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Edito collectif. Guadeloupe : La gravité de la situation et l’appel des intellectuels …

18 Juil 2019
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 Face à l’urgence de notre quotidien des intellectuels , des universitaires , se positionnent et contribuent ainsi à la dénonciation du système colonial. Ceux qui ont accepté de signer cette tribune  sont dans le droit fil de la pensée de Frantz Fanon qui disait que : «  l’intellectuel peut aussi avoir un rôle “subversif” en décidant de devenir un intellectuel organique d’une fraction dominée de la société. Il devient dès lors un grain de sable dans l’hégémonie construite par le bloc historique dominant. Dans cette perspective, les intellectuels participeront à la production d’un nouveau bloc historique par la mise en crise, sur le plan politique et idéologico-culturel, du rapport de domination entre dominant et dominé ; entre colonisateur et colonisé. La production de ce nouveau bloc historique passe par le refus des colonisés puis des post-colonisés, et notamment des “intellectuels” parmi ceux-ci, de l’acceptation passive leur de subalternité « 

Danik Ibrahim Zandwonis

CCN. juillet 2019

Pourquoi il est urgent de penser Péyi Gwadloup dans un contexte de néocolonialisme.

EDITO COLLECTIF CCN 2

Le statu quo institutionnel et statutaire que l’on nous a longtemps présenté comme l’option la plus sûre pour les Guadeloupéens, alors même que la Constitution française nous permet déjà depuis longtemps de faire l’expérience d’une plus grande liberté et de plus grandes responsabilités pour mieux répondre aux problématiques locales (au lieu de nous complaire dans une « politique de l’intendance »[1],) nous a fait beaucoup de mal.

Tout d’abord parce que ce statu quo est depuis longtemps l’expression la plus aboutie d’un néocolonialisme qui ne dit pas son nom mais qui, subrepticement, s’est installé dans la vie politique et intellectuelle guadeloupéenne au point d’annihiler ce courage qu’il manque manifestement pour penser guadeloupéen et déployer le sens du Péyi Gwadloup. Un frein néocolonial qui a été intégré par nombre de nos politiciens et quelques intellectuels qui ont fait de ce statu quo leur meilleure solution pour la Guadeloupe et ont de facto inculqué cette culture du statu quo à la population guadeloupéenne, anesthésiant ainsi toute entreprise de liberté et de responsabilité. Et ce à tous les niveaux ! Se contenter de gérer administrativement et financièrement, dans un cadre désormais obsolète et pensé loin de nos réalités, et en n’ayant comme seul projet que la conduite de carrières administratives et politiques, tue la Guadeloupe et les Guadeloupéens à petit feu. Notre avenir dans un contexte d’effondrement thermo-industriel est hypothéqué …

S’il suffit d’un exemple de cette triste agonie, celui de l’exode de nos jeunes est l’un des plus édifiant. Il est notamment lié à l’absence de possibilité de mettre en place politiquement un dispositif de préférence guadeloupéenne à l’emploi comme il existe par exemple une préférence polynésienne. La crise de l’emploi en Guadeloupe génère le fait que de nombreuses familles sont séparées. Des billets d’avion aux prix exorbitants font que certains ne revoient pas leurs proches pendant plusieurs années. Il existe également une inégalité de traitement lors des procédures de recrutement : des postes généralement pourvus avant même leur publication sur les sites hexagonaux d’annonces d’emploi. Les jeunes se sentent contraints de quitter le territoire car ils ne souhaitent pas être un poids financier pour leurs familles. D’autres jeunes sont partis étudier dans l’hexagone ou à l’étranger et ont fini par s’adapter à leurs nouvelles vies. Ceux-là décident naturellement de ne pas revenir en Guadeloupe sauf à y faire un retour temporaire pour des vacances. Ces jeunes, en partant, peuvent toutefois se retrouver à subir, au final, de la discrimination à l’embauche (apparemment le phénomène s’exporte en Guadeloupe au regard de l’affaire du Lycée Bel Air) ou pour trouver un logement. La plupart des ultramarins recherchant un logement en métropole connaissent ce reproche quasi-systématique des bailleurs : « votre caution doit être domiciliée en France » car la Guadeloupe n’est pas considérée par tous les français comme faisant partie de la République française. Certains en arrivant là-bas se retrouvent totalement isolés car n’ayant aucune famille en métropole. Il existe également en Guadeloupe cette fois, une mise en œuvre de la politique du rabaissement. On a l’impression que certains employeurs ont le raisonnement suivant : sur une tâche professionnelle donnée, un guadeloupéen fera moins bien que quelqu’un venant de l’Hexagone voire de l’étranger. Certains Guadeloupéens ont perdu confiance en leurs capacités, alors que notre peuple est gorgé de talents. Lorsque, miraculeusement, un jeune guadeloupéen réussit la prouesse de trouver un emploi, c’est généralement parce que sa famille ou lui-même est doté d’un bon « réseau ». Pour les autres, ils sont généralement affectés sur des postes qui sont bien en-deçà de leurs connaissances ou de leurs capacités et ne s’épanouissent donc pas dans leur emploi. Généralement, s’ils trouvent un meilleur poste ailleurs qu’en Guadeloupe, ils ne s’en priveront pas. Qui peut d’ailleurs le leur reprocher ? Ils ont toute une vie à construire ou une famille à nourrir. Une politique spécifique de l’emploi local est donc nécessaire. Elle n’est possible que dans un nouveau statut.

Nier le nécessaire besoin pour la Guadeloupe de se doter d’un véritable choix de société, avec une vision intégrant la finitude des ressources naturelles et le déclin de l’exploitation des flux de matière et d’énergie traversant notre société, mais également avec des outils institutionnels et statutaires suffisamment évolués pour répondre aux besoins de la population, notamment les besoins écologiques vitaux, prive notre peuple de capacités de résilience et de réussites individuelles et collectives. Pratiquer une omerta statutaire pour avancer aux pas du général parisien est une erreur historique. Ce statu quo néocolonial endort les aspirations et les énergies locales et aboutit à ce qu’on se contente de miettes et de peu en gérant la pénurie (car nous manquons de beaucoup et surtout de lucidité et d’anticipation sur bien des points). Aujourd’hui en Guadeloupe, avec nos communes endettées et avec un budget dédié aux outre-mers qui a de toute façon commencé à diminuer fortement pour notre pays; nous pensons que le chemin à suivre pour créer la Guadeloupe dont nous avons tant besoin, passe par la confiance dans la résilience et dans le génie guadeloupéens, tout en osant innover pour un projet de société inclusif que serviraient un statut et des institutions à la carte.

Ce chemin ensoleillé nous osons le penser et le révéler. Nous voulons l’arpenter et le raconter. Certes, il faut bien avouer que chez nous, le citoyen donne souvent plus de crédit aux idées d’intellectuels qui sont décédés ou basés ailleurs que dans le pays. Des gens qui ne sont pas natif-natal ou qui ne sont plus en vie. Ces deux catégories de gens attirent plus l’attention. Ils arrivent plus facilement sous la loupe, dans les conférences qui attirent du monde, dans les références de livres, etc... Peut-être que l'intellectuel en 2019 ne peut pas se contenter de rester avec ses collègues et qu'il doit emmener le fruit de ses réflexions en dehors des cercles dont il a l'habitude et d'une façon bien différente de ce dont il a l’habitude. En tout état de cause, l’intellectuel antillais ne doit chercher à plaire à quiconque. Il doit chercher à donner du sens aux impulsions qui secouent notre pays, mais aussi si il le juge nécessaire, impulser lui même une direction et un sens au pays. La popularité devrait être une très mauvaise boussole pour lui, ainsi que la soumission à des cercles de pensées, à des maîtres à penser, et bien sûr à des fraternités aussi. En 2019 l’intellectuel antillais doit être pro-actif, cré-actif, enraciné et libre de penser hors des cadres dressés par l’éducation euro-centrée qu’il a reçue initialement. Il n'est pas une entité perchée hors du peuple sur une montagne tel un oracle grecque. Heureusement, de plus en plus d’auteurs ressentent le besoin d’écrire, de documenter leurs démarches, de laisser des traces avec une urgence fanonienne. De plus en plus de citoyens veulent concevoir la politique autrement et s’engager librement. Le temps n’attend personne et l’heure avance.

Nôtre tâche en tant qu’intellectuels est donc de tenter de décrypter ces réalités d’hier et d’aujourd’hui, de produire des idées, des concepts, des outils utiles, de tracer des voies là où il semble ne pas y en avoir ou simplement de prendre le relais de nos aîné.e.s avec une grande finalité : devenir de plus en plus autonome, architecte de nos lendemains, pour avoir cette maîtrise de nos ressources, de notre capacité de décider pour nous-mêmes. Il faut aussi transmettre l’envie de savoir aux plus jeunes générations, leur transmettre le goût de nous-mêmes et des produits du pays, tout en étant ouvert sur le monde. Tâche immense mais vitale. « Monté la rivyè » et suivre les traces laissées par nos aînés : Dany Bebel-Gisler, Georges Trésor, Ernest Pépin, Roger Toumson, Sonny Rupaire, ou Raoul Cyril Serva. Des aînés, des penseurs parfois dissidents qui nous ont laissé des outils puissants pour nous permettre de penser par nous-mêmes. Leur but était le suivant: construire notre émancipation qu'elle soit culturelle, politique, économique ou écologique. Penser par nous-mêmes pour nous-mêmes. Les penseurs d’aujourd’hui tel que Julien Mérion, Wonal Selbonne, Frantz Succab, Jean-Pierre Sainton, Eric Nabajoth, José Toribio, Alain Plaisir, Georges Combé, Patricia Braflan-Trobo, etc…, sont dans la même démarche au-delà des nécessaires divergences de pensées et de domaines de réflexion. Les lire nous donne la force de faire à notre tour et de quoi alimenter notre jugement critique et celui du peuple. Celui qui écrit est un témoin de lui-même, un témoin de son temps. Or le temps où l’onction pour valider nos réflexions, notre travail, nos écrits, et la pertinence de notre pensée venait d’ailleurs est terminé. Le temps de penser par nous même et pour nous même est déjà là. Ne perdons plus ce temps.

La Guadeloupe d'aujourd'hui et de demain l’exige.

Didier DESTOUCHES, universitaire et politologue

Janmari FLOWER, écologue, comptable carbone et collapsologue

Steve Fola GADET, artiste, universitaire et écrivain

Axelle KAULANJAN, professeur de philosophie

Caroline MAMILONNE, universitaire juriste

Dimitry ZANDRONIS, cinéaste producteur

 


[1] Selon l’expression de Cyril Raoul Serva, in « Le sens du pays », « Études guadeloupéennes » n°6, 1994

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