Guadeloupe. De Persée à Lethière, de Lethière à Blow : la justice, la République et la tête tranchée.
Guadeloupe. De Persée à Lethière, de Lethière à Blow : la justice, la République et la tête tranchée.
Pointe à Pitre, jeudi 02 avril 2026. CCN.
Ces derniers jours, beaucoup de commentaires ont été formulés autour de l’œuvre Non lieu de l’artiste guadeloupéen Blow. Les réactions ont été nombreuses, souvent rapides, parfois passionnées. Pourtant, il m’a semblé qu’il manquait dans ces discussions une lecture critique informée par l’histoire de l’art, notamment sur la question de la métaphore et de la représentation symbolique de la justice et du pouvoir.
Par Richard-Viktor SAINSILY CAYOL | Artiste visual multimedia
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Je ne prends pas la parole ici pour alimenter une polémique ni pour défendre une personne en particulier, mais simplement pour apporter un regard d’historien de l’art. En tant que spécialiste de Guillaume Guillon Lethière, et au moment même où se clôture l’exposition consacrée à ce grand peintre guadeloupéen au Mémorial ACTe, il m’a semblé nécessaire de rappeler que certaines images contemporaines s’inscrivent parfois, consciemment ou non, dans une longue tradition iconographique et politique.
L’histoire de l’art est faite de filiations, de symboles et de métaphores qui traversent les siècles. C’est uniquement dans cette perspective historique et artistique que s’inscrit le texte qui suit.
1. L’affaire Blow : une lecture trop courte
L’affaire autour de l’œuvre Non lieu de l’artiste guadeloupéen Blow ne peut pas être comprise si on la regarde uniquement avec les yeux de l’actualité ou de la polémique. Elle doit être replacée dans une histoire longue : celle de l’art politique, de la représentation de la justice, du pouvoir et de la responsabilité dans l’iconographie occidentale.
Dans cette histoire, il existe un fil invisible qui relie Persée, Brutus, Lethière et aujourd’hui Blow.
Depuis l’Antiquité, la tête tranchée est un symbole politique. Dans les Métamorphoses, le poète Ovide raconte comment Persée tue Méduse, dont le regard pétrifie les hommes. Persée ne la regarde pas directement : il utilise le reflet de son bouclier comme un miroir. Ce détail est fondamental, car Persée ne combat pas seulement un monstre : il combat une puissance qui paralyse le monde, qui transforme les hommes en pierre, qui empêche toute action. La tête de Méduse devient ensuite un symbole de pouvoir et de justice, utilisée comme une arme contre les tyrans et les ennemis injustes.
2. Persée et la Méduse : le symbole antique du pouvoir jugé
Dans toute l’histoire de l’art européen, Persée tenant la tête de Méduse n’a jamais été considéré comme une image de violence gratuite. C’est une image de justice, de victoire sur une puissance injuste ou monstrueuse. Cette iconographie traverse les siècles et devient un langage politique universel.
Mais ce langage symbolique ne s’arrête pas à l’Antiquité. Il réapparaît de manière très forte dans la peinture néoclassique, et notamment chez le grand peintre guadeloupéen Guillaume Guillon Lethière, figure majeure de la peinture d’histoire et premier grand peintre né en Guadeloupe à avoir marqué l’histoire de l’art européen.
3. Lethière et la justice républicaine
Dans son tableau Brutus condamnant ses fils à mort, Lethière ne peint pas un crime. Il peint la République. Il peint le moment tragique où la loi doit être plus forte que le sang, où l’intérêt public doit l’emporter sur la famille, où la justice doit être plus forte que les sentiments. Brutus condamne ses propres fils parce qu’ils ont trahi la République romaine. La scène est terrible, mais elle est politique : elle parle de responsabilité, de loi, de justice, de devoir public.
Ce tableau est fondamental pour comprendre la situation actuelle, car Lethière, peintre guadeloupéen né dans une société esclavagiste, peint la justice républicaine, la responsabilité politique et la loi au-dessus des hommes. Il peint déjà, en réalité, une réflexion sur le pouvoir, la justice et la responsabilité historique.
Il existe donc une filiation symbolique entre Persée, Lethière et aujourd’hui Blow. Tous utilisent l’image forte, l’image tragique, l’image symbolique pour parler de justice et de pouvoir.
4. Blow et le non-lieu du chlordécone
L’œuvre Non lieu de Blow apparaît dans le contexte de la décision judiciaire concernant le scandale du chlordécone en Guadeloupe. Pendant des décennies, un pesticide extrêmement toxique a été utilisé, contaminant les sols, les eaux et les populations pour plusieurs siècles. Après des années de procédures judiciaires, la justice française a prononcé un non-lieu, signifiant qu’il n’y aurait pas de procès pénal.
Le non-lieu est une décision de droit. Mais dans l’histoire des peuples, la justice ne se limite pas au droit. Il existe aussi une justice morale, une justice historique, une justice symbolique.
C’est précisément dans cet espace que se situe l’art.
Lorsque Blow représente une tête décapitée, il ne fait pas une image de violence. Il utilise un langage iconographique vieux de deux mille ans : celui du pouvoir jugé, du pouvoir confronté à ses actes, de la responsabilité historique. Il s’inscrit, volontairement ou non, dans la grande tradition de l’art politique.
5. Deux artistes guadeloupéens à deux siècles de distance
Ce qui est particulièrement fort et symbolique dans cette affaire, c’est qu’elle met en confrontation deux artistes guadeloupéens à deux siècles de distance : Lethière et Blow.
Lethière peignait la justice de la République romaine au XVIIIe siècle. Blow représente aujourd’hui la question de la justice dans un territoire marqué par l’histoire coloniale, l’esclavage, les luttes sociales et, aujourd’hui, la question du chlordécone.
Dans les deux cas, il s’agit de la même question : qu’est-ce que la justice lorsque le pouvoir est en cause ?
L’affaire Blow dépasse donc largement une polémique autour d’une image. Elle pose une question beaucoup plus profonde : celle de la liberté artistique face au pouvoir politique, celle du rôle de l’art dans la société, celle de la mémoire et de la justice historique dans les sociétés postcoloniales.
Car, depuis toujours, lorsque la justice institutionnelle ne répond pas au sentiment de justice des peuples, ce sont les artistes, les écrivains et les poètes qui produisent les images et les récits que l’histoire retient.
Pas les décisions de justice. Les images.
6. Trois œuvres, trois époques, une même question
Persée de Benvenuto Cellini, Brutus de Lethière, Non lieu de Blow : trois œuvres, trois époques, trois artistes, une même question.
La justice est-elle seulement une affaire de tribunaux, ou est-elle aussi une affaire de mémoire, d’histoire et de conscience collective ?
Depuis l’Antiquité, l’art répond toujours la même chose : la justice peut être juridique, mais elle est aussi symbolique.
Richard-Viktor SAINSILY CAYOL
Artiste visual multimedia

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