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Haïti. L’œuf dominicain tue la production avicole locale

19 Juil 2017
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Port-au-Prince. Mercredi 19 juillet 2017. Lenouvelliste/CCN. Vendus à meilleur marché, les œufs dominicains de mauvaise qualité envahissent le marché local. Ils sont en train de tuer la production avicole haïtienne.

Les éleveurs du Sud-Est, de l’Ouest, du Sud et de partout à travers le pays lancent un cri d’alarme aux autorités leur demandant de stopper l’hémorragie sur la frontière entre la République dominicaine et Haïti…

Dans sa ferme à Cavaillon, Madame Verdier produit tous les jours environ 10 000 œufs. C’est avec tristesse et découragement qu’elle constate que ses produits, périssables, restent dans ses entrepôts. « Nous subissons les prix de Saint-Domingue avec son dumping. Nous ne sommes pas protégés et tout le monde le sait. Le gouvernement en parle, mais rien n’est jamais fait », a-t-elle dit au Nouvelliste avec amertume.

Après avoir fait des investissements considérables dans la filière, Myrna Verdier est passée de cinq mille pondeuses en 2013 à 12 000 pondeuses aujourd’hui. Elle en avait beaucoup plus, mais l’ouragan de 2016 avait tué bon nombre de ses pondeuses. « L’année dernière, on a eu deux catastrophes, une épidémie et le cyclone Matthew qui avaient tué beaucoup de mes pondeuses », a-t-elle soupiré.

Myrna Verdier considère le dumping des producteurs dominicains comme une troisième catastrophe. Selon elle, le problème se trouve sur la frontière avec un nombre incalculable d’œufs qui entre sur le territoire haïtien sans contrôle. « Je suis vraiment découragée. Je ne sens pas le support que nous autres producteurs haïtiens devrions avoir », a-t-elle dit.

A Jacmel, c’est la même situation pour le Dr Jean Carrénard qui produit environ 6 000 œufs tous les jours. Sur la frontière à Anse-à-Pitre, les œufs des contrebandiers dominicains chassent les œufs des fermes haïtiennes. « Tous les jeudis et les samedis, les camions dominicains alimentent le marché avec des œufs de mauvaise qualité et ces produits sont toujours à meilleur prix que les nôtres », a-t-il dénoncé.

Haiti Broilers, la plus grande ferme de production d’œufs en Haïti, n’échappe pas au dumping des produits avicoles dominicains. Comme pour les autres producteurs haïtiens, Haiti Broilers subit les conséquences de l’inconséquence des dirigeants haïtiens qui ne font rien pour protéger la production nationale.

Tous les mois de mai, la consommation d’œufs diminue considérablement en République dominicaine avec la fermeture des écoles et le départ des touristes. Pendant tout l’été, les éleveurs dominicains, pour se débarrasser du surplus d’œufs, envahissent le marché haïtien en cassant les prix. Les producteurs haïtiens en paient les conséquences.

Dans la station avicole de Damien, une ferme de l’État à but non lucratif, les agronomes font de l’expérimentation et encadrent les fermes privées. Cette ferme produit actuellement 2 000 œufs par jour. Les responsables de cette ferme sont donc au courant de la situation des éleveurs. Ils sont eux aussi des victimes. Le Nouvelliste a constaté, dans des entrepôts de cette ferme, des milliers d’œufs qui ne peuvent être vendus à cause du dumping des Dominicains.

L’ingénieur-agronome Terméus Damoclès, responsable de cette ferme, a fait savoir au journal que la consommation totale d’Haïti est estimée à 411 millions d’œufs par an. Les éleveurs haïtiens produisent environ 12 millions par mois, soit 30% du marché. La différence est comblée par les États-Unis, le Brésil, le Canada, mais surtout la République dominicaine par contrebande. Toutes les fermes haïtiennes additionnées ont 420 000 pondeuses. C’est loin d’être suffisant, mais le secteur a connu un grand développement ces dernières années.

Pour l’agronome Damoclés, les autorités haïtiennes ont l’urgente responsabilité de formaliser l’importation d’œufs de la République dominicaine. Selon lui, c’est normal d’importer les millions d’œufs que les producteurs haïtiens ne produisent pas. Mais, a-t-il dénoncé, le problème, c’est quand on importe plus que le nécessaire soit plus que les 70% que les éleveurs haïtiens ne produisent pas. Le pays ne devrait pas importer plus que le nécessaire, pour sa consommation, a-t-il dit.

Les œufs produits en Haïti sont de meilleure qualité, mais le dumping dominicain et la quantité démesurée d’œufs qui traversent la frontière concurrencent de façon déloyale les producteurs haïtiens. La population haïtienne, malheureusement, ne fait pas la différence entre la relation qualité-coût. Les petites bourses sont à la recherche des produits à bon marché, a déploré l’agronome.

Entre 7,5 gourdes pour un œuf haïtien et 5 ou 6 gourdes pour un œuf dominicain, le choix est fait d’avance pour une population comme la nôtre.

Comment différencier les œufs haïtiens des dominicains ?

Il n’est pas facile de faire la différence entre les deux produits, sinon que dans les prix. L’agronome Terméus Damoclès reconnaît que cela représente un manque à gagner pour les producteurs haïtiens.

Selon lui, le pays peut être autonome et autosuffisant en matière de production d’œufs, moyennant un choix et une volonté politiques. Il reconnaît que cela ne va pas se faire du jour au lendemain, mais si l’État arrive à contrôler, ne serait-ce la frontière, en dehors des autres investissements dans la filière, cela permettra aux producteurs haïtiens d’augmenter leur volume.

« Il faut de la sécurité pour l’investissement des éleveurs privés. S’ils produisent et n’arrivent pas à vendre leurs produits, à ce moment-là les investisseurs seront ruinés… », dit-il craindre.

Malgré les contraintes liées au crédit, au dumping répété de la République dominicaine, entre autres, la production d’œufs est en progression en Haïti ces dernières années, a souligné l’agronome. « Mais, à chaque fois qu’il y a dumping, cela casse l’élan de la production dans le pays », a-t-il regretté.

Les Dominicains sont doublement bénéficiaires de cette filière aux dépens d’Haïti. Les producteurs importent chez eux les intrants pour les élevages et leurs œufs envahissent le marché haïtien. Terméus Damoclès a fait remarquer au Nouvelliste que la République dominicaine importe du Canada le soja, très utilisé pour alimenter les pondeuses et les poulets de chair, pour le revendre ensuite aux producteurs haïtiens à un prix plus élevé.

Comme les produits pétroliers, Terméus Damoclès estime que l’État haïtien devrait importer les intrants qui seront revendus sur le marché local par des investisseurs. Cela, a-t-il dit, baissera le coût de la production.

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