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Martinique. La question de l’avant garde et du pouvoir populaire

Fort-de-France. Jeudi 11 février 2016. CCN. La révolution telle qu’elle s’énonçait avant la chute du mur de Berlin et la soit disant mort des idéologies sont-elle toujours à l’ordre du jour ? les analyses de classes et les concepts marxistes s’y référant ont ils disparus avec la globalisation ?  Comment faut il aujourd’hui aborder les questions telles que celles concernant l’avant garde et le pouvoir populaire ?. Robert Sae, patriote Martiniquais, membre du CNCP  a soumis son analyse  aux lecteurs de CCN. C’est à lire…


 1-Idéologie, lutte des classes et vieilleries 

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Nous sommes de ceux qui  ont  proclamé  que :   « Sans avant-garde révolutionnaire, la Révolution ne peut être victorieuse ! », que  « Sans Parti d’avant-garde, les masses populaires ne peuvent mettre fin à l’hégémonie des classes dominantes ! »  Aujourd’hui, il est de bon ton de considérer que  cette vision est complètement  dépassée. Ce sont  la « société civile »  et les « citoyens » qui doivent prendre la barre, ces derniers  prenant bien  garde qu’aucun parti politique ne vienne « récupérer » leurs mobilisations. Seuls des nostalgiques invétérés, dit-on, peuvent encore s’accrocher à des vieilleries telles que l’idéologie, la lutte des classes, le communisme ou le « parti d’avant-garde ».

Laissons donc le passé reposer en paix et interrogeons  le présent. Voila ce qu’il nous dit :

L’infime minorité d’individus  qui se retrouvent à la tête des banques et des  multinationales constitue bien une classe de super-privilégiés qui, pour maximiser ses profits,  exploite sans merci les travailleurs et  jette la majorité des populations dans la misère.

Les gouvernements à la tête des pays où règne « l’économie de marché » ne se cachent plus pour saccager les services publics, criminaliser et réprimer les mouvements syndicaux et populaires, organiser la société et l’économie au bénéfice des classes dominantes qu’ils représentent.

Au plan mondial, il existe bien une offensive de recolonisation menée par les impérialistes occidentaux qui se traduit par l’accaparement des terres dans les pays dominés, par le renforcement de la tutelle de leurs institutions et administrations sur ces mêmes pays au plan judiciaire, économique et financier, par le déchainement d’agressions militaires bafouant le droit international.

Dans les médias, se relaient sans discontinuer, économistes, « philosophes», ministres  et autres propagandistes pour nous marteler que « le privé est plus dynamique que le public », que c’est « l’entreprise- sous entendu les capitalistes- qui crée l’emploi et les richesses », que l’on doit « faire des sacrifices » pour « gagner en compétitivité » ou pour « résorber les déficits budgétaires », etc.

Ainsi donc, les « vieilleries » de la lutte des classes et la prégnance de l’idéologie bourgeoise sont  terriblement actuelles.

 

2-  Quelle armée pourrait gagner une guerre sans Etat Major ?

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Il faut bien reconnaître que les classes dominantes ont marqué des points très importants dans la guerre idéologique qu’elles mènent pour asservir les peuples.

Elles sont parvenues à convaincre l’opinion que « le temps des idéologies était révolu » alors même que la leur s’impose massivement.

Elles ont persuadé leurs « sujets » qu’ils disposent d’une citoyenneté mythique qui doit être préservée par un individualisme exacerbé.

Alors,   des « citoyens » chantent les louanges de la « République qui garantit des droits égaux à tous ses enfants »  et  de la « démocratie » qui leur autorise la « liberté d’expression » sur les réseaux sociaux.  Pendant ce temps, ceux qui détiennent les rênes continuent à sévir.

- les décrets se suivent et les ministères imposent leurs « réformes ». Les  artisans, les agriculteurs, les retraités, les chômeurs, les usagers,  les  fonctionnaires, bref,  les couches populaires dominées   ne disposent d’aucun pouvoir pour s’y opposer!

- Les Conseils d’administration des grandes firmes décident de licencier à tour de bras, de délocaliser ou de précariser les emplois. Le peu de pouvoir de protection dont les salariés disposaient, à travers les Conventions Collectives, leur a été manifestement  repris.

L’interprétation démagogique qui est propagée quant à la citoyenneté a pour but de  permettre aux classes dominantes de manipuler les mouvements sociaux afin qu’ils ne remettent pas en cause le système. Un exemple  édifiant mérite d’être cité.  La révolution de 2011 en Egypte a été dévoyée parce que des «citoyens »  avaient appelé l’armée à leur secours –une armée qui sévissait sous l’ancien régime - permettant  l’arrivée au pouvoir d’une dictature qui maintient le système d’exploitation et la collusion avec les impérialistes.

 La propagande menée pour que les « citoyens » rejettent les partis politiques et la lutte idéologique a pour but essentiel de désarmer les classes opprimées. Ceux-là même qui la mènent ont leurs propres partis, bien structurés, disposant de la puissance financière et de la dictature  des médias,  imposant leur main mise sur les processus électoraux et sur toutes les institutions garantissant un pouvoir effectif dans toutes les sphères de la société.

Alors oui, nous réaffirmons notre conviction que « Sans avant-garde révolutionnaire, la Révolution ne peut être victorieuse ! », que  « Sans Parti d’avant-garde, les masses populaires ne peuvent mettre fin à l’hégémonie des classes dominantes ! »  Quelle armée pourrait gagner une guerre sans état major ?

 

3-  L’histoire tumultueuse des avant-gardes

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Après la révolution Bolchévique de 1917, les  partis communistes ont incarné l’espoir des travailleurs sur tous les continents. Dans les années 60-70, la majorité des mouvements populaires brandissaient comme bannière l’idéologie prolétarienne et  l’anti-impérialistes et ils affirmaient  la nécessité impérieuse de « l’avant-garde révolutionnaire ». Dans les syndicats, dans les universités, de vifs affrontements   opposaient des groupes se considérant, chacun, comme l’Avant-garde.

Aujourd’hui,  de larges fractions des mouvements populaires  expriment  leur rejet de la politique et se dressent contre toute  « récupération » par un parti politique ? Comment expliquer ce profond retournement ?

L’un des facteurs de la désaffection réside dans l’évolution de nombreux partis ayant incarné l’espoir des couches populaires. Secoués par des crises et des scissions à répétition, ne parvenant pas à menacer le système,   beaucoup de ceux-ci ont disparu. D’autres, arrivés au pouvoir n’ont pas porté les changements attendus,parce qu’ils ont été en permanence la cible de la contre-révolution  ou parce qu’ils ont carrément trahi les  idéaux pour lesquels les militants s’étaient battus.

Autre facteur déterminant  à prendre en compte : Après la chute du mur de Berlin en 1989, un « monde unipolaire » permettant  aux impérialistes occidentaux  d’élargir le champ de leur domination  s’est imposé au plan international.  Cela, à l’heure de la révolution des technologies de l’information et de la communication ! La propagande devenait, elle aussi, unipolaire, la manipulation et la désinformation de masse ont ainsi  pu avoir les effets que l’on sait.

Les  problèmes connus par les partis politiques communistes et révolutionnaires   ont été présentés  à travers le prisme déformant de la guerre idéologique.  Pour contrecarrer  les effets de cette propagande,  il faut expliquer que les avatars connus par ces partis  ne sont pas intrinsèquement liés  à l’idéologie sur laquelle se basait leur action.  Ce qui vaut pour toutes les institutions humaines vaut aussi pour  eux. L’inquisition, les croisades, les guerres de religion,  la terreur instituée par certains gouvernements révolutionnaires français, pour ne citer que ces exemples, sont-elles inscrites au passif de la foi chrétienne ou de l’idéal républicain ?

Comme toutes les institutions, les partis révolutionnaires regroupent des personnes  dont les ressorts et les travers sont ceux de la nature humaine, des individus dont les intentions et les parcours sont différents. Comme tous les partis politiques, sans exception, les partis révolutionnaires  sont  le lieu de luttes d’influence, de lignes et de conception. Certains de leurs membres ne sont mus que par l’ambition d’accéder au pouvoir. (*)

Quelle aberration ! Les classes dominantes sont parvenues à  inculquer une aversion extraordinaire à l’égard  des premiers partis politiques ayant organisé la lutte des démunis pour obtenir des conditions de vie dignes, la solidarité internationale avec les brigades révolutionnaires et les chantiers de reconstruction, la fraternité antiraciste.  Les militants communistes se sont sacrifiés massivement dans la résistance armée contre les dictatures fascistes et les agressions coloniales et, aujourd’hui, ceux qui sont arborés comme flambeaux  de la « démocratie», ce sont les héritiers des gouvernements et partis politiques bourgeois qui ont perpétrés des massacres de milliers de travailleurs, de femmes et d’enfants dans les possessions coloniales ainsi que   dans leur propre pays. L’une des taches qui s’impose à nous, c’est de restituer la véritable histoire des peuples.

IL est clair que ceux qui  cachent ou dénaturent l’histoire des partis politiques révolutionnaires, ceux qui érigent des barrières entre de tels partis et les mouvements populaires, que ceux-là, donc,  servent objectivement les intérêts des classes dominantes. Quant à ceux qui, en toute connaissance de cause, entreprennent de torpiller les partis politiques révolutionnaires pour développer des pratiques de collaboration de classe, ce ne sont pas simplement des opportunistes mais bien des  contre-révolutionnaires patentés.

Il est, en tout cas, essentiel que les peuples se dotent d’avant-gardes dignes de ce nom pour qu’ils soient en mesure de renverser la domination, de mettre fin à l’exploitation, afin qu’ils puissent se défendre contre la subversion et la contre révolution et qu’ils puissent ainsi se consacrer à la construction d’un monde meilleur, équitable et solidaire.

(*)  Concernant les anciens Partis Communistes,  il faut déplorer les conséquences  tragiques de la centralisation et  de la militarisation qu’imposaient les conditions de l’époque. Mais il faut aussi rappeler que des provocateurs  ont été  systématiquement  infiltrés dans leurs rangs pour les torpiller de l’intérieur.

 

 

4 -Avant-garde et mouvement de masse

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Quels critères permettent de considérer qu’un  Parti politique est effectivement  porteur des intérêts des couches populaires ? Dans quelles conditions peut-on le qualifier d’avant-garde ?  Quel type de liens l’avant-garde doit-elle entretenir avec les mouvements et organisations de masse ? Quelles mutations les partis révolutionnaires doivent-ils opérer  pour être en phase avec les exigences de la société moderne ?

Disons le tout net, la dénomination d’un parti, les déclarations qu’il peut faire, les statuts qu’il affiche, bien moins encore, l’auto-proclamation, ne confèrent absolument pas un quelconque statut d’avant-garde révolutionnaire.  Combien, nageant dans l’illusion, se posent en détenteurs des vérités définitives, en juges, en donneurs de leçon mais  n’exercent aucune influence notable sur l’opinion ni  n’impulsent aucune force significative pour le combat ? Plus paradoxal encore, certains partis contrôlent des organisations  de masse - syndicats ou autres - revendiquent la qualité de représentants exclusifs des  travailleurs et travailleuses, mais, loin d’être des avant-gardes, ils sont les meilleurs remparts du système dominant. Cultivant un sectarisme forcené, ils font obstacle à la large unité dont les travailleurs ont besoin ; Ils tiennent  un  langage ultra-radical sur la question du pouvoir, mais s’accommodent parfaitement du statut quo et des mandats dans les instances paritaires.

Le parti qui peut être assimilé à une avant-garde,

- c’est celui qui est capable d’analyser scientifiquement  la situation et le rapport des forces, de synthétiser les attentes des masses afin d’élaborer des stratégies permettant  d’affronter victorieusement le système dominant et de proposer des alternatives correspondants aux intérêts du peuple.

- c’est celui dont les militants, empreints d’humanisme, d’humilité et d’esprit de dévouement, portent leur contribution sur le terrain à la formation et à l’organisation des masses afin que celles-ci assument le processus révolutionnaire. 

- c’est celui qui a compris qu’il ne s’agit pas d’imposer ses vues mais qu’il a pour mission de transmettre les compétences, de vulgariser les connaissances et les idées justes à travers un  débat constructif, une lutte idéologique saine et ouverte au sein du mouvement populaire.

Au sujet de la question du parti en pays colonisé, Frantz FANON*, encore une fois précurseur, écrivait ceci :

« Dans un pays sous-développé, le parti doit être organisé de telle sorte qu’il ne se contente pas d’avoir des contacts avec les masses. Le parti doit être l’expression directe des masses. Le parti n’est pas une administration chargée de transmettre les ordres du gouvernement. Il est le porte-parole énergique et le défenseurincorruptible des masses. Pour parvenir à cette conception du parti, il faut avant toute chose se débarrasser de l’idée très occidentale, très bourgeoise donc très méprisante que les masses sont incapables de se diriger. »

A notre sens, cela vaut pour tous les partis révolutionnaires.

Une chose est sure, en tout cas, c’est qu’aucune avant-garde ne saurait se construire sans  tirer les leçons de l’histoire du mouvement révolutionnaire et sans prendre en compte les mutations technologiques et sociologique qui ont façonné le monde moderne.

(*) Frantz Fanon  « Les damnés de la terre »

 

5- Pour construire un monde nouveau, le pouvoir doit être réellement entre les mains du peuple.

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Nous ne sommes plus à l’époque où le savoir pouvait être  confisqué par une élite principalement issue des classes dominantes. Nous ne sommes plus dans le contexte où la circulation des populations pouvait être limitée. Nous sommes à l’ère du Smartphone et de Facebook!  Comment imaginer qu’un parti politique puisse encore prétendre élaborer des directives dans son bureau pour ensuite, demander aux masses de les appliquer ?

Les partis représentant les classes dominantes l’ont bien compris et ont adapté leur tactique de domination aux nouvelles réalités. Ils avancent à visage masqué. Encensant les  « mouvements citoyens », ils y délèguent leurs chevaux de Troyes, dont la mission est de faire l’apologie de  l’apolitisme tout en répandant leur propre idéologie, en particulier  l’individualisme et le libéralisme,  et en proposant des objectifs qui conviennent au système dominant.

S’il faut, ici, réaffirmer le principe de l’autonomie du mouvement de masse et des organisations citoyennes, il faut répéter que l’apolitisme ne peut avoir pour résultat que de stériliser leur action. Le rôle des partis politiques qui ont choisi le camp du peuple est, d’une part, de proposer des analyses circonstanciées pour enrichir la réflexion des militants, en toute transparence, sans jamais chercher à les instrumentaliser et, d’autre part, de faire en sorte que ses membres s’impliquent loyalement et avec conséquence dans le mouvement concerné.

 

Mais au-delà des relations entre les partis et les organisations populaires se pose une problématique plus fondamentale : C’est celle du rôle qui revient aux masses dans l’exercice du pouvoir.

Pendant des siècles, l’idéologie bourgeoise occidentale a cultivé le mépris des couches populaires et le racisme  à l’égard des peuples colonisés. Les élites ont été formatées  pour penser que d’elles seules pouvaient venir les solutions à tous les problèmes.

Aujourd’hui, face à tous les dérèglements qui affectent la planète,   les plus grands experts sont contraints de reconnaître la validité des savoirs populaires  dans tous les domaines (agriculture, pêche, médecine, construction, préservation de l’environnement et du vivant, etc.)

Aujourd’hui, aussi, la primauté de la pensée collective commence à être  reconnue. Cela peut être illustré par l’abandon des structures pyramidales dans le management, la recherche, etc.

 C’est là une préfiguration de l’organisation sociale qui permettra à l’humanité d’avancer.

Il s’agit, désormais, de faire en sorte que les masses accèdent réellement  au pouvoir. Le rôle du parti d’avant-garde est justement de contribuer à l’édification des nouvelles institutions qui permettront d’atteindre cet objectif.

Robert SAE

 

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Robert Sae

Professeur de français et d'hisoire géographie à la retraite, Co-fondateur de la radio et du journal "Asé pléré annou lité" (directeur de publication de 1981 à 2010), Membre fondateur du Conseil National des Comités Populaires (CNCP) porte-parole de 1983 à 2010, actuellement Responsable aux affaires extérieures, Journaliste sur Radio Fréquence Atlantique et coordonnateur de PIRFA (Pole Information de RFA).

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