Guadeloupe. Le « Débat » avec Fillon : Pourquoi Domota a eu raison de se révolter

31 Oct 2016
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Pointe-à-Pitre. Lundi 31 octobre 2016. CCN. Jeudi dernier Elie Domota, secrétaire général de l’UGTG était convié par France 2 à débattre en direct avec l’ex premier ministre François Fillon. Peu de temps avant Fillon l’ultra conservateur marchant sur les plates bandes du FN, avait  commis des propos sur la colonisation francaise et l’esclavage, qui sont sans l’ombre d’un doute, négationnistes. Domota, en direct des jardins de France-Télévision Guadeloupe a été littéralement empêché de s’exprimer dans ce « faux débat »par Karim Rissouli, un journaliste franco-maghrébin. Domota a semblé s’énerver, mais cette colère médiatique est plus que légitime car le  secrétaire général de l’’UGTG a été comme piégé, dans un débat qui n’en jamais été un. Face à l’assourdissant silence de certains politistes guadeloupéens, Dimitri Lasserre, intellectuel francais, auteur de « Néocolonialisme aux Antilles » a assisté depuis la France à ce « débat »-il a soumis à CCN son commentaire éclairé. C’est à lire…

Mon commentaire sur le « débat » Domota Fillon sur France 2

 

Par Dimitri Lasserre*

Il n’est pas dans mon habitude de commenter l’actualité car cette dernière foisonne, à l’heure des médias à qui il plaît de vendre tout ce qui peut se vendre – c’est-à-dire, la plupart du temps, à peu près n’importe quoi –, d’informations morcelées, parfois inexactes, d’interprétations mutilantes, de tournures approximatives et d’instants annihilant jusqu’à la possibilité de penser. Cela vaut d’autant plus, on l’entendra, dans les médias de masse, auxquels un très large public est déjà acquis. Un tel contexte ne peut que générer des instants d’absurdité et, s’il les fallait tous commenter, l’œuvre d’une vie ne saurait suffire à faire état des instants d’une seule journée. Certains journalistes pratiquent une telle herméneutique déformante, réduite dans un langage conceptuel si appauvri – sans doute pour qu’il soit compréhensible sans effort par le plus grand nombre – que nous aurions tort, certainement, de nous attarder sur leur contenu ; lequel se trouve vidé, en amont, par sa forme, qui ne peut pas tout dire – qui, en tout état de cause, peut dire si peu.

Reste que, lorsqu’il s’agit de traiter de sujets graves à des heures de grande écoute, des sujets qui concernent l’histoire passée et contemporaine d’hommes emprisonnés par le discours de l’instant, que nous interviendrions quand même – ne serait-ce que par respect pour l’intelligence de ceux à qui s’adressent ces discours, et par respect pour ceux qui, par effet domino, en subissent les conséquences. Ce serait méprise de croire que le discours vide n’amène aucune action ; au contraire, matrice de son propre sens, il constitue souvent le déclic de la puissance en attente d’action, laquelle l’institutionnalise, souvent dans une grande cohérence ; laquelle se met à son service – au service, ne craignons pas de le dire, du pouvoir.

C’est ce qui m’est apparu lorsque, alors que je travaillais à quelques écrits et fut interrompu par un coup de téléphone, exhorté d’allumer ma télévision pour regarder France 2 – chose qui n’était guère dans mes habitudes –, j’assistai, quelque peu incrédule, au « débat », long d’à peine un peu plus de six minutes, entre François Fillon, candidat à la primaire pour le compte des « Républicains », et Elie Domota, secrétaire général de l’UGTG, sur le plateau de « L’émission politique ». Inutile sans doute de le préciser : de débat, il n’y eut point ; de discussion non plus d’ailleurs ; la nécessité de l’instant mêlée à celle du langage conceptuel journalistique et politique ne le permettant pas.

Le fond du propos était pourtant simple : Domota interpellait Fillon sur son discours de Sablé-sur-Sarthe, tenu le 28 août 2016, dans lequel ce dernier prononçait, en anaphore, les phrases suivantes :

« Non, la France n’est pas coupable d’avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du nord.

 

Non, la France n’a pas inventé l’esclavage. »

Outre le caractère provocateur de ces phrases, l’on peut encore se demander quelle put être leur utilité. Nul, en effet, n’accuse la France d’avoir « inventé l’esclavage » – un tel propos constituerait une contre-vérité historique –, nul, non plus, ne la veut rendre coupable de « partager sa culture » aux autres peuples. Le problème réside ailleurs ; il rampe derrière les mots, derrière ce vouloir dire, au sens de Wittgenstein – qui nous met en garde contre les habits des propositions, qui masquent, parfois à peine, leur contenu formel –, qui cache mal ce dont il est question ici : à l’époque coloniale, l’Etat français ne s’est pas contenté de « partager sa culture », mais a massacré des populations et réduit d’autres en esclavage. De cela, l’Etat s’est rendu coupable, comme de biens d’autres choses – notamment de conséquences multiples de ce premier mouvement colonial.

Revenons sur le « débat », sur sa forme et sur son fond – qui peuvent être, par-ci, par-là, confondus, tant la toile de fond est friable et sait se rendre invisible. Domota, qui fut le premier à prendre la parole, reprochait à Fillon d’avoir tenu des propos racistes, propres à la plupart des dirigeants politiques, à l’endroit des peuples colonisés. Il remarqua ensuite que, au nom du partage des cultures, Duplessis et de l’Olive, en 1635, avaient commandité le massacre des populations indigènes de la Caraïbe ; s’ensuivit la traite négrière et l’esclavage – manière on ne peut moins sympathique, on ne peut le nier, de faire connaître ailleurs ses goûts, ses valeurs et sa culture. Domota n’eut pas vraiment le temps de développer son propos et, habitude de l’instant oblige, fut coupé au bout de quarante-trois secondes, afin que Fillon puisse répondre de ses accusations concernant son « racisme ». Elie Domota put à nouveau accrocher la parole et souligna que la mise en esclavage des Africains qui s’étaient rebellés ne devait pas être réduite au problème du « partage des cultures », mais à celui de la colonisation. A nouveau coupé, il demanda trente secondes pour finir de développer son propos ; elles ne lui furent pas accordées.

Il ne sera pas question ici du procès de l’attitude d’une risible condescendance des journalistes, mais encore du fond, de la tournure du discours – qui conditionne le fond ou, si l’on veut, qui en dit long sur lui –, de la dém-ago-gie qu’il recèle, ainsi que de la pauvreté de sa teneur, de l’incapacité à dire quelque chose à propos, précisément, de ce que disait Domota. Fillon, bien sûr, se défend d’être raciste ; ce qui est, à dire vrai, une défense inappropriée, une essentialisation d’un événement précis – le propos de sous-entendu raciste – vers une identité – celle du candidat à la primaire –, acte manqué démagogique, peut-être : preuve à l’appui, dit-il, son discours en hommage à Aimé Césaire, suite à son décès ; discours dans lequel il n’est jamais question de colonialisme, et qui laisse pressentir que soit François Fillon n’a pas lu Césaire, soit qu’il n’en a retenu que ce qui lui convenait – à savoir ce qu’à pu lui apprendre Wikipédia sur la « négritude », et ce qu’il a déformé de cet apprentissage. 

Passons là-dessus, et revenons à la suite, dans laquelle Fillon affirme ne pas vouloir verser dans la « repentance ». Or – et Domota le signale à de nombreuses reprises –, il n’est jamais question de repentance. D’ailleurs, on ne sait pas vraiment autour de quoi gravite la discussion, dans la mesure où le problème que souhaitait soulever Domota, afin justement de rendre un échange possible autour d’un problème, n’a jamais pu être posé ; et pour cause, coupé dans le moindre de ses mots, il lui était impossible de mettre le doigt sur un phénomène susceptible de rendre possible les conditions d’un dialogue fructueux – et parlant de quelque chose. C’est que les journalistes, ces mimes bavards de l’instant, se sont arrêtés au mot « raciste », et ont ainsi déplacé le débat, créé un problème qui n’en était pas un – qui n’était pas le problème véritable de la discussion. A l’évidence, la teneur des propos racistes – au moins sous-entendus ; en vérité, inscrits dans la trame de son discours – par Fillon, n’est pas à débattre : c’est un fait. Pourquoi alors insister là-dessus, ce sur quoi précisément il n’y a rien à dire ? Il est probable que les organisateurs de ce « débat » n’eussent pas même conscience, limités dans leur propre champ d’intellection – le champ que leur ouvre leur langage conceptuel –, que le problème qu’ils soulevaient n’en était pas un, que, à proprement parler, ils fabriquaient un problème ad hoc, pour les besoins de la cause, qui légitimait, ou retardait l’échéance quant aux responsabilités de l’Etat vis-à-vis de ses néocolonies, le discours de François Fillon et, plus généralement, celui d’une classe politique au discours étonnamment uniformisé. Clou du spectacle, Fillon glisse que, à l’époque de la grève générale : « C’était comme ça le dialogue [avec Domota] », comme si c’était Domota qui rendait impossible le dialogue… Voilà ce que l’on peut raisonnablement nommer, pour rester fidèle à nos idées, agocolonialisme en marche.

Suite, donc, à son plaidoyer, dans lequel il se défendait d’être raciste, Fillon céda la parole à Domota, et les journalistes lui autorisèrent à développer ses idées et poser une question. Après avoir insisté sur le fait que ni lui, ni ceux dont il se faisait porte-parole, ne mandait quelque repentance, il demanda si, dans la mesure où les représentants de l’Etat et des grands partis politiques brandissent sans cesse la bannière de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, dans le cas où il serait élu aux plus hautes fonctions de l’Etat, François Fillon serait prêt à revenir sur les indemnisations accordées à la classe békée suite à l’abolition de l’esclavage de 1848, et restituer aux descendants d’esclaves les terres attribuées autrefois aux esclavagistes par les républicains. Sans ciller, Fillon rétorqua qu’il n’était pas question pour lui de sombrer dans la repentance, parce que, selon lui, faire porter aux « Français d’aujourd’hui » les responsabilités de ceux d’antan, c’est se repentir. Et vraisemblablement, se repentir d’un passé horrifiant, c’est mal.

Quoi qu’il en soit, ce n’est évidemment pas la repentance qui est en cause ici, mais simplement l’action politique. Jusqu’où les politiciens sont-ils prêts à agir pour défendre les principes qu’ils élèvent au niveau du sacré ? Pas bien loin apparemment. Le discours, ancré dans le langage conceptuel du néocolonisateur, ne laisse pas penser autrement qu’à travers les filtres d’un paradigme bien étriqué. Quant à Domota, il s’est trouvé mis hors jeu par les journalistes, fabricants d’intentions – acteurs de la déformation –, et même par le public, pris d’un rire naïf devant l’impuissance de Domota à s’exprimer – tentant, en vain, de reprendre la parole pour porter un sens différent, de confronter un autre langage conceptuel, un autre paradigme. Les deux points de vue sont si incommensurables que, irrémédiablement, aucune discussion n’est possible ; et toute ouverture est refusée par le néocolonialisme – qui, puisqu’il est en position dominante, peut s’offrir ce luxe.

Je clôturerai ce commentaire sur un point qui m’est apparu crucial : au cours de son intervention, Domota a soutenu que les propos tenus par Fillon dans son discours de Sablé-sur-Sarthe relevaient de « l’apologie du crime contre l’humanité » – ce qu’il a répété deux fois dans son intervention. …Et pourtant, lorsque l’on dissimule la réalité coloniale et que l’on l’assimile à du « partage de la culture », comme s’il n’y avait rien d’autre, comme si l’expérience coloniale s’était limitée à cela, ne fait-on pas l’apologie du phénomène en question ? J’entends que, ce dont Fillon fait l’apologie, c’est du « partage de la culture » qui, apparemment, lui semble bénéfique. Mais comme ce « partage » recouvre un phénomène bien plus grand, qui lui est irréductible mais que Fillon veut rendre réductible à ce seul phénomène – et encore, à ses aspects les plus positifs ; ce qui le limite à un champ phénoménal très restreint, car il ne faut pas oublier que le « partage » culturel peut aussi être un vecteur d’aliénation particulièrement violent –, c’est de l’ensemble du phénomène dont nous devons tenir compte ; et ce dernier déborde de toutes parts du vase, trop petit, du « partage de la culture ». Si l’on s’accorde sur le caractère criminel de la traite négrière, qui fait partie intégrante de ce phénomène, qui en est l’un des principaux mouvements, et que, finalement, on se dit que ce n’est pas si mal, parce que cela a permis un « partage de la culture », de quoi fait-on l’apologie ? Que défend vraiment l’apologue du « partage de la culture » ?

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Dimitri Lasserre

Docteur ès Economie, chercheur, auteur

Site internet : https://www.facebook.com/dimitrilasserre/
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