France. Cinéma : Maryse Condé tacle le "Rêve Français"!

04 Avr 2018
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Paris. Mardi  3 avril 2018. CCN/Le Point-Afrique. "Le rêve français" est une sorte de  film un peu fourre tout sur  à la fois : le Bumidom,  la Guadeloupe  en Mai 67, le Gong, le chlordécone, et on ne sait plus trop quoi d"autre. Bref, un truc à oublier vite fait. Maryse Condé l'a vu et en parle...
Hier soir, en regardant Le Rêve français, j'ai été la proie de réflexions inattendues qui n'avaient rien à voir avec la qualité du film. C'est que je ne m'en étais pas aperçu, bien qu'il s'agisse de l'histoire antillaise, deux des principaux protagonistes, Yann Gael et Aïssa Maïga, n'étaient l'un et l'autre ni martiniquais ni guadeloupéens. Le premier est né au Cameroun, la seconde vient du Sénégal. Tous deux avaient débarqué en France alors qu'ils étaient de jeunes enfants. Déjà l'année passée, dans une adaptation de mon récit autobiographique La Vie sans fard présentée à la Criée de Marseille et mise en scène par Eva Doumbia, j'avais été incarnée par une comédienne camerounaise, Astrid Bayiha. Cette fois-là non plus, rien ne m'avait choquée. J'avais adoré l'interprétation d'Astrid. Yann Gael et Aïssa Maïga jouaient des héros antillais avec aisance et brio. Grâce à eux, la saga de l'outre-mer vantée par France Télévisions prenait forme. Ils auraient pu être nés dans une commune de pêcheurs de la Côte-sous-le-vent ou du Nord Grande-Terre en Guadeloupe.
 

Mort de la tribalisation

Moi qui avais tant combattu les idées de la négritude et défendu la spécificité de chaque peuple, je devais soudain m'avouer vaincue. Je me rappelais les outrances d'Eddie Murphy déguisé en prince africain à New York ou celles de l'Américain Forest Whitaker aux prises avec le personnage d'Idi Amin en Ouganda. Parce qu'ils pénétraient des cultures différentes, ils endossaient, malgré eux, des costumes qui leur seyaient mal. De même que Forest Whitaker avait ajouté au noir de sa peau, de même il avait grimé son jeu. Ce temps-là était-il révolu ?

Aujourd'hui n'étais-je pas témoin de la mort de cette tribalisation qu'avaient dénoncée en leur temps Aimé Césaire, Léon-Gontran Damas et Léopold Sédar Senghor ? N'était-ce pas le monde blanc nous cernant de toutes parts depuis notre jeunesse qui nous enlevait toute spécificité ? Yann Gael, Aïssa Maïga, Astrid Bayiha et moi-même, nous devenons interchangeables. Seule surnageait notre couleur.

Retour vers l'histoire

Pour ceux qui ne sont pas vieux corps comme moi, je vais rappeler quelques faits. En 1935, la négritude, pourtant promise à un si bel avenir, faisait timidement son entrée dans le monde à Paris. Elle naissait dans les pages du journal des étudiants martiniquais L'Étudiant noir sous la plume d'un jeune poète, promis lui aussi à un bel avenir, Aimé Césaire. Il était secondé par deux de ses amis, poètes également, Léon-Gontran Damas de la Guyane et Léopold Sédar Senghor, qui devait coiffer tout le monde au poteau en devenant le premier président de son pays, le Sénégal. C'était de ce trio de surdoués que venait l'expression « mort de la tribalisation ». Ils affirmaient qu'« on cessait d'être étudiant martiniquais, guadeloupéen, guyanais, africain et malgache pour n'être qu'un seul et même étudiant noir ». L'Étudiant noir connut le triste destin des feuilles de chou gérées par des étudiants désargentés et mourut de sa belle mort dès le deuxième numéro. Par contre, la négritude alla croissant, vu le racisme et l'intolérance de l'époque.

C'était sans tenir compte d'un quatrième surdoué dont la voix discordante devait devenir assourdissante. C'était celle d'un Martiniquais, Frantz Fanon, de dix ans plus jeune qu'Aimé Césaire dont il avait été l'élève. Il osait déclarer haut et fort que tout cela n'était que billevesées. Les Nègres n'existaient pas. Le natif du « Tanganyika » n'avait rien de commun avec celui de l'Amérique et le monde noir n'avait de vérité que dans l'œil du monde blanc qui le considérait avec mépris comme un ramassis de bougnoules ou de métèques.

La négritude d'une autre manière

Pendant ce temps, les intellectuels restés au pays fourbissaient leurs armes. « Négritude ou servitude ? » s'interrogeait le Camerounais Marcien Towa. « Négritude et négrologues », se moquait le Béninois Stanislas Adotevi. Moi-même, je multipliais les anecdotes. Ah non, les Nègres n'étaient pas des frères, je pouvais en témoigner. À Conakry où je vivais, j'étais toujours suivie par une horde de gamins hilares qui se moquaient ouvertement de ma mine étrangère. À Kano dans le nord du Nigeria, un hôtelier balayait avec mépris mon passeport en déclarant : « Le français est une langue, ce n'est pas une nationalité. »

Il fallait en convenir : la négritude telle que l'avaient imaginée Césaire, Senghor et Damas se résumait à quelques pages littéraires. Elle existe peut-être d'une autre manière. Après avoir tellement secoué les esprits, elle a trouvé refuge dans le cinéma, la télévision et le théâtre. Dans ces arts se cache-t-il son nouvel avatar ?

* Maryse Condé est écrivaine. Son dernier roman « Le Fabuleux Destin d'Ivan et d'Ivana » est paru aux éditions Lattès.

 

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