Guyane. Social : ce que nous dit cette crise et qu’on ne nous dit pas

31 Mar 2017
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Max Etna (Géographe) Max Etna (Géographe)

Cayenne. Vendredi 26 Mars 2017. CCN. Certaines crises sociales peuvent se lire comme un mal nécessaire, celle que traverse aujourd’hui la Guyane en prend sacrément le chemin. Avec des facettes certes différentes, elle alimente le fleuve vociférant des revendications ultramarines. Pas de quoi étonner les voisins Guadeloupéens qui ont su imposer en 2009 le pouvoir de la rue, dans un contexte géographique et socio-économique où prime l’insularité. Et ce coup de force d’un peuple dressé contre l’Etat et les élus a connu bien des péripéties dont celle de la capitulation des institutionnels au Complexe World Trade Center (CWTC) de Jarry que personne n’a oublié. Souvenons-nous, cet exercice de vérité fut le point de départ du fameux « sé pa ta yo » (probablement plutôt territorial qu’ethnique), puis du déraillement des tenants de la pwofitasyon à tout va, enfin du renforcement des aides salariales même si le tissu des entreprises s’en est trouvé affecté. Ainsi s’inscrivait dans l’Histoire un certain LKP, vecteur d’évolution sociale empreinte d’équité.  L’analyse pour CCN du géographe Max Etna.


Vu d’un oeil hexagonal au travers du prisme de la « poussière d’empire » ou des colonies, la litanie protestataire guyanaise trouverait sa justification dans le même acabit explicatif que celle de la problématique globalisante à l’excès des Outre-Mers : danseuses de la République alanguies sous les Tropiques et croqueuses de crédits, qui s’agitent au gré des alizés fantaisistes.

Il est donc temps de faire un petit rappel et de revenir aux fondamentaux géographiques parfois même ignorés de nos énarques. La Guyane est placée dans un ensemble continental précambrien portant le nom de « Plateau des Guyanes » étendu sur plus de 2000 km depuis le Vénezuéla jusqu’au Brésil. Sa spatialité n’a rien d’insulaire et constitue un atout indéniable en termes de développement durable. Pensez donc :cette France équinoxiale couverte d’une forêt ombrophile quasiment intacte, désormais de ce fait protégée et gérée par le Parc national amazonien recèle sur sa frange littorale un site idéalement placé pour le départ vers l’espace, départ énergétiquement économe. S’y ajoutent les ressources minières, halieutiques, sylvicoles, agricoles et touristiques, autant de leviers qui ont été incomplètement actionnés et bien mal aimés et insuffisamment préservés et aidés. Les nombreux fleuves et criques apportent par ailleurs les bases de voies de pénétration et de circulation nécessaires à la vie de relations et d’échanges. Quoi de commun par conséquent avec des entités îliennes lilliputiennes à l’exception de la Nouvelle Calédonie dans le cénacle dom-tomien !

Quant à l’Histoire de ce morceau de la France des lointains, elle se résumerait de façon peu glorieuse par des essais de plantations avortés et l’institution de lieux de relégation pour prisonniers de droit commun et politiques. Places fortes que certains personnages ont voulu récemment remettre en activité... Du reste c’est pourquoi les Etats-Unis, dans leur volonté d’OPA sur les Antilles françaises et la Guyane vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, ont pointé du doigt cette carence démocratique due au bagne.  En résumé jusqu’en 1950, la Guyane traîne derrière elle l’image d’un centre de déportation dans un pays impénétrable au climat délétère et halitueux. N’oublions pas cependant l’or, objet de la ruée du début du 20ème siècle mais sans retombées locales prégnantes.

Tout change dans les années 1960 avec la création de la base spatiale de Kourou. Mais cette infrastructure industrielle de pointe et d’avenir ne s’accompagne malheureusement pas - comme souvent dans l’Outre-Mer - d’un développement concerté, efficient et, pour reprendre une terminologie géologique afférente aux vieux boucliers, d’un métamorphisme régional.

Un Guantanamo bis !

L’appel d’air créé par ce relatif élan économique a provoqué un courant migratoire (asiatique, haïtien, brésilien venus s’agréger au substrat des populations locales amérindienne, boni et créole) participant certes d’une dynamique démographique mais fort mal managé par les autorités.

Tout ceci a donné le mal développement que connait ce pays confronté à une accumulation d’impérities et d’un ras-le-bol général au vu de la mobilisation monstre de ces derniers jours. En poussant le cynisme à l’extrême, c’est à se demander si les gouvernants n’avaient pas en tête un plan de repli stratégique sur une enclave réduite à Kourou, sa base et son port. En imaginant le pire, un Guantanamo bis en quelque sorte.

Maintenant, et se distinguant de l’épisode LKP, c’est un collectif intégral y compris les politiques de tous bords et le patronat qui est à la manoeuvre et souhaite obtenir des ministres de l’Intérieur et des Outre-Mers les réponses tangibles aux demandes lancinantes en termes de moyens ciblés dans les domaines de la santé, la sécurité, de l’éducation, des infrastructures, de l’emploi et du développement économique durable. Il convient pour cela de transformer l’essai du changement institutionnel de 2015 en y couplant la loi sur l’égalité réelle et la finalisation du Pacte pour l’avenir de la Guyane en attente depuis 2013. Cela signifie que l’on doive s’interroger sur la notion même de développement. A ce titre le dictionnaire de la géographie (de Pierre Georges et de Fernand Verger) énonce : « Alors que la croissance caractérise simplement l’augmentation des dimensions économiques (indices de production), le développement désigne, lui, les processus tendant à la fois à la diffusion harmonieuse des effets de la croissance dans la société entière et à l’acquisition d’une autonomie de croissance ». Nous touchons là, en particulier en ce concerne les derniers mots, à la ritournelle quelque peu désespérante des investissements improductifs et mal ciblés qu’ils soient européens ou pas. Les cibles seraient-elles bien choisies et bien pourvues qu’elles s’avèreraient stériles si comme le préconise Pierre Gourou, s’en prenant à la soi-disant fatalité du déterminisme économique de la zone intertropicale, elles ne se doublaient pas de « techniques d’encadrement » performantes.

A cet égard, une question devrait être traitée et trouver réponses transparentes : quels bénéfices retire la Guyane de sa base spatiale ? Combien d’autochtones y trouvent emplois ? De quelle « diffusion  harmonieuse » fait-elle profiter le territoire ? En clair quels avantages en termes de PIB tire la Guyane de sa géographie  et, comme le prétend Orsenna, ne faut-il pas considérer la géographie comme remède au simplisme politique et aux folies mercantiles ?

Nombre de ces considérations semblent pourtant absentes des programmes des 11 candidats à l’élection présidentielle, qu’ils regardent par le filtre marxiste ou  le filtre libéral. Espérons que la venue des deux membres du gouvernement prendra la mesure exacte des problèmes afin que la corbeille de la mariée équatoriale ne reste pas encore une fois bien vide.

 Max Etna (géographe) 

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