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Cadres peaux noires de haut rangs mais… masques blancs ?

13 Déc 2018
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Abymes. Jeudi 13 décembre 2018. CCN. Je lis et observe, depuis l’affaire Bélénus-SEMSAMAR- (MACRON ?), la révolte des Cadres. Ils disent bien que c’est au-delà de ce cas particulier qu’ils veulent « œuvrer au RESPECT des COMPÉTENCES de DIRIGEANTS GUADELOUPÉENS et plus particulièrement des cadres, experts et cadres dirigeants à haut potentiel. »... Et situent leur démarche dans le temps et l’espace par la formule « Ici, maintenant et demain »

Une telle prise de position qui, à n’en pas douter, est bien d’ici en Guadeloupe, appelle un premier lot d’interrogations : pourquoi eux et pourquoi maintenant ? D’emblée on comprend qu’il s’agit de remettre en cause le fait que notre pays soit administré depuis Paris et ce, précise le texte « depuis toujours ». Ce qui amène l’autre question : alors pourquoi maintenant, après tant d’années ? Et puisque ce sont ceux-là, identifiés par eux-mêmes comme «dirigeants guadeloupéens » qui dénoncent [pourquoi ne pas la nommer ?] la gestion coloniale « de toujours », subie par l’ensemble du peuple guadeloupéen, y compris leurs subalternes, avec ou sans grade, iront-ils jusqu’à interroger leur propre comportement de toujours ? En vérité, considérés dans leur ensemble, ils sont moins ressentis par le peuple comme des victimes de l’arbitraire ou autre forme de gestion coloniale que comme ses facilitateurs. De ce point de vue, leur appel pourrait sembler être adressé moins au peuple aux fins d’une tardive solidarité guadeloupéenne qu’au pouvoir colonial qui les met au placard selon son bon vouloir, malgré de bons et loyaux services. 

On comprend donc pourquoi, quoiqu’il s’en défende, l’appel des cadres dirigeants rebondit opportunément sur le sort de Marie-Paule Bélénus. Dès lors, la première difficulté est que, pour les milliers d’angoissés des fins de mois de salaire ou de pension de retraite ou de chômeurs constituant notre peuple, elle n’est pas à plaindre outre mesure. L’autre difficulté est de parvenir aux yeux du plus grand nombre à faire le distinguo entre les orientations des politiques publiques et les cadres «dirigeants » qui ont la charge d’aider à l’élaboration et la mise en œuvre de la décision politique.

Il est vrai, comme ils disent, que sur plus de 30 grandes administrations « françaises » en Guadeloupe [depuis toujours] « les directrices, directeurs guadeloupéens sont une exception ». Cependant, si c’était le contraire - à moins de faire de la couleur de la peau ou du lieu de naissance un critère d’évaluation de la compétence, voire du patriotisme - ces administrations seraient-elles moins françaises ? En colonie, peaux noires de haut rang portent ostensiblement masques blancs et chacun défendant son beefsteak finit bouché... Autrement dit, sourd à l’intérêt du plus grand nombre. Est- vraiment ainsi, par la négrification des cadres dirigeants sans vrai projet d’autonomie ou d’indépendance politique DU PAYS, comme cela s’est vu dans nombre de néo-colonies africaines, que se pose la question pour demain ? Est-il besoin de roitelets nègres plus que de liberté, d’équité, de non-discrimination et de démocratie au profit du plus grand nombre ?

Tout part, me semble-t-il, de la libération des esprits et des cœurs de toute tutelle coloniale. Il faut l’exprimer mieux que ça et plus nettement. Mieux et plus nettement que par tous les modes réglementés, les principes et les procédures censés protéger les cadres dans le système, républicain là-bas, colonial ici. Dont la Raison d’Etat fait allègrement et impunément fi, selon les intérêts stratégiques de la Puissance française en colonie.

Les cadres dirigeants de plus ont un avantage de taille : ils ne sont pas élus. Pourtant, ils inspirent l’orientation des politiques publiques plus fortement et constamment que les élus. Un élu, lui, peut être sanctionné par le peuple et disparaître soudainement de la scène, alors qu’un cadre dirigeant reste dans les coulisses, mandature après mandature. Les plus anciens ont servi maints exécutifs, sans inspirer jamais cette nette rupture avec l’administration « depuis Paris » mise en exergue, maintenant pour demain, par les signataires de cet appel...Jamais trop tard, me dira-t-on. Alors, que dire ? Ce que je viens de dire. Que faire ? Sinon applaudir des deux mains, mais avec prudence et vigilance critique.

Parce qu’en faisant le bilan entre l’époque où les patriotes guadeloupéens prônaient le retour des cadres au service du Pays et maintenant, il est constats qu’on ne peut masquer davantage. Après plus de trois décennies de décentralisation qui ont vu s’édifier, à partir des nôtres, une importante fonction publique territoriale et peu de capitaines de l’industrie ou de l’économie productive en général, que peut-on constater ? Que le développement d’une pensée politique guadeloupéenne, avec sa propre capacité d’invention, a été inversement proportionnelle à la consolidation de cadres dirigeants dans la sphère politicienne, à l’auto-confinement du discours patriotique ou à l’éparpillement en agitation protestataire des forces de propositions d’une autodétermination politique. Mais les signataires de l’appel des cadres dirigeants concluent : « Attention à ce qu’on ne se serve pas de notre manque de solidarité, de notre individualisme ! » On ne peut être plus lucide.

 

 

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Frantz Succab

Frantz Succab est un journaliste indépendant en Guadeloupe et est auteur dramatique et militant culturel -citoyen. Membre du Kolèktif pou Sové Gwadloup (KSG).

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