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Haïti. « 17 octobre » ou le triomphe d’une contre-révolution

17 Oct 2017
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Port-au-Prince. Mardi 17 Octobre 2017. Lenouvelliste/CCN. D'un certain point de vue, évoque l'assassinat, la mémoir de Jean-Jacque Dessalines dans un présent politique aussi diffus et confus fait référence à un passé pour le moins victorieux au regard des heritiers de l'ordre colonial et traumatique à celui des classe populaire. C'est-à-dire, les groupes qui occupent une position dominée dans l'espace social, sur le plan économique comme symbolique, et dont les « chances de vies », au sens de Max Weber, sont similaires et limitées. (Gilbert 2016).

Jean-Jacques Dessalines, « personnage souvenu », est celui dont la mémoire est énoncée chaque 17 octobre pour avoir été le chef qui a conduit à la mise en place d’un ordre mondial non esclavagiste discréditant irréversiblement le racisme des Blancs par la valorisation des Noirs. De toute façon, si la mémoire est du passé, nous rappelle Paul Ricœur (2000), elle est aussi un discours politique (Pirini, 2009). Et en tant qu’élément discursif, elle peut unir ou diviser. Et c’est bien le cas. Dans la déclaration relative au massacre des Français le 28 avril 1804, ne justifie-t-il pas cette disposition politique par l’assertion : «…oui j’ai sauvé mon pays, j’ai vengé l’Amérique».

La mise en arrêt de la révolution haïtienne le 17 octobre 1806 appartient à ce passé qui s’actualise au gré d’un calendrier officiel. Cependant, en dehors de cette officialisation de la mémoire dessalinienne, au gré des mobilisations populaires, il y a aussi et surtout une quête de repères historiques, symboliquement forts, susceptibles de conduire les « classes populaires à la fois vers des chantiers de la liberté et du bien-être. De bonne ou de mauvaise foi, énoncer cette mémoire dans un lieu public participe de la transmission de celle-ci à la descendance. Il est significatif de se souvenir de sa gouvernance en lien avec son assassinat quand même la mémoire collective ne peut avérer les circonstances de sa mort « pèsonn pa konn ki mò ki touye Lanprè ».

M’inspirant d’un article de Benjamin Stora, « Quand une mémoire peut cacher une autre », je postule ici la question suivante : comment un ensemble de refoulements, de dénis et de trous de mémoire soigneusement mis en place par la contre-révolution haïtienne en marche peuvent-ils se combiner, pour distraire la postérité d’un fait de l’histoire, de sa compréhension et du désengagement politique? 211 ans après, c’est le meurtre total. L’assassinat du chef, grand inspirateur des luttes continentales contre le colonialisme et l’esclavage, ne fait encore l’objet d’aucune forme de judiciarisation. En dehors de l’histoire, le temps politique semble détourner efficacement l’intérêt de la scène du crime. En Haïti, répète-t-on bien souvent, « pa konnen pa al lajistis».

Dans quel sens les dissimulations de ce crime bien exécuté distraient l’attention de la nécessité de demander justice, voire poursuivre l’idéal de cet homme déterminé à « rendre à ces vrais cannibales guerre pour guerre, crime pour crime, outrage pour outrage» (Bien-aimé, 2010). Soutenu par la persistance d’un discours qui hiérarchise la qualité politique, sociale et culturelle des héros de cette révolution, dans un sens comme dans l’autre, le triomphe contre-révolutionnaire semble être total et durable.

Dans le paysage culturel et éducatif, le mouvement politique et social de la contre-révolution haïtienne formule, suggère, impose les points à débattre dans les espaces publics formels et informels. Lesquels points sont des images, des images plutôt mentales qui façonnent l’appréciation de l’Haïtien de lui–même. Autant que d’innombrables détours de l’historiographie haïtienne, la filmographie financée par l’entreprise idéologique coloniale ne pardonne pas. L’exemple du téléfilm « Toussaint Louverture et l’abolition de l’esclavage » du réalisateur franco-africain Philippe Niang est révélateur quand il propose une image, c’est-à-dire, une représentation du personnage Dessalines tout à fait impulsif et indigne de ses rang et qualité. Sous prétexte d’objet culturel du 7e art, ce discours alimente davantage l’entreprise «diviser pour régner» par la mise en opposition des caractères des quatre principaux héros de la patrie haïtienne.

Toussaint Louverture, le précurseur, le libérateur, le cultivé;

Jean-Jacques Dessalines, l’inculte, la brute, le sanguinaire, le dictateur; le jouisseur Alexandre Pétion, l’élégant, le grand contributeur à la révolution vénézuélienne, le « Papa bon cœur »; Henri Christophe, le despote éclairé, le bâtisseur, le discipliné;

Etc…etc.

Toutes ces images bouillonnent dans la tête de nos écoliers qui doivent disserter sur un sujet vachement con : « La révolution haïtienne est fille de la révolution française ». Or, s’agissant d’Haïti, Marcel Dorigny, dans un article paru dans l’ouvrage collectif « La fracture coloniale : La société française au prisme de l’héritage colonial, 2005, pose la problématique que la mémoire coloniale française a toujours été double. Ce double langage est saisissable quand cette mémoire digère mieux la perte du Canada au profit d’une autre puissance coloniale, mais amnésique face à celle de Saint-Domingue proclamée le 1er janvier 1804, une terre française depuis Louis XIV, est perçue comme humiliante. Si en 1814 des puissances européennes, c’est-à-dire la communauté internationale) réunies à Vienne reconnurent unanimement le « droit de la France » à recouvrer sa colonie rebelle depuis 1804 (Dorigny, 2005), le recours au principe dessalinien « Souvenez-vous qu’aucune nation n’a le droit de nous gouverner » est plus que légitime.

En Haïti comme en France, certaines énonciations sur la mémoire coloniale pratiquent l’ « oubli volontaire » provoquant ainsi des troubles de langage assez significatifs. Cette illustration suivante de Marcel Dorigny peut bien illustrer mon assertion « Quand Jacques Chirac, alors président de la République française, répondant aux questions d’un journaliste dominicain en mars 2000: « Que pense faire la France, la France pays riche qui a eu [ici] une colonie», que feront les autres pays pour participer véritablement au développement de Haïti? : Jacques Chirac affirma tout simplement […]: « Haïti n’a pas été, à proprement parler, une colonie française, mais nous avons effectivement depuis longtemps des relations amicales avec Haïti ».

Trop de dénis d’une dette encombrante de la France, sur un fond de contestations populaires, François Hollande, en visite officielle en Haïti le 12 mai 2015, trébucha au moment de gravir la tribune pour prononcer avec difficulté le nom de celui qui a vaincu l’armée du premier Consul, celle qui imposait alors la « loi des Français » en Europe. Pour des personnalités aussi remarquables et médiatisées, comment traiter de tels marmottements? Faut-il chercher le sens de ces hésitations dans le cadre prémonitoire des interventions de Jean-Jacques Dessalines lui-même ? Ce dernier eut à prononcer : « Peu importe le jugement que prononceront sur moi les races contemporaines et futures, j’ai fait mon devoir, ma propre estime me reste, il me suffit ». En ce sens, tout discours sur l’assassinat et la mémoire de ce personnage de l’histoire universelle doit tenir compte des indications du chercheur et poète Félix Morisseau Leroy, 1979 : « Desalin pa bezwen labsout, Desalin pa bezwen padon bondye, okontrè… ».

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