Faut-il « critiquer » nos hommes politiques ?

26 Avr 2016
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Hou la! Je sens que je vais avoir du mal à marcher sur des oeufs, et à la fin de cet édito, les œufs seront tous écrabouillés. Est-ce une raison suffisante pour ne pas aborder cette délicate question? D’aileurs, cette problématique, ne concerne pas que nos politiques, car on peut tout à fait légitimement l’élargir aux artistes et créateurs : explication de texte.

Pourquoi le journaliste en pays colonisé que je suis doit-il se poser une pareille question ?

Jusqu'à il y a encore quelques années, les rapports entre notre classe politique et nos journalistes et/ou hommes de médias étaient pour le moins faussés. D’ailleurs, il faudrait pour être complet mettre aussi dans le lot ces quelques universitaires, qui se font appeler « politistes » ou « politologues ». Déblayons un peu le terrain. 

Remarque numéro 1. Nous avons dans notre pays dans un rapport disons de « proximité » avec les politiques. La notion proximité ici évoquée, n’a strictement (presque) rien à voir avec  la loi de proximité qui est l’une des règles du journalisme. Pour aller vite, on dira qu’un journaliste, et par extension son lecteur, ou son auditeur se sent d’autant plus directement et plus impliqué par une info, lors qu’elle situe dans sa proximité géographique, voire affective. Rien à voir donc avec une quelquonque forme de cynisme. J’ouvre une parenthèse.

Quand par exemple, en Juillet 1984, quatre patriotes guadeloupéens dont le célèbre architecte Jacques Berthelot explosent avec leurs bombes. L’émotion, la tristesse et l’onde de choc, sont très fortement ressenties en Guadeloupe. L’info fait la Une de la presse et des médias du pays. A Islamabad, Delhi, Bruxelles, Beyrouth ou même à Bastia la presse n’en parlera pas ou très peu. Parce que dans ces pays, la Guadeloupe et Berthelot ne sont pas dans la proximité géographique ou même affective. Mais l’inverse est toute aussi vraie. Parenthèse fermée.
En fait la proximité dont je fais état plus haut et qui est la cause de bien des « dérives » chez nos journalistes, réside à la fois dans le fait que vis à vis des politiques, nos journalistes ne savent pas garder toute la distance nécessaire à une véritable indépendance. Un journaliste qui décide d’officier des mois durant aux cotés d’un président de collectivité en campagne, donc de s’engager publiquement et politiquement peut-il à son « retour » dans son média, après la fin de la campagne, être vraiment crédible et faire preuve d’impartialité dans ses prises de position ? Répondè réponn ! 

Remarque numéro 2. L’objectivité. A écouter certains, le bon journaliste en pays colonisé (ou non) serait celui qui fait montre d’objectivité. Foutaises! Aucun journaliste ne peut se targuer d’être vraiment objectif. Nous sommes tous à un niveau ou un autre le  produit, et/ou la résultante de notre formation intellectuelle, de notre culture, de nos passions, voire de notre environnement. Notre grille de lecture de l’info, de l’actu ou nos commentaires, sont nécessairement subjectifs. Elle ne se départit jamais de tout ce bagage, elle n’est jamais non plus quoi qu’on dise « neutre ». Elle influe sur nos questions, nos prises de positions et jusques dans nos choix rédactionnels. La prétendue objectivité n’est donc qu’un leurre, un arbre qui ne cache aucune fôret. J’ajoute cependant que la subjectivité ne peut s’opposer à l’honnêteté, une vertu cardinale du journaliste dans son traitement de l’info.

C’est donc l’évidente et récurrente trop grande proximité (qui peut même être affective !!) entre journalistes et hommes politiques (ici comme ailleurs) qui serait l’une des causes des dérives auxquelles nous assistons. J’ai bien dit, l’une des causes car d’autres sont identifiables. L’une d’entre elles, qu’il faut noter, c’est le manque total de courage de certains de nos confrères.

Ainsi donc pour éviter de mettre en péril leur « relationnel » lequel cache souvent certains quelques petits avantages inavouables, ils se taisent, deviennent soudainement sourds et muets, quand nos politiques, nos syndicalistes, nos artistes dérapent.

Nos confrères se rendent-ils compte qu’à cet instant, ils jouent contre leur pays, et j’ose le mot, contre « la démocratie ». Car en fait le journaliste peut être, s’il assume pleinement son rôle de décrypteur de l’info, un rouage essentiel dans la société, permettant au citoyen de mieux comprendre les enjeux.

Si au contraire le journaliste ferme sa bouche ne dit rien, ne prend pas le risque de déplaire aux pouvoirs, il devient alors un bwa bwa, une marionnette, un « japlod » qui conforte les pouvoirs dans leurs erreurs.  

Comment peut-on oser parler de 4é Pouvoir des medias et de la presse, si ce pouvoir n’est jamais exercé ? Vis-à-vis des politiques et de tous les Pouvoirs, exerçons sans « fè dèyé kaz » notre rôle critique. Aidons nos politiques à donner à leurs électeurs et au peuple en général, une image autre. Etre critique, ne signifie nullement » tomber dans le « fannkyou » systématique. Mais quand il faut sortir certaines vérités, qui peuvent ne pas être agréables à entendre, il faut oser. 

Un homme politique - faut-il enfoncer une porte ouverte en le disant - est avant tout un homme public, qui s’est investi d’une mission au service d’une cause, d’un parti, d’un peuple. A ce titre, il s’expose au droit d’inventaire, de son action et de ses actes. Il n’est donc pas un anonyme à tout moment il peut faire l’objet d’un article d’analyse, de critiques, et mêmes de reproches. Le politique n’est pas un intouchable.

Autre fois dans notre pays, la Presse ne se résumait qu’à 3 médias : RCI, Radio Guadeloupe, France Antilles qui faisaient dans l’opinion la pluie, le beau temps et parfois le cirage de pompes .  

Avec l’irruption dans notre société du web journalisme, le temps et l’espace médiatiques ont été complétement bouleversés. Grâce au Net, l’info circule à la vitesse grand V et dépasse le cadre de la proximité Guadeloupéano-Guadeloupéenne. On consomme les medias à la carte;  Nos politiques, nos artistes, nos syndicalistes ne doivent plus l’ignorer: l’époque a vraiment changé ! 

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Danik I. Zandwonis

Directeur de rédaction de CCN et fondateur du site.

@ : danik@mediacreole.com

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