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Cuba. L'internationalisme n'est pas une option mais une nécessité

16 Déc 2016
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La Havane. Vendredi 16 Décembre 2016. Bolivar Infos/CCN. Retour sur images. Janvier 1966, La Havane : les peuples et dirigeants politiques révolutionnaires du Tiers Monde se réunissent autour de la Conférence Tricontinentale, organisée par Che Guevara, Fidel Castro, Ho Chi Min, Amilcar Cabral et Mehdi Ben Barka qui n’y prendra pas part parce qu’assassiné un mois auparavant, à Paris.

Depuis la conférence des Non-alignés à Bandoung en 1955, les mouvements de libération nationale se sont multipliés sans pourtant réussir à créer un front commun internationaliste et anti-impérialiste. La Conférence de La Havane vise donc à dépasser ce manque, dépasser les différences idéologiques et unir tous les Peuples et mouvements sous le même chapeau. Quelles ont été les conséquences de cette conférence ? Pourquoi et en quoi fut-elle un succès ? Quelle est l’héritage de la Tricontinentale et pourquoi en parler aujourd’hui ? Investig’Action s’est entretenu avec Saïd Bouamama, auteur du livre La Tricontinentale : les peuples du Tiers Monde à l’assaut du ciel, afin de déceler les éléments clé de cet événement historique.

Investig’Action : En 1966, à l’époque de la conférence Tricontinentale, le monde en guerre froide se trouve dans une période historique décisive. Dans le soi-disant « Tiers-Monde » la situation est brûlante avec le début des mouvements de libération nationale dans le cadre des décolonisations. Quelle fut la place de la Tricontinentale au sein de cette conjoncture historique ?

Said Bouamama : Le projet d’une conférence tricontinentale apparaît dans un contexte non seulement marqué par la guerre froide mais par la mutation du colonialisme en néocolonialisme. Les luttes armées au Kenya, en Algérie, au Cameroun, en Angola, etc., font craindre aux différentes puissances coloniales un embrasement généralisé. Elles les conduisent à impulser des processus d’indépendance dans la dépendance c’est-à-dire des indépendances formelles. Le projet tricontinental murit dans un contexte où se développent les premières « trahisons » de nouveaux Etats « indépendants » qui s’opposent aux luttes des peuples. C’est avec la complicité de certains de ces Etats que Lumumba est assassiné. C’est avec l’appui d’Etats africains « indépendants » que la France défend à l’ONU la sale guerre d’Algérie. Ces contextes permettent de réunir les conditions subjectives d’un saut qualitatif des consciences militantes. Il ne s’agit plus pour chaque peuple dominé d’affronter une puissance coloniale unique mais de s’opposer à un système mondial de domination, l’impérialisme. Il ne s’agit plus de combattre pour la seule indépendance politique mais de pousser ce combat jusqu’à l’indépendance économique ; Ces mutations de la conscience politique produisent une convergence objective avec les luttes des peuples d’Amérique-Latine confrontées depuis des décennies au nouveau visage de la domination impérialiste qu’est le néocolonialisme. Les temporalités des luttes devenant identiques sur les trois continents, elles font naitre logiquement le projet d’une lutte commune tricontinentale. Ce contexte ne diminue pas l’importance des « leaders » qui ont pensé et construit la conférence des trois continents. Fidel, Ben Barka, Ho Chi Min, Cabral, le Che, etc., ont porté le projet mais celui-ci était devenu concrètement à la fois une possibilité et une nécessité.

La Tricontinentale a-t-elle suscité, outre une vague d’espoir pour les peuples en lutte, un péril réel et tangible pour le système capitaliste impérialiste dominant ? Dans ce sens, il serait intéressant de connaître la réponse et les mesures prises par les élites globales et des puissances impérialistes face à cet événement…

Rarement le système impérialiste mondial n’a été confronté à un tel rapport des forces et donc à un péril réel. En témoigne les réactions unanimes dans toutes les puissances impérialistes que ce soit du côté des forces politiques défendant le système capitaliste, des Etats ou des grands médias dominants. En témoigne également l’émergence d’une stratégie globale visant à détruire par la violence les bases humaines et politiques du projet de solidarité continental. On peut repérer au moins quatre moyens mis en œuvre dans cette contre-révolution : l’assassinat de dizaines de leaders et de milliers de militants ; la fomentation ou le soutien à des coups d’Etat contre des régimes progressistes, une offensive de propagande inédite dans son ampleur (soutien à des ONG instrumentalisées, stages de « formations » aux USA et en Europe pour des syndicalistes, des militants associatifs et politiques, bourses d’étude, etc.) et la formation des services secrets des « pays amis » et de groupes paramilitaires réactionnaires dans les autres pays. Jamais depuis la révolution de 1917, nous n’avions connu de contre-offensive aussi ample et dotée de tels moyens financiers. Jamais les contradictions entre puissances impérialistes n’avaient été autant mises en sourdine face à « l’ennemi commun » que constituait la Tricontinentale.

Depuis les années 60, le contexte international a pas mal changé. Est-il encore légitime de parler encore du « Tiers-Monde » ?

Le contexte est à la fois radicalement différent et sensiblement le même. Les mutations de forme ne doivent pas nous amener à conclure à des mutations de fond. Ce qui change ce sont les conditions du combat et non le combat lui-même. Sur le plan des changements on peut noter la fin des équilibres bipolaires issus de la seconde Guerre Mondiale du fait de la disparition des « pays de l’Est » qui constitue un contexte plus difficile pour les luttes des peuples. On peut noter également l’apparition d’un « Sud dans le Nord » du fait de la mondialisation capitaliste c’est-à-dire d’une paupérisation importante dans les pays dominants mais aussi d’un « Nord dans le Sud » c’est-à-dire des classes dominantes liées à l’impérialisme dans les pays du dit « Tiers-monde ». En revanche les pays qui dominent le système économique mondial restent les mêmes et ceux qui ont des économies dépendantes également. Les mécanismes de mise en dépendance restent également similaires (échange inégal, mécanisme de la dette, impérialisme culturel, etc.). Les peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique Latine sont encore aujourd’hui confrontés aux mêmes dominations, aux mêmes ennemis, au même système impérialiste. En ce sens il reste une « communauté de destin » et une base matérielle pour le dit « Tiers-monde ».

Face au « Tiers-Monde » actuel, peut-on encore espérer la reconstitution d’une nouvelle Tricontinentale ?

Il n’y a jamais reproduction à l’identique dans l’histoire des luttes émancipatoires. Chaque expérience est fonction des possibilités d’une époque et celles-ci ne sont plus les mêmes dans les décennies 60 et 70 et aujourd’hui. En revanche la confrontation aux mêmes difficultés et aux mêmes ennemis, ne peut que produite à court ou moyen terme des tentatives de solidarité tricontinentale. En témoigne le fait que tous les leaders des expériences émancipatoires plus récentes (Sankara, Chavez, Morales, etc.) en arrivent à la même conclusion d’une convergence nécessaire des luttes des trois continents. En témoigne l’écho en Afrique des expériences comme celle de l’ALBA. Inévitablement ces aspirations conduiront à de nouvelles expériences de luttes communes : une tricontinentale du vingt et unième siècle en quelque sorte.

Quelle est l’importance pour nous de connaître l’histoire de la Tricontinentale dans le contexte européen actuel, caractérisé par la crise de valeurs ?

L’histoire de l’égalité et de l’émancipation se construit sur le temps long. Elle est faite d’avancées et de reculs, de victoires et défaites qui sur le temps historique long dessinent un progrès indéniable dont les étapes sont l’abolition de l’esclavage, la colonisation directe, l’apartheid, etc. Les classes dominantes ont intérêts à diffuser une amnésie des moments d’offensive, d’avancée et de victoire des classes et peuples dominés. L’idéologie dominante aujourd’hui est d’imposer une explication culturaliste à la pauvreté, aux drames et aux guerres qui caractérisent les peuples des trois continents. L’objectif est de masquer les causes systémiques sur les plans économiques, politiques et culturels. Ce faisant il s’agit de diffuser un sentiment d’impuissance et de fatalité pour désarmer les luttes. Dans ce contexte la connaissance des luttes passées est un antidote efficace pour contrecarrer ce sentiment. Elle est un des facteurs de la contre-offensive des dominés.

Pour quoi la Tricontinentale accorda une telle importance à développer son identité à travers la création de visuels et affiches de grande qualité artistique ?

L’importance de ce matériel de lutte est la volonté de toucher les peuples et non seulement les « élites ». Par l’affiche, le dessin, le cinéma, etc., ce qui se dévoile c’est la volonté de toucher les masses populaires et non seulement les militants organisés. Le second facteur est la compréhension de l’importance du combat culturel comme partie intégrante des luttes sociales et politiques. En témoigne la reprise sur les affiches d’une iconographie issue des cultures populaires (armes traditionnelles, vêtements traditionnels, etc.). Il s’agit ici de lutter contre la « dévalorisation de soi » et la « honte de soi » que diffuse le système de domination pour se légitimer et se perpétuer.

Qu’est-ce que les jeunes générations, en particulier celles dans les pays du Sud, peuvent apprendre de cette période historique ?

Les nouvelles générations ont, selon moi, beaucoup à apprendre des expériences de la Tricontinentale. En premier lieu, cette connaissance permet de ne pas reproduire certaines erreurs commises. En second lieu de nombreuses difficultés rencontrées à l’époque restent identiques aujourd’hui. Or ces difficultés ont fait l’objet de réflexion, de théorisation, d’expérimentation au moment de la Tricontinentale qui peuvent encore nous aider aujourd’hui. Il y a aussi une dimension subjective importante. La connaissance des luttes passées crée les conditions subjectives d’un espoir et d’un volontarisme politique. Elle contribue à briser le sentiment d’impuissance paralysant pour créer un sentiment de puissance collective et solidaire. Enfin cette connaissance permet de situer au bon endroit l’échelle de la lutte à mener. La rupture avec la dépendance n’est possible durablement que par l’existence d’une solidarité tricontinentale. La victoire des forces populaires dans un pays ne suffit pas à la rendre irréversible. La solidarité tricontinentale fait partie des conditions de l’émancipation dans chacun des pays. L’internationalisme n’est pas une option mais une nécessité.

Au-delà de la renommée posthume des personnalités comme le Che ou Ben Barka, leurs idées et celles d’autres penseurs révolutionnaires sont toujours relativement peu connues. Quels furent les axes majeurs de leur vision du monde ?

Il n’est pas possible de résumer en quelques lignes la richesse des apports de ces personnalités qui ont marqué l’histoire tricontinentale. Sans être exhaustif nous pouvons citer les dimensions suivantes : une approche de la domination en termes de système mondial nécessitant une solidarité mondiale des classes et peuples dominés ;uUne analyse des mécanismes contemporain de mise en dépendance encore d’actualité (dettes, coopération, etc.) ; une compréhension de l’indépendance et de la souveraineté incluant les dimensions économiques et culturelles ; une analyse des nouvelles configurations de classes après les indépendances conduisant à lutter non seulement contre l’impérialisme mais contre les classes sociales internes qui lui sont liées ; une théorisation de la nécessité de la « violence révolutionnaire » dans certains contextes et rapports des forces ; Une compréhension de la domination culturelle comme axe essentiel de reproduction du système de domination. Bien d’autres axes pourraient être relevés. Ceux cités suffisent à illustrer que les acteurs de la Tricontinentale portaient un projet de rupture global et total avec le système impérialiste, etc..

Propos recueillis par Alex Anfruns et Raffaele Morgantini

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