L’héritage idéologique de Marine Le Pen

04 Avr 2017
975 fois

Par Didier Destouches*

Jusqu’au début des années 2000, la science politique, tout en proposant des définitions très différentes selon les auteurs de l’« extrême droite », analysait que cette famille politique différait des droites conservatrices et libérales sur divers sujets fondamentaux. L’adhésion des droites traditionnelles à une conception universaliste de la nation, donc à une définition contractuelle de l’identité nationale, excluait les idéologies de l’exclusion et du rejet de la différence telles que le racisme et la xénophobie, et bien sûr de l’antisémitisme.

C’est alors que sont apparus en Europe plusieurs mouvements politiques dont la nature, l’histoire et, au besoin, la pratique de gouvernement ont démontré l’existence de droites populistes et xénophobes hybrides, à mi-chemin entre opposition globale au « système » et participation à celui-ci ; rendue possible par des succès électoraux conséquents. C’est dans ce mouvement que se situe le mouvement Bleu Marine et l’actuel Front National.

Ce sont des mouvements nationalistes mais aussi populistes voire « socialistes ». Le nationalisme est apparenté à l'extrême droite pour des raisons historiques : le national-socialisme d'Hitler en a été une composante et une matrice centrale. Il s’agissait de la doctrine du parti national-socialiste des travailleurs allemands (N.S.D.A.P.), créée par Hitler en 1920 et érigée en régime politique en 1933, dont les traits caractéristiques sont ceux développés par le fascisme (donnant une importance particulière à la primauté du nationalisme exclusif et à sa dimension raciste, insistant sur la supériorité de la race germanique et sur la domination hégémonique de l'État allemand, sur l’interventionnisme économique de l’Etat, et la valorisation des travailleurs et de la liberté individuelle).

Cette idéologie politique est assez ancienne, et après une trop courte traversée du désert, et un recyclage relatif des termes racistes et xénophobes ; est aujourd'hui le point de ralliement des partis anti-Europe, anti-système et anti mondialisation. La  politique prônée par le Front National est de tradition nationaliste car elle a pour objectif essentiellement l'indépendance et la souveraineté de la France, l'unité et la prospérité de sa propre nation et de son peuple, la fermeture des frontières, l’arrêt de l’immigration clandestine et la très forte limitation de l’immigration légale, la lutte contre l’islamisme.

Le nationalisme est une plus globalement une idéologie qui fonde l'identité d'un individu sur son rapport intime à une nation. L’idéologie nationaliste s’est agrégée aux méthodes du populisme en Europe et joue sur la peur d'une islamisation rampante de l'Europe et d’un terrorisme permanent, d'une invasion silencieuse par des populations du Sud, de la perte des valeurs culturelles européennes au profit d'autres, et surtout sur le déclin des identités nationales.

Cette notion d’identité est en réalité le substitut habile et consensuel à la notion obsolète scientifiquement, et dangereuse politiquement de race, dans le discours du Front National et de Marine Le Pen (et d’une grande partie de la droite conservatrice). L’identité a pour but de définir par rapport à autrui et dans une dynamique de révéler le caractère unique et indissoluble de l’entité concernée. L’identité nationale se construit donc en opposition aux autre formes d’identités, notamment culturelles.

Mais il est d’autres valeurs clés, intégrées depuis quelques années dans leur programme, qui peuvent historiquement être associées au discours de la gauche mitterandienne ou de la droite gaulliste: citons le droit des citoyens à la sécurité, la valorisation et la protection des travailleurs (ouvriers et paysans), la laïcité, la valorisation de la valeur travail, l’ascension sociale par le mérite, toutes idées que les frontistes reprochent aux élites d’avoir oubliées ou dévoyées et que le bon sens supposément inné du peuple doit leur rappeler. Pour « dédiaboliser » le Front national et mieux se « républicaniser », Marine Le Pen a déclaré ne plus vouloir être assimilée à l'extrême droite.

Son parti est pourtant clairement issu de cette idéologie politique : plusieurs de ses cadres ont tenu et tiennent des propos négationnistes, racistes, homophobes, islamophobes sanctionnés par l’autorité judiciaire. Par ailleurs, dans le cadre de sa campagne pour les élections régionales en 2015, Marine Le Pen avait diffusé dans son programme concernant la santé le paragraphe suivant, annonciateur de violences et d'exclusion: "Dénoncer et éradiquer toute immigration bactérienne : les hôpitaux font face à la présence alarmante de maladies contagieuses non européennes, liées à l’afflux migratoire.

Nous refusons cette mise en danger de la santé de nos compatriotes." Face au scandale provoqué par ces propos, le colistier de Marine le Pen Sébastien Chenu,  transfuge de l'UMP, a d'abord plaidé une "coquille, il fallait selon lui lire "épidémie bactérienne". Le même Sébastien Chenu fût ensuite contraint de concéder : "Ce n'est pas vraiment une coquille, ce que je voulais dire c'est que ce terme d''immigration bactérienne' n'est peut-être pas exactement celui véhiculé par les professeurs de médecine que nous avons recensés et qui nous ont alertés sur ce phénomène". En accusant les migrants de transporter des maladies "non-européennes", la patronne du FN et candidate du mouvement Bleu Marine, récidive car en 2013, déjà, elle avait stigmatisé des cas de "tuberculose multirésistante concernant des immigrés d'Europe de l'Est", alimentés, selon elle, "par un réseau d'immigration massive et incontrôlée".

Surtout elle se plaçait alors dans la tradition d’un racisme biologique véhiculé depuis des décennies par différents groupuscules nationalistes extrêmistes. Le thème d’identité française reformulée après le 11 septembre 2001 dans le contexte nouveau du « choc des civilisations » et de la désignation de l’islam comme ennemi principal des peuples européens, semble à même de permettre à la nouvelle extrême droite menée par Marine Le Pen de s’insérer progressivement dans une « zone grise » se situant à la limite des droites de gouvernement et des populismes radicaux.

Mais malgré cette transition idéologique réussie, Front National et Bleu Marine ont des traditions, des pratiques, des discours, des propositions, et des stratégies qui les lient indéfectiblement à la sphère nationaliste européenne dont le racisme, le rejet de l’autre et le repli sur soi identitaire constituent le socle hélas immuable d’action politique. Par ailleurs, en cas de victoire de Marine Le Pen, ce sont les portes de l’Elysée et des cabinets ministériels qui s’ouvriront probablement en grand pour les membres des groupuscules d’extrême droite qui gravitent autour de la planète frontiste.

Évaluer cet élément
(5 Votes)
CCN

Webzine cari-guadeloupéen créé en 2008. Notre premier objectif est d'établir par ce biais un véritable lien entre les caribéens, qu'ils soient francophones, créolophones, anglophones, hispanophones. L'information est donc pour CCN une matière première d'importance capitale.

Site internet : www.caraibcreolenews.com
Connectez-vous pour commenter

Toute l'actu de la Guadeloupe et des Caraïbes.

Articles Populaires