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Racisme. La ministre, les nègres et le hijab ou l’indéfectible appréhension essentialiste du monde

04 Avr 2016
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Les Abymes. Lundi 4 avril 2016. CCN. C’est presque devenu une règle au sein du gouvernement français. Quand il s’agit de nos pays et/ou de nos peuples, les ministres français dérapent. La dernière fois c’était la ministre de la santé, Marisol Touraine, à propos du zika. Cette fois, c’est Laurence Rossignol qui elle, fait dans le n’importe quoi inconsidéré. Sa réflexion racialisée et très mal venue à propos des « nègres », a déjà suscité un nombre très important de réactions indignées. Une manif a même eu lieu devant le siège de RMC à Paris. Le Cran a réclamé sa démission. En Guadeloupe, la classe politique se tait dans un silence qui ressemble à de l’approbation. Gilles Loza, universitaire, a soumis à CCN cette contribution. C’est à lire…


 

L’allusion de Laurence Rossignol, ministre des Droits des femmes sur la conduite des « nègres américains qui acceptaient l’esclavage », dans le cadre d’une interview sur RMC du mercredi 30 mars 2016, est à l’origine d’une polémique, largement reprise sur les réseaux sociaux. Nombreux, en effet, sont ceux qui à l’instar du philosophe afro-descendant Claude Ribbe, qui jugent cette remarque raciste et révisionniste.

On aurait pu dire, à décharge de la ministre, qu’il s’agit d’un dérapage ; de l’emploi malheureux d’un exemple inapproprié, pris dans le feu de la discussion. Mais la multiplication depuis quelques temps, de ce type de "dérapages", de la part de membres de l’exécutif français, produit un effet d’accumulation qui est, en réalité, révélateur d'un système de représentation : une vision condescendante (et, somme toute, méprisante) des « nègres », de l’esclavage qu’un grand nombre d’entre eux a subi, mais aussi, et plus largement, des peuples non occidentaux.

De « la supériorité de la civilisation occidentale » à « l'homme africain qui ne serait pas entré dans l'histoire » en passant par « effets positifs de la colonisation » sous l’ère Sarkozy, ou plus récemment, du déni de toute dimension d’holocauste à l’esclavage par l’actuelle ministre des outre-mer, ou encore la fausse promesse du Président Hollande sur l'indemnisation du peuple Haïtien… Les exemples ne manquent pas, d’un dilettantisme verbal qui ne peut être neutre.

De tels propos sont évidemment à combattre. Mais par-delà les lapsus, livrés de temps à autres par certains dirigeants français, c’est véritablement à un système de représentation éhonté qu’il faut s’attaquer. Il faut relever systématiquement ces méprises, mettre en lumière les incohérences entre les discours et les actes, pour dévitaliser des propos qui relèvent d’une vision partielle et partiale du monde et qui ne présentent, de fait, d’intérêts que pour leurs locuteurs. Ainsi, une analyse approfondie de l’interview de la ministre révèle (au-delà de l’emploi du mot nègre et des propos sur la soumission de certains esclaves) une vision profondément ethnocentriste, et pour tout dire, islamophobe.

L’ethnocentrisme est un concept ethnologique ou anthropologique qui rend compte de la tendance, plus ou moins consciente, à privilégier les valeurs et les formes culturelles du groupe ethnique auquel on appartient.

L’anthropologue Claude Lévi-Strauss a montré en son temps que cette tendance à répudier toutes les manifestations culturelles et les comportements éloignés de ceux dont on relève, est une attitude de rejet ancrée au plus profond des individus, qui réapparaît chaque fois qu’ils sont placés dans des situations dérangeantes de perte de repères. C’est ce biais ethnocentrique qui a, très tôt, conduit les européens à reléguer aux rangs infâmes de la barbarie et de la sauvagerie toutes les autres cultures du monde et justifié la colonisation comme entreprise civilisationnelle.

Céline Lebrun, dans un article intitulé « Universalisme et ethnocentrisme » , soutient l’idée que le modèle républicain français hérité des idées des Lumières, qui est à l’origine d’une certaine construction identitaire française, bien que se prévalant des valeurs universelle et émancipatrices que sont la liberté, l’égalité et la fraternité, s’avère davantage être un ethnocentrisme qu’un universalisme. C’est ainsi que la déclaration des droits de l’homme a légitimé la colonisation. Les valeurs françaises, et plus largement occidentales de démocratie et d’économie de marché se sont diffusées, avec la prétention d’offrir au monde la panacée ; une formule du bonheur, balayant au passage les organisations des sociétés indigènes.

C’est de ce point de vu ethnocentriste que le journaliste de RMC, s’adressant à la ministre des droits de la femme, l’appelle à se prononcer sur le choix stratégique de plusieurs multinationales de l’habillement, comme H&M, Uniqlo ou Dolce et Gabbana, d’investir sur le marché de la mode islamique. C’est de ce même point de vu ethnocentrique que Laurence Rossignol décrète, sans rougir : « On ne peut pas admettre que c'est banal et anodin que de grandes marques investissent ce marché et mettent les femmes musulmanes dans la situation de devoir porter ça. C'est irresponsable de la part de ces marques… » Tous ceux qui participent de la représentation de la société ont une responsabilité… ».

Cet article ne porte évidemment pas sur le bienfondé ou non du choix des multinationales d’investir le champ de la « mode islamique ». Pas plus que sur la pertinence du parti pris du géant agroalimentaire Mc Cain de proposer, afin de mieux le conquérir, des frites épicées au marché indien. Ces propos tendent surtout à démontrer le caractère profondément islamophobe des propos de la ministre ; ils témoignent d’une vision de l'islam, des musulmans, et des questions en rapport, altérée par des préjugés. Engoncé dans sa culture, son histoire, sa conception du rôle, de l’évolution et du droit de la femme dans l’occident globalisé, elle s’avère incapable de concevoir le voile, porté par certaines femmes musulmanes, autrement que comme un objet d’asservissement. Pire, persuadé de la justesse de son jugement, elle proclame la mission libératrice de la République qui doit éduquer les femmes musulmanes qui croupissent non seulement sous le hijab, mais sous le voile obscur de la domination masculine et/ou religieuse.

Le sociologue Nicolas Dot-Pouillard, dans un article intitulé « Les recompositions politiques du mouvement féministe français au regard du hijab - Le voile comme signe et révélateur des impensés d’un espace public déchiré entre identité républicaine et héritage colonial » , montre combien que « Le voile est soumis au principe d’analogie : il rappelle, ipso facto, celui des rues de Téhéran ou de Casablanca. En un sens essentialisé, le voile est avant tout, dans cette perspective, signifiant et symbole d’une dynamique politique mondiale, dont la République et la laïcité seraient les derniers remparts ».

En dehors de la culture française, des luttes des femmes occidentales pour la contraception, l’avortement, le droit de vote, le droit au travail, il existe d’autres systèmes de représentation du monde, dans lequel les femmes tiennent une place qui les a pleinement, avant que le modèle féministe occidental, la guerre des sexe bovoirienne, ne vienne polluer l’équilibre séculaire de leur conception des relations hommes-femmes.

Si l’enjeu est, ainsi que l’affirme la ministre à partir de sa grille de lecture, « celui du contrôle social sur les corps des femmes », comment expliquer que Samira, une jeune femme musulmane, française, éduquée (infirmière) ait immédiatement contacté RMC pour protester ? Profondément agacée par la prise de position de Laurence Rossignol, qu'elle voit comme une nouvelle attaque contre la communauté musulmane, elle s’insurge : « Nous sommes dans un pays libre et nous avons le droit de nous habiller comme on veut ». Comment expliquer encore qu’en réaction aux tensions communautaires, de plus en plus de femmes musulmanes portent-elle aujourd’hui le voile en France ?

Sans être musulman, et encore moins un adepte de l’asservissement de la femme, il est possible d’affirmer, avec Annamaria Rivera , que « l'universalisme particulier et abstrait qui se manifeste dans de telles positions s’inscrit dans une conception hégémonique occidentale et dans des stratégies impériales ».

Il faut, pour cette auteure, voir derrière ces rhétoriques universalistes, une civilisation qui privilégierait une sorte de « nous-centrisme » ; une dualité entre un « nous » et un « eux » opposant la population majoritaire française et les minorités issues de l'immigration – aux antipodes de la nécessaire neutralité qu’implique l’impératif du vivre ensemble. Les préjugés ont « la peau dure ».

L’ethnocentrisme occidental se manifeste notamment dans l’action humanitaire domaine où s’illustre, s’il en était besoin, la volonté obstinée des occidentaux de s’ériger en gendarmes du monde. Ces derniers ne tirent pas de leçons de leurs expériences, que le long terme à pourtant souvent révélées comme malheureuses. La démocratie, tant chantée, n’est plus qu’un leurre insipide qui ne garantit pas la souveraineté des peuples face à la tyrannie des élites et des multinationales.

Elle a de plus trop souvent servi de prétexte au néocolonialisme et à la volonté d’une mainmise des puissances impérialistes sur les ressources des pays en développement. Le marché capitaliste s’avère, par ailleurs, impuissant à s’autoréguler et à remédier aux externalités négatives ; pollution planétaire et épuisement des ressources, qui découlent de son fonctionnement.

La mondialisation ne profite qu’aux régions de la triade (Europe, Amérique du Nord, Asie), tandis que le monde s’embrase dans une lutte contre le terrorisme international. Pourtant, cette ministre-là, comme bien d’autres décideurs occidentaux, ne semble pas capable d’ôter ses lunettes pour penser le monde différemment.

Or, ainsi que le souligne Céline Lebrun, l’« "assignation communautaire par le regard de l’Autre majoritaire ", participent à la construction d’identités conservatrices, à une " islamisation " qu’on prétend par ailleurs vouloir éviter, à une " auto-assignation du regard minoritaire sur lui-même ".

Autant de conséquences du mythe républicain... Tandis que le philosophe Michel Onfray, davantage provocateur, affirme que la politique islamophobe de l’Etat français actuelle, contribue largement à expliquer les actions terroristes dont ce pays, comme ses alliés, est maintenant victime . L’incapacité des puissances occidentales à penser le monde en dehors d’eux-mêmes, n’est pourtant pas de bon augure pour l’avenir d’un monde que leur diktat a déjà rendu bien tourmenté. Elle laisse entrevoir, au contraire, un très long chemin jusqu’à une mondialisation apaisée. Car celle-ci ne se réalisera ni par la multiplication des bombardements sur des cibles extraterritoriale (souvent située dans des pays dotés de ressources), ni par l’imposition au monde d’un ordre néolibéral sauvage.

Edouard Glissant, prenant acte de la mondialisation comme « un état de fait de l'évolution de l'économie et de l'Histoire, qui procède d'un nivellement par le bas », propose de repenser celle-ci en mondialité. Chez Glissant, la mondianité repose sur volonté de mise en présence des cultures qui doivent se vivre dans « le respect du Divers ». Elle s’entend comme une approche poétique et identitaire pour la survie des peuples au sein de la mondialisation. Le projet vise à sortir du processus d’aliénation et d’uniformisation culturelle qu’engendre la domination économique actuelle, sous l’égide des multinationales et des états occidentaux, pour tendre vers un enrichissement intellectuel, spirituel et sensible de l’humanité. Madame la ministre, décentrez-vous !

*Gilles Loza Professeurs Sciences économiques et sciences sociales et en Finances publiques. (Master en Relations internationales et politique comparée, Master en Droit public).

 

[1] Céline Lebrun, universalisme ou ethnocentrisme ? -Islam et Etat en France : de la république coloniale à la république post-coloniale in Les mots sont importants.net, [En ligne], mis en ligne le 30 juillet 2012. URL : http://lmsi.net/Universalisme-ou-ethnocentrisme

[2] Nicolas Dot-Pouillard, « Les recompositions politiques du mouvement féministe français au regard du hijab », SociologieS [En ligne], Premiers textes, mis en ligne le 31 octobre 2007. URL : http://sociologies.revues.org/246

[3] Bruno-Nassim Aboudrar, Comment le voile est devenu musulman ?, Flammarion, mars 2014.

[[4] Annamaria Rivera, Les dérives de l'universalisme. Ethnocentrisme et islamophobie en France et en Italie, La Découverte, 2010, 212 p.

[[5] PhilippeMontoisy, De l’ethnocentrisme dans l’action humanitaire occidentale, in Action, solidarité, Tier-monde, [En ligne], mis en ligne le 5 décembre 2006. URL : http://astm.lu/de-l%E2%80%99ethnocentrisme-dans-l%E2%80%99action-humanitaire-occidentale/

[[6] Michel Onfray, La France doit cesser sa politique islamophobe, in Le Point,[En ligne], mis en ligne le 16 novembre 2015. URL : http://www.lepoint.fr/societe/michel-onfray-la-france-doit-cesser-sa-politique-islamophobe-15-11-2015-1981858_23.php

 

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