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Guadeloupe. Anticolonialisme. Frantz Fanon a encore beaucoup à nous apprendre

Guadeloupe. Anticolonialisme. Frantz Fanon a encore beaucoup à nous apprendre

Guadeloupe. Anticolonialisme. Frantz Fanon a encore beaucoup à nous apprendre

Pointe-à-Pitre. Lundi 10 novembre 2025. CCN/LPS.  Le 17 octobre dernier , le Coreca avait donné rendez-vous  à la Médiathèque Achille- René Boisneuf  pour la première séance de son activité cinéma saison 2025-2026. Une affiche de circonstance qui a attiré plusieurs dizaines de spectateurs :  le film documentaire du réalisateur algérien Cheikh Djémaï, sorti en 2001 et retraçant la vie et l’épopée fulgurante de Frantz Fanon (1925-1961). Une manière en effet, pour le Coreca (Contacts Recherches Caraïbes) de prendre part aux nombreuses manifestations commémorant le 100e anniversaire de la naissance du psychiatre anticolonialiste martiniquais.

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Projection  suivie d’un débat animé par Georges Combé , professeur de philosophie et Fred Réno, professeur de Science Po ( UA).

Le   Film  “Frantz Fanon : Une vie , un combat, une oeuvre” 

Cette réalisation donne à voir et entendre de très nombreux témoignages de personnes qui ont connu, côtoyé Frantz Fanon ou d’autres qui ont étudié son œuvre.
Entre autres, des parents, son frère Joby dont il était très proche, sa femme Josie, sa fille Mireille, son oncle Eucher ; un ami, l’avocat Marcel Manville avec qui il partit combattre dans l’armée française en 1944 ; la psychiatre Alice Cherki qui fut sa collaboratrice à l’hôpital de Blida ; des militants français, algériens, Francis Jeanson, Pierre Chaulet, Redha Malek, M’hamed Yazid, des intellectuels et militants guadeloupéens, martiniquais , Roland Suvélor, Victor Permal, Daniel Boukman,  Raphaël Confiant, Roland Thésauros.          

1. L’impact de la pensée de Fanon

Pendant longtemps cette pensée a été occultée en Guadeloupe et en Martinique par le système scolaire et universitaire sous le prétexte que les écrits de Fanon étaient subversifs. Comme l’indique très bien Raphaël Constant dans le numéro spécial du magazine Sans frontière consacré à Fanon (février 1982) « La puissance impérialiste (française) n’a pas voulu qu’un des auteurs posthumes de sa débâcle politico diplomatique en Afrique du Nord soit reconnu par les siens. Le message de rupture, de radicalisation, de refus de la compromission était et reste fondamentalement anticolonialiste pour que la France puisse le laisser se répandre dans le peuple et la jeunesse martiniquaise. »
Mise sous cloche en  Martinique et en Guadeloupe, la pensée de Fanon connut en revanche un impact réel sur tous les continents chez tous ceux qui luttaient contre l’oppression impérialiste et la domination coloniale. Cet impact fut variable selon les pays, les périodes historiques. Dans les années 1970 aux États-Unis, dans le contexte de la lutte des Afro Americains contre la ségrégation raciale, le Black Panther Party épousa totalement les thèses de Fanon. Celles-ci inspireront aussi de nombreux mouvements de libération en Afrique subsaharienne, dans les colonies portugaises, en Afrique du Sud et plus généralement tous les mouvements anti-impérialistes du Tiers Monde.

2. La question raciale

Fanon a refusé toute racialisation des rapports sociaux. Son souci n’a jamais été de mener un combat de Noirs contre les Blancs, de libérer un soi- disant « peuple noir » de la domination d’un colonialisme blanc occidental. L’aliénation des Noirs colonisés antillais et africains résulte d’une domination coloniale, aussi la désaliénation passe par la suppression des rapports de domination coloniale. Si l’on veut mettre fin au racisme, il faut abattre les systèmes de domination qui le génèrent et entretiennent.

Quelques citations illustrent son point de vue :

« Il n’y a pas de mission nègre, il n’y a pas de fardeau blanc »

« Le Noir n’est  pas un homme, le Noir est un homme noir »

En clair, Noir, Blanc, Jaune ou autre, l’enfermement dans des catégories relatives à la couleur de la peau servent les intérêts des dominants, l’essentiel pour lui c’est l’Homme, le genre humain.
Le combat que mène Fanon vise à faire triompher l’humanisme, à éradiquer l’inhumanité afin de promouvoir une humanité authentique.

3. L’humanisme de Fanon

« Ai-je en toute circonstance réclamé, exigé l’homme qui est en moi ?» écrit-il dans un article publié dans la revue Esprit en 1952, « Le syndrome nord-africain ». Mais qu’on ne s’y trompe pas, l’humanisme de Fanon n’est pas l’humanisme de la bonne conscience, de ceux qui s’apitoient sur le sort des déshérités, des malheureux, des « gens qui ne sont rien » selon la formule d’un chef d’État bien connu. C’est un humanisme d’exigence qui ne s’accommode pas de relativisme, de précaution mais qui fait coïncider l’homme avec la liberté, qui engage toute conscience humaine à faire disparaître partout dans ce monde, l’exploitation, l’oppression, la domination des colonisés.

Aujourd’hui nous disons « Tout moun sé moun » et Fanon nous disait « Si un homme est un homme, il doit être reconnu pour tel par les autres hommes ». Mais cela, les dominants sont-ils prêts à l’entendre ? Jamais. Alors, dans ces conditions, les dominés n’ont pas d’autres choix que de se révolter pour affirmer leur humanité. Cette révolte inclut la violence.

4. Le  débat sur violence

Face à la situation coloniale intrinsèquement violente, Fanon oppose la nécessaire violence du colonisé. Ses conceptions sur la violence sont l’objet de controverses et souvent d’incompréhension. Certains ont voulu faire de lui un apologiste de la violence. Bien au contraire, pour Fanon la violence doit libérer et le colonisé et le colonisateur. « Le colonialisme, fait-il remarquer, n’est pas une machine à penser, n’est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l’état de nature et ne peut s’incliner que devant une plus grande violence. » La violence du colonisé est une contre-violence légitime parce qu’elle répond à celle du colonisateur, elle libère l’Homme, c’est-à-dire et le colonisé et le colonisateur. Sa visée, c’est la destruction du système colonial et l’avènement d’un monde sans violence, ce n’est pas une fin en soi. La conception fanonienne de la violence permet de comprendre, contrairement à ce que pensent ses détracteurs, qu’il n’était ni un illuminé ni un fou furieux. Sa vision humaniste l’a toujours guidé, que ce soit dans sa profession de psychiatre ou dans son engagement militant. Théoricien et homme d’action qui savait pertinemment articuler la théorie et la pratique, qui agissait en homme de pensée et pensait en homme d’action, sa pensée comme son action étaient aussi fortement ancrées dans des valeurs fondamentales, la dignité humaine, la liberté, la justice.

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5. L’expérience vécue, le psychiatre, et militant anticolonialiste

L’expérience de la vie, nourrie au fur et à mesure d’une profonde réflexion philosophique, ont fait de Fanon un militant anticolonialiste déterminé. C’est l’expérience d’un jeune martiniquais de 18 ans, qui, au nom du refus de l’oppression et de l’idéal de liberté s’engage dans le bataillon antillais n° 5 pour aller libérer la France du joug nazi, découvre le racisme et revient de ses illusions. « Je me suis trompé », écrit-il à ses parents, croyant ne pas revenir vivant d’une mission périlleuse sur le front. C’est aussi celui qui va vivre le racisme dans sa chair, à travers le regard de l’autre et la formule cinglante « Maman, tiens un nègre », qui découvre, étudiant à Lyon, l’ostracisme, la stigmatisation dont sont victimes les patients nord-africains.

Devenu psychiatre, Fanon est nommé médecin-chef à l’hôpital de Blida en Algérie en 1953. L’Algérie à cette époque, c’est une colonie française scindée en deux mondes : d’un côté celui des Algériens que l’idéologie coloniale désigne sous les termes méprisants de bougnoules, ratons, melons, bicots, de l’autre celui des Européens, adossé au pouvoir colonial français. Selon la doctrine des psychiatres de l’Ecole d’Alger, les indigènes nord-africains se caractérisent par un développement psychique primitif. Le psychiatre martiniquais va s’attacher à combattre ces thèses de façon résolue. Dès son arrivée, il ordonne de libérer les malades enchaînés et maintenus dans une situation dégradante. Il met en place des méthodes de social-thérapie qu’il a pu découvrir lorsqu’il exerçait à l’hôpital de Saint-Alban en France. Selon Alice Cherki qui a travaillé à ses côtés en Algérie « La social-thérapie, ce n’est pas seulement humaniser l’institution, mais en faire un lieu thérapeutique dans lequel soignants et malades recomposent ensemble un tissu social où peut s’exprimer le fil rompu d’une subjectivité en souffrance. »

Le déclenchement de l’insurrection armée par le Front de Libération Nationale (FLN) le 1er novembre 1954, la guerre franco-algérienne qui s’ensuit avec son cortège d’exactions de toutes sortes, de tortures, d’exécutions, d’assassinats le poussent à s’engager de façon définitive dans la lutte pour la libération nationale de l’Algérie. De ce point de vue, l’engagement de Fanon ne souffre pas d’ambiguïté : le réel n’est pas une nécessité, n’est pas immuable, l’histoire n’est jamais écrite de façon définitive, une société peut changer à partir d’une volonté collective déterminée. 

Après avoir démissionné en 1956 de son poste de médecin-chef à Blida, il part pour la Tunisie où il devient membre de la rédaction du journal El Moudjahid, l’organe du FLN. Là, Fanon mettra tout son talent, sa rigueur intellectuelle au service de la cause algérienne. Son engagement dans la révolution va s’amplifier : il deviendra délégué du FLN pour l’Afrique puis représentant du GPRA (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne) en Afrique. Une montée en charge au demeurant au péril de sa vie : par deux fois les services secrets français chercheront à l’éliminer à Rome, en juillet 1959 où il se faisait soigner après un grave et suspect accident de voiture au Maroc (mars 1959), mais échoueront.

Si Fanon demeure à ce jour un exemple inspirant pour tous ceux qui rêvent d’un monde où triomphe la dignité humaine, un monde d’où sont bannies l’exploitation de l’homme, l’oppression et la domination coloniale, sa pensée ne constitue ni une Bible ni un petit livre rouge.

S’il est nécessaire de lire ses textes, de bien s’imprégner de leur contenu, il est tout aussi nécessaire de replacer ses idées dans leur contexte : toute grande œuvre mérite toujours un regard distancié.

Ainsi en est-il par exemple de la question des réparations. Sur cette question, Fanon a une position qui ne doit certainement pas faire l’unanimité aujourd’hui. « Je n’ai ni le droit ni le devoir d’exiger réparation pour mes ancêtres domestiqués… Vais-je demander à l’homme blanc d’aujourd’hui d’être responsable des négriers du 17e siècle ? Je ne suis pas esclave de l’esclavage qui déshumanisa mes pères » précise-t- il. Les débats actuels évitent de réduire ce sujet à une dimension strictement financière et individuelle. Que penserait Fanon de la décision de l’université de Glasgow de reverser les sommes reçues des esclavagistes de l’époque à l’université des West-Indies sous forme de bourses de recherche à des étudiants ou sous-forme de financement de projets de coopération interuniversitaire ?

6. Les dissensions au sein du Mouvement Algerien de Libération Nationale. L’indépendance Nationale et après ?

Une dernière question porta sur les dissensions au sein du mouvement de libération nationale algérien et les obstacles dans la construction de la nation indépendante.
Fanon était parfaitement conscient des difficultés internes du mouvement de libération nationale (opposition entre militants de l’intérieur et militants de l’extérieur) ainsi que des obstacles auxquels serait confrontée la construction de la nation indépendante.

Il a toujours tenu à bien faire comprendre que la lutte des peuples colonisés ne s’arrêtait pas à l’Indépendance nationale, laquelle n’était qu’une condition nécessaire pour l’émancipation populaire. L’indépendance nationale pouvait très bien être obtenue au bénéfice d’un clan, par exemple de la bourgeoisie nationale au détriment des larges masses populaires. Ainsi, l’évolution des pays africains qui accédaient à l’indépendance à partir de 1960 confirmait ses analyses largement développées dans son dernier ouvrage, les Damnés de la terre (1961). Il avait parfaitement compris que les États colonisateurs utiliseraient tous les moyens pour préserver leurs intérêts et garder leur mainmise sur leurs anciennes colonies, en plaçant à la tête des États indépendants des valets à leur solde. Ainsi le colonialisme se muait en néocolonialisme.
Pour ce qui est des dissensions internes, même s’il n’était pas directement concerné, il fut profondément affecté par la liquidation d’Abane Ramdane dont il était très proche. Mais au-delà du trouble personnel que lui causa cet épisode tragique, il tenait à rester un militant loyal et à garder le cap vers l’objectif de la libération nationale. 

L’initiative prise par le Coreca a rencontré un vif succès. Il est à souhaiter qu’elle puisse être renouvelée ou relayée par d’autres centres culturels, que des enseignants, les élèves des écoles, des collèges, des lycées, les étudiants ainsi que le monde associatif interrogent les textes de Fanon et en fassent des objets de débat et de réflexion. Cela relève aussi de la responsabilité des collectivités territoriales en matière de politique culturelle. La chape de plomb, le boycott silencieux, inavoué et sournois n’ont que trop duré, l’aliénation n’a pas disparu tant s’en faut. En France, le racisme- l’actualité récente l’atteste- ne craint même plus de se voiler la face.
Fanon a encore beaucoup à nous apprendre. En éclaireur il nous a ouvert la voie de la désaliénation, de la volonté d’affirmation, osons avancer dans cette voie.

 

Georges Combé & Fred Réno

source le Progrès Social 8/11/25

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