etc.. ) qui ont écrit des chansons de femmes plus mélodiques  qui nous parlaient.

Il y avait le jazz parce que c’est notre ancêtre à tous et les musiques africaines. Enfants, nous écoutions Youssou N’Dour, Salif Keita, Fela Kuti, Myriam Makeba et les chants pygmées. Et dedans j’y intègre la rumba cubaine, parce que nous avons grandi avec cela à la maison.

C’est finalement dans les quartiers Nord de Marseille que nous avons rencontré Mounir Belkhir, qui a réussi à mêler funk, rap sénégalais, hip hop et qui avait compris comment mélanger les sons.  Nous avons travaillé ensemble et ça a laissé place à une telle créativité que nous avons réussi à faire quelque chose qui nous ressemble.

CCN. Et cette complicité ? plus de 20 ans de collaboration ... Ce n’est pas évident non plus...

Hélène. C’est la vie ...qui nous a amené à développer ce lien particulier.

Célia. Je crois en la magie des supers pouvoirs... Comme nous vous le disions, nous créons cette musique sous le nom des Nubians pour quelque chose de plus grand que nous, pour des buts plus grands que nous et aussi pour des choses que nous avons pu voir se matérialiser sous nos yeux, ce qui donne encore plus de dimension à la musique que nous essayons de promouvoir. Nous sommes dans une projection d’amener l’Afrique vers l’universalité.

CCN. Vous avez été nominées au N.A.A.C.P, au Soul Train Music Awards en 2000, aux Grammy Awards en 2004, vous avez vendu un nombre incroyable de disques aux USA. La France n’a pas encore compris ?

Hélène.  L’histoire noire, le sens des diasporas, le sens de la diversité, le hors sentiers-battus, la créativité, l’inventivité, le son nouveau ...

A chaque fois on nous demande comment se fait-il que nous ayons une carrière aussi longue aux États-Unis...

Célia. Simplement parce que nous sommes Nous. Nous leur racontons une histoire qu’ils découvrent, une musique urbaine différente de la leur. Parfois ils ne comprennent pas tout. Mais la musique ce n’est pas que les mots... Et puis nous avons un lien avec le Hip Hop et donc dans notre public, il y a cette génération qui se retrouve à travers nos albums ,et il y a aussi les amoureux des textes et du message, les panafricanistes bien sûr.

Hélène. Nous avons rencontré aux États-Unis tous les groupes défenseurs des droits civiques des noirs (Black Panthers, N.A.A.C.P etc.. ) , car ces gens-là venaient nous écouter et entendre le message que nous portions,  et comprendre la vision que nous avions.

Chacun de nos albums met à l’honneur une figure emblématique du peuple noir. Dans le premier album c’est Makeda la Reine de Saba et Abbey Lincoln, le deuxième Cheikh Anta Diop...et dans le troisième c’est notre Maman.

CCN. Quel est votre lien aujourd’hui avec le continent africain ?

Hélène. Nous avons un lien très fort, surtout avec le Cameroun qui est le pays de notre mère.

Nous nous sommes rendus là-bas avec elle bien sûr, mais à son décès en 2006, étrangement, j’ai ressenti le besoin d’y aller tous les ans. Je me suis rapprochée de la scène camerounaise, et à partir de 2014 j’ai commencé à faire des résidences et travailler avec des vocalistes, des groupes pour leur donner l’énergie et leur permettre de bénéficier de notre réseau.

Très souvent les artistes camerounais nous demandent de les produire parce qu’ils savent que nous avons un label que nous sommes indépendantes. Mais cela nous semble fallacieux de prétendre pouvoir le faire pour d’autres. Donc se posait effectivement la question d’aider véritablement et concrètement.

C’est ainsi qu’est né le dernier projet consistant à présenter en première partie de tous nos concerts aux États-Unis les talents camerounais.

Nous avons sélectionné deux artistes et deux musiciens, et le rôle de notre agent était de vendre ce plateau « Les Nubians présente Cameroon 4 the Future ».

Dès que je suis rentrée aux États-Unis, nous avons été contactées par un Festival à Chicago qui a adoré le projet, et nous avait confirmé une date pour son festival de 2020.

Aujourd’hui, ce n’est qu’une question de report compte tenu de la situation.

CCN. Comment avez-vous vécu le confinement ? qu’en est-il ressorti ?

Célia. J’ai appris à utiliser Photoshop !  le  Covid, nous a obligé à parer à l’essentiel.

Hélène. Moi, je pensais que j’allais beaucoup composer. Mais en réalité pas du tout car j’avais le cerveau parasité par cette situation mondiale.

J’étais bien plus inquiète du devenir de ce monde après la pandémie que de la maladie proprement dite...

Combien de personnes allaient encore basculer dans la pauvreté ? le contrôle des masses ? Cette distanciation sociale ! Où est donc notre humanité ? qu’est-ce que ça veut dire ? qu’est-ce qui nous arrive ?

Toutes ses questions fondamentales, philosophiques me dérangeaient ... Du coup spirituellement, j’ai intensifié les méditations et je suis retournée à l’écriture. Puis j’ai réalisé combien nous et notre génération étions vraiment à la traine sur les nouvelles technologies. .

Nous avons quand même réussi à faire une chanson, une reprise de Bob Marley pour France 24, avec Princesse Erika, Kali une magnifique chanteuse. Mais je dois avouer que même si nous sommes contentes de l’avoir fait, je ne trouve pas que ce soit une expérience épanouissante ...Nous avons ce besoin du lien avec le public.

CCN. Depuis la décennie des années 2010, vous avez sorti quelques albums et depuis 2011, une pause, un nouvel album est-il prévu ?

Hélène. Oui bien sûr ! Alors, nous ne sommes jamais en pause car nous jouons énormément sur tous les festivals du monde entier et aux États-Unis sur les circuits clubs de Jazz ou autres, ou centres culturels aussi.

Nous sortons un album tous les 8, 9 ans comme Sade. Il nous faut du temps, parce qu’il y a toujours cette notion du message. C’est la vie qui nous nourrit, ce sont les voyages, les rencontres, l’air du temps, et donc il faut du temps. Nous travaillons sur le prochain album. Les enregistrements ont déjà commencé en studio à Détroit.  Cet album relatera le récit de notre expérience de vie américaine...On a senti que le vent a tourné. Il était tant pour nous de partir : fin d’un cycle. Nous terminons les mixes, et vraiment j’ai trop hâte qu’il sorte car je le trouve vraiment magnifique ! La sortie est prévue pour 2021.

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