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Guadeloupe. Société Violences et santé mentale : Une analyse pertinente

Guadeloupe. Société Violences et santé mentale : Une analyse pertinente

Guadeloupe. Société Violences et santé mentale : Une analyse pertinente

Pointe-à-Pitre, mardi 20 janvier 2026. CCN. Plus d’une cinquantaine d’homicides ont été recensés en 2025. Déjà 4 jeunes tués début janvier. Comment expliquer cette situation devenue un très grave phénomène de société ? Visiblement, la classe politique et l’État colonial semblent totalement… « désarmés ». En ce moment, la classe politique ne pense qu’aux municipales de mars. Au regard de l’extrême gravité et de la récurrence des faits de violences urbaines et autres, les solutions proposées semblent dérisoires. Jusqu’ici, aucune véritable analyse n’a été apportée. Ah oui, le fameux CLSPD, mais est-ce suffisant ?

CCN a donc eu un long entretien avec le Dr Marlyne Dabrion, professionnelle en matière de psychiatrie, sociologue. Sa vision perspicace de cette problématique mérite une grande attention.

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1/ CCN. Les violences en Guadeloupe : une question de santé mentale ?

Marlyne Dabrion. Vous me posez une question qui me paraît à la fois très pertinente et particulièrement complexe.
Pour y répondre, je m’inscris dans une posture que je qualifierais de triple : d’abord en tant que Guadeloupéenne, née en Guadeloupe, y ayant grandi et travaillé jusqu’à ma cinquantième année ; ensuite, en tant que professionnelle de la psychiatrie, soignante puis cadre de santé, engagée de longue date dans le champ de la santé mentale ; enfin, en tant que sociologue de la santé.
La perspective développée ici s’inscrit ainsi dans un fil conducteur pluriel, nourri à la fois par l’expérience vécue, la pratique professionnelle et l’analyse sociologique.
Je vous ai déjà parlé des représentations de la population1 concernant les troubles du comportement en Guadeloupe. Dans cette même perspective, il est important de rappeler qu’il existe des formes de violences multiples, et que toutes ne relèvent ni du champ de la psychiatrie ni de celui de la santé mentale. D’autant plus que la santé mentale ne se superpose ni à la maladie ni au soin spécialisé : elle concerne aussi la vie quotidienne, les relations sociales et les équilibres psychiques, y compris collectifs.
Se demander « pourquoi tant de violences en Guadeloupe » renvoie plus précisément à la problématique des violences sociales, particulièrement sensible aujourd’hui. Il est essentiel de souligner que toutes ces violences ne relèvent pas non plus de la psychiatrie. Les confondre conduit à médicaliser à tort des réalités sociales complexes, avec le risque de stigmatiser non seulement des individus, mais aussi une société tout entière.
Il est donc indispensable de distinguer les différents types de violences. Certaines s’inscrivent dans des trajectoires individuelles et peuvent, en effet, relever du champ de la santé mentale. D’autres, en revanche, trouvent leur origine dans des déterminants sociaux, économiques, historiques et symboliques, qui dépassent largement toute lecture psychiatrique.
Les amalgames — notamment lorsqu’ils conduisent à qualifier globalement la Guadeloupe de « société violente » — occultent cette complexité et alimentent des représentations réductrices, souvent douloureusement vécues par la population. Dès lors, une question s’impose : depuis quand associe-t-on systématiquement violences et santé mentale en Guadeloupe ?
Il suffit, par exemple, de se remémorer les déferlements de violence survenus lors des événements de mai 1967, que beaucoup d’entre nous ont vécus en tant qu’étudiants, avec leur cortège de morts et de destructions. À cette époque, aucun lien n’était établi entre ces violences et la santé mentale. Personne ne disait que les protagonistes étaient des « fous ».
Ces manifestations d’hyperviolence étaient alors analysées à la lumière des tensions sociales, raciales, politiques et économiques qui traversaient la société guadeloupéenne, dans un contexte marqué par des pratiques discriminatoires et des rapports coloniaux encore à l’œuvre.
Les émeutes de mai 1967 constituent un moment charnière de l’histoire guadeloupéenne. Ce soulèvement social débute à la suite d’une agression à caractère raciste et s’amplifie en grèves et manifestations contre les inégalités économiques et sociales. Les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre entraînent des dizaines de morts, les bilans variant selon les sources entre sept et près de deux cents victimes, dans un contexte de répression policière et militaire.
Sur le plan politique, les interprétations divergent. Certains incriminent les militants du GONG (Groupe d’Organisation Nationale de la Guadeloupe), désignés comme instigateurs des troubles ; d’autres mettent en cause l’État français, soucieux de réprimer toute velléité d’indépendance, dans un contexte international marqué par la révolution cubaine de 1960 et par la volonté affichée de Fidel Castro et de Che Guevara d’exporter la révolution dans la région.
Ce qui est significatif, c’est que ces violences sont nées de tensions sociales, ethniques et économiques profondes, et non d’une quelconque « maladie collective » ou d’un dysfonctionnement psychologique généralisé.
Plus récemment, en février 2009, la vaste grève générale, prônée par le LKP (Lyannaj Kont Pwofitasyon), s’est transformée en manifestations massives et en affrontements violents. Des barricades ont été érigées, certains biens incendiés, et Jacques Bino, représentant syndical, a été tué par balles lors des violences, signe tragique de l’escalade du conflit. Là encore, ces violences se sont inscrites dans un contexte de revendications sociales, voire politiques, de lutte contre l’exploitation et de contestation économique. Elles relèvent de causes sociales structurées, et non d’une explication psychopathologique.
On peut alors s’interroger sur les raisons et les modalités de l’évolution du regard porté sur la violence en Guadeloupe. Là où les violences étaient autrefois principalement analysées à travers des rapports sociaux conflictuels, des luttes politiques, des inégalités économiques ou des héritages historiques non résolus, elles tendent aujourd’hui à être de plus en plus individualisées. Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large, qui privilégie l’analyse des comportements au détriment des contextes.
Dans ce glissement, la violence n’est plus perçue comme l’expression d’un malaise collectif, mais comme celle d’un dysfonctionnement individuel. Une lecture psychologisante, voire psychiatrisante, des violences sociales s’impose alors parfois trop rapidement. Si cette approche peut être pertinente dans certaines situations individuelles, elle devient problématique lorsqu’elle est érigée en grille de lecture unique.
Elle tend alors à invisibiliser les causes structurelles — pauvreté, appartenance aux classes sociales défavorisées, chômage, précarité, mémoire collective marquée par l’histoire coloniale, entre autres — et à déplacer la responsabilité du collectif vers l’individu. Réduire les violences à une question de santé mentale, c’est ainsi prendre le risque de dépolitiser et de décontextualiser des phénomènes profondément ancrés dans l’histoire et l’organisation sociale de la Guadeloupe, tout en renforçant des stéréotypes durables qui pèsent sur la population.


2/CCN. L’assassinat d’un psychiatre par son patient : la preuve d’un dérèglement mental ?

MD. Vous faites sans doute référence au meurtre d’un psychiatre, perpétré par l’un de ses patients au cours d’une consultation médicale, le 1er décembre 2025, au Centre Médico-Psychologique du Gosier.
En l’absence d’expertises psychiatriques, il convient avant tout de se garder de toute conclusion hâtive. Ce sont précisément ces expertises qui permettront à la justice de se prononcer : s’agit-il d’une responsabilité pénale pleine et entière, d’un meurtre avec ou sans préméditation, ou, au contraire, d’une abolition ou d’une altération du discernement au moment des faits ? À ce stade, aucune affirmation catégorique ne peut être avancée sans risquer de fausser l’analyse.
Cela étant, nous nous situons ici dans le champ de la violence en psychiatrie, une réalité complexe, souvent mal comprise et fréquemment instrumentalisée dans l’espace public.
Il est bien établi, sur le plan clinique, que certaines pathologies psychiatriques peuvent s’accompagner de manifestations de violence, à des degrés très variables. Dans le langage courant, on parle parfois de « fous enragés » pour désigner ces situations-là. Cette expression populaire ne vise pas l’ensemble des personnes souffrant de troubles psychiques, mais renvoie, de façon empirique, à des patients dont la pathologie se manifeste par une perte majeure de contrôle, avec un risque réel de passage à l’acte.
Sur le plan clinique, il s’agit de tableaux sévères, bien connus des soignants : désorganisation psychique profonde, délires envahissants, agitation extrême, rupture avec la réalité, parfois associées à une grande impulsivité. Dans ces contextes précis, des comportements violents peuvent survenir.
Cette violence peut s’exprimer de différentes manières :
– contre autrui, on parle alors de symptômes hétéro-agressifs, allant de comportements menaçants à des passages à l’acte graves, pouvant exceptionnellement aller jusqu’à l’homicide ;
– contre soi-même, on parle de symptômes auto-agressifs, comme les conduites suicidaires, les tentatives de suicide ou les actes d’automutilation.
Ces situations relèvent généralement d’urgences psychiatriques. Elles nécessitent une prise en charge spécialisée, rigoureuse et encadrée. Elles ne définissent ni la psychiatrie dans son ensemble ni la majorité des personnes suivies pour des troubles psychiques, mais concernent des tableaux cliniques bien identifiés par les professionnels.
C’est précisément pour cette raison que toute prise en charge psychiatrique repose sur un principe fondamental : la protection, à la fois du patient et de son environnement. Un patient hospitalisé ou suivi dans un cadre institutionnel doit être protégé dans ces deux dimensions, afin de prévenir les passages à l’acte, qu’ils soient auto-agressifs ou hétéro-agressifs.

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Je souhaite également ajouter un élément de contexte important. Je connais bien le secteur de psychiatrie du Gosier, pour y avoir travaillé comme infirmière visiteuse et pour avoir fait partie de l’équipe à l’origine de la création du Centre Médico-Psychologique, rattaché, à ce moment-là, au service de psychiatrie adulte du CHU de Pointe-à-Pitre.
À ce titre, je peux affirmer que c’est la première fois qu’un drame de cette nature survient dans ces lieux, et plus largement la première fois qu’un tel événement se produit au sein de l’ensemble de l’institution psychiatrique en Guadeloupe. Jamais auparavant un patient n’avait tué un membre du personnel soignant. Cet élément est essentiel : il rappelle le caractère exceptionnel de ce passage à l’acte et interdit toute généralisation abusive, tant à l’égard des professionnels que des patients.
Enfin, rappeler que certaines pathologies psychiatriques peuvent être associées à des comportements violents ne signifie en aucun cas que toute violence commise par une personne suivie en psychiatrie serait automatiquement l’expression d’un trouble mental. De tels amalgames sont dangereux : ils alimentent la stigmatisation des personnes souffrant de troubles psychiques, alors même que la majorité d’entre elles ne serait ni violente ni dangereuse.
C’est pourquoi seule une approche à la fois clinique, judiciaire et éthique, rigoureuse et nuancée, permet d’éclairer ce type de drame, sans céder à l’émotion immédiate ni aux raccourcis explicatifs.

3/CCN. Des politiques « aliénés », victimes (in) conscientes d’un système colonial qui les domine mentalement ?

MD. La question est délicate, mais elle mérite d’être posée clairement. Elle invite à s’interroger sur l’héritage de la période postcoloniale et sur la manière dont celui-ci continue d’influencer la vie politique en Guadeloupe, aujourd’hui.
Parler d’aliénation mentale à propos des responsables politiques guadeloupéens signifie-t-il qu’ils seraient incapables de penser ou d’agir par eux-mêmes ? Pas nécessairement. Il s’agit plutôt de comprendre dans quels cadres leurs décisions sont prises. La notion d’aliénation renvoie ici au fait que certains modes de pensée, hérités du passé colonial, peuvent être intégrés sans toujours être remis en question. Ces schémas, à la fois institutionnels et symboliques, orientent parfois les choix politiques de manière inconsciente.
Certes, la Guadeloupe demeure fortement dépendante de l’État français, notamment sur les plans institutionnel et économique. Dans ce contexte, les politiques publiques et les modes de gouvernance locaux sont souvent inspirés de modèles conçus en France. Or, ces modèles ne tiennent pas toujours compte des réalités sociales, culturelles et historiques propres au territoire, ce qui peut donner le sentiment d’un simple transfert de solutions « toutes faites ».
Cette situation suscite des tensions et des critiques, en particulier au sein des mouvements autonomistes et nationalistes. Ceux-ci reprochent à certains responsables de reproduire des logiques d’assimilation, en privilégiant le respect des cadres français plutôt que la recherche de solutions réellement adaptées aux besoins de la population guadeloupéenne.
Aborder la question en termes de domination mentale, c’est dépasser une lecture centrée uniquement sur les individus. Le problème n’est pas seulement personnel ; il est aussi institutionnel. Le fonctionnement du système politique français encourage une certaine conformité, qui peut limiter les marges d’innovation et de remise en question, surtout à près de 8 000 kilomètres de Paris.
Pour autant, peut-on considérer les responsables politiques guadeloupéens uniquement comme des victimes ? La réponse ne peut être aussi catégorique. Ils restent des acteurs responsables, disposant de marges de manœuvre, même si celles-ci sont parfois réduites. L’histoire éclaire les situations actuelles, mais elle n’efface pas la responsabilité politique.
En Guadeloupe, cette configuration peut contribuer à expliquer le décalage entre ce que la population attend et ce que les responsables politiques proposent. Ce décalage alimente l’incompréhension, la méfiance et parfois la colère sociale, en renforçant l’idée que les décisions se prennent loin des réalités du quotidien.
Qu’il s’agisse de domination mentale ou d’héritage du passé, il est question d’influences profondes qui continuent de peser sur les manières de gouverner. S’en détacher suppose un effort conscient et une capacité à interroger les cadres existants. Mais qui, aujourd’hui, est réellement prêt à oser penser et exercer l’action politique autrement ?

4/ CCN. Fanon l’a bien expliqué dans Les Damnés de la Terre : la colonisation est un facteur de troubles mentaux. Qui en a conscience ?

MD. Frantz Fanon est un auteur qui m’est cher. Je me réjouis de voir la jeune génération le redécouvrir aujourd’hui, notamment à travers le film récemment consacré à sa vie et à son parcours, réalisé par le Guadeloupéen Jean-Claude Barny.
Martiniquais, psychiatre de formation, Fanon a montré très clairement que la colonisation ne se limite pas à la domination d’un territoire. Elle atteint aussi les personnes, dans leur manière de se percevoir, de se respecter et de se sentir légitimes. Il parlait d’une violence permanente, qui laisse des traces durables dans les esprits et dans les cœurs.
Aujourd’hui, certaines recherches récentes en épigénétique viennent faire écho à cette analyse. Elles mettent en évidence l’existence de traces de traumatismes liés à l’esclavage chez les Afro-descendants. Cela montre que l’histoire ne disparaît pas avec le temps : elle peut continuer à marquer les individus, parfois de manière invisible.
Dans la réalité, cette dimension reste encore peu reconnue, même si l’on admet de plus en plus que les troubles mentaux sont multifactoriels, c’est-à-dire liés à plusieurs causes à la fois.
On parle souvent des conséquences économiques ou sociales de la colonisation, mais beaucoup moins de ses effets sur le bien-être psychique… Pourtant, ces effets existent : perte de confiance en soi, sentiment d’être constamment jugé ou dévalorisé, colère intériorisée, difficultés à trouver sa place, mal-être diffus, etc. Il s’agit de souffrances souvent discrètes, parfois transmises d’une génération à l’autre, sans toujours être clairement identifiées.
En Guadeloupe, ces réalités sont bien présentes, mais elles sont rarement mises en lien avec l’histoire coloniale. On privilégie plus volontiers d’autres explications : des difficultés individuelles, des comportements jugés inadaptés ou des troubles personnels, alors que les facteurs de risque sont multiples et s’entrecroisent.
Les professionnels de la santé, du social ou de l’éducation peuvent percevoir certains de ces mécanismes, mais cette lecture reste encore marginale. Les responsables politiques, quant à eux, évoquent rarement ces questions. Et la population vit ces effets au quotidien, souvent sans disposer des mots pour relier son mal-être à une histoire collective plus large.
Reconnaître que la colonisation peut avoir des effets sur la santé mentale ne signifie pas se considérer comme des victimes à vie. Au contraire, c’est une manière de mieux comprendre ce qui fait souffrance, de sortir de la culpabilisation individuelle et de redonner du sens à des vécus partagés.
Fanon nous invite ainsi à regarder la souffrance autrement : non pas comme une faiblesse personnelle, mais comme le produit d’une histoire longue, faite de domination, de ruptures et de blessures collectives. Prendre conscience de tout cela est une étape importante pour avancer, réparer et construire autrement, à la fois individuellement et collectivement.

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5/ CCN. Les psychiatres muets sur la situation mentale dans les colonies ?

  1. La notion même de « colonie » ne fait pas consensus ici. Elle n’est pas systématiquement partagée par les psychiatres autochtones, et encore moins par les psychiatres européens exerçant sur place. Employer ce terme implique, d’une certaine manière, un positionnement explicite à l’égard de l’histoire et du cadre institutionnel actuel. Or, pour de nombreux professionnels, cette posture peut apparaître délicate, car elle est susceptible d’être perçue comme une prise de position politique, jugée incompatible avec les exigences de neutralité associées à l’exercice médical.
    Dans ce cadre, la parole officiellement portée demeure celle du « Département », au sein duquel le psychiatre exerce avant tout une mission médicale, fondée sur des référentiels scientifiques, des classifications diagnostiques et des normes professionnelles présentées comme universelles. Cette configuration contribue à maintenir une certaine distance entre l’analyse clinique et la prise en compte explicite des dimensions historiques ou politiques du contexte dans lequel s’inscrit la pratique.
    Lorsqu’on interroge un psychiatre sur ces questions, il peut ainsi répondre qu’il est tenu par un engagement professionnel et par une obligation de réserve. Cette posture, fréquente dans les métiers du soin et de la fonction publique, repose sur l’idée que le médecin doit rester neutre et à distance des débats politiques, afin de préserver sa crédibilité scientifique et la relation de confiance avec les patients. Dans ce contexte, s’exprimer publiquement sur les effets psychiques de l’histoire coloniale peut être vécu comme incompatible avec cette exigence de neutralité.
    À cela s’ajoute un autre élément important : la formation psychiatrique elle-même laisse encore peu de place à l’analyse des contextes historiques, culturels et anthropo-sociologiques. Ces dimensions sont souvent considérées comme périphériques, voire extérieures au champ strict de la psychiatrie, qui privilégie les classifications diagnostiques et les prises en charge individuelles. Le silence observé n’est donc pas toujours le résultat d’un refus conscient de voir, mais parfois celui d’un angle mort institutionnel, lié à la manière dont la discipline s’est construite et se transmet.
    Ce silence n’est toutefois pas sans conséquences. Il peut contribuer à invisibiliser une part de la souffrance psychique liée à l’histoire et au contexte social, et à renforcer l’idée que les troubles mentaux relèvent avant tout de problématiques individuelles, en lien quasi exclusif avec l’environnement familial ou social immédiat. Cette lecture, bien que nécessaire, devient réductrice lorsqu’elle exclut toute dimension historique et collective.
    Il ne s’agit pas ici de demander aux psychiatres de devenir des acteurs politiques ou militants, mais d’ouvrir un espace de réflexion plus large, dans lequel la santé mentale puisse être pensée en lien avec les réalités historiques et le vécu concret des populations. Sortir du silence ne signifie pas renoncer à la rigueur scientifique ; cela peut, au contraire, permettre une compréhension plus fine, plus juste et plus humaine de la souffrance psychique dans des territoires comme la Guadeloupe.
    D’ailleurs, pour qui connaît l’histoire de la psychiatrie en France, l’engagement des psychiatres dans les questions sociales et humaines n’est pas une nouveauté. Des figures majeures de la discipline, comme Paul Daumézon ou François Tosquelles, se sont engagées durant la Seconde Guerre mondiale pour protéger les patients internés, lutter contre leur abandon et repenser les pratiques de soin. C’est dans ce contexte qu’est né le courant de la psychiatrie institutionnelle, qui affirmait déjà que la souffrance psychique ne peut être pensée indépendamment des conditions sociales, humaines et politiques dans lesquelles vivent les personnes.
    Certains psychiatres, comme Lucien Bonnafé ou Louis Le Guillant, se réclamaient d’une posture de « sociatres2 », refusant ainsi de penser la folie indépendamment des conditions sociales. Ils défendaient une psychiatrie attentive aux conditions de vie, au travail, aux rapports sociaux et aux mécanismes d’exclusion, considérant que ces dimensions participent pleinement à la compréhension de la souffrance psychique.
    Cet héritage rappelle que la psychiatrie n’a jamais été uniquement une discipline technique ou prétendument neutre. Elle peut aussi constituer un outil de compréhension critique des liens entre santé mentale et organisation sociale, attentif à la dignité des patients et aux contextes dans lesquels s’exprime leur souffrance. C’est dans cet esprit, et non dans une logique de confrontation, qu’il devient aujourd’hui nécessaire de rouvrir le débat sur la santé mentale dans notre société marquée par l’histoire coloniale, où la voix des psychiatres exerçant en Guadeloupe serait particulièrement attendue.

6/ CCN. La colonisation n’est-elle pas un « chlordécone mental » ?

MD. Employer l’expression « chlordécone mental » relève avant tout d’un effet de style, d’une métaphore volontairement forte, destinée à rendre perceptible ce qui, bien souvent, reste invisible. Mais pourquoi comparer la colonisation à une substance toxique ?
Sans doute parce qu’il s’agit d’une image particulièrement parlante pour évoquer des traces durables, nocives et diffuses, difficiles à appréhender autrement.
Cette métaphore ne devrait ni viser à installer un discours catastrophiste, ni nourrir un déterminisme pessimiste qui laisserait croire que tout serait figé ou irrémédiablement altéré. Elle ne devrait pas non plus chercher à pathologiser les individus ni à suggérer l’existence d’une quelconque contamination mentale irréversible.
L’idée est plutôt de souligner que la colonisation ne s’arrête pas au passé. Elle a laissé des marques dans les représentations, les rapports sociaux, la manière de se percevoir, de se situer dans la société, d’envisager l’autorité, la réussite ou la dignité, dans l’espace guadeloupéen. Ces traces ne relèvent pas de la maladie au sens médical, mais d’un héritage historique et social susceptible d’influencer le bien-être psychique, parfois d’une génération à l’autre.
Reconnaître l’existence de ces effets, c’est accepter une réalité, sans pour autant basculer dans une lecture catastrophiste ou paralysante. L’histoire de la Guadeloupe est aussi celle de la résilience, des capacités d’adaptation, de résistance et de création de sens. Les individus et les communautés ne sont pas de simples héritiers passifs d’un passé douloureux ; ils développent des ressources, des solidarités et des stratégies pour préserver leur équilibre et se projeter dans l’avenir.
L’enjeu est donc de tenir une position équilibrée : ne pas nier les traces de l’histoire, mais ne pas s’y enfermer non plus. Les nier reviendrait à invisibiliser une part du vécu collectif ; les absolutiser conduirait à une lecture victimaire et paralysante. Entre ces deux écueils, il existe un espace de compréhension et d’action.
Parler de « chlordécone mental », c’est finalement inviter à une prise de conscience, non pour se résigner, mais pour mieux comprendre. Comprendre permet de sortir de la culpabilisation individuelle, d’élargir le regard sur les causes du mal-être et de penser la prévention en santé mentale à l’échelle collective. C’est dans cette dynamique — entre lucidité, responsabilité et capacité de rebond — que peut se construire une approche plus juste, plus humaine et plus apaisée de la santé mentale en Guadeloupe.

7/ CCN. En fin de compte ?

Je dirai que penser la santé mentale en Guadeloupe, ce n’est pas chercher des explications faciles ni désigner des coupables. C’est accepter de regarder l’histoire, les réalités sociales et les ressources de résilience qui traversent notre société, afin de mieux comprendre le mal-être contemporain et d’ouvrir des chemins collectifs vers l’apaisement et la prévention.

 

1.In Dabrion , M. « Folie douce et fous enragés » Une anthropologie creole, 2021, Edition Du Croquant.

2.Emmanuel Delille « La psychiatrie française face à la question sociale (1945–1960) Presses universitaires de Rennes, 2010.

 

Itw : Danik Zandwonis

Marlyne Dabrion, Ph.D
Docteure de l’Université René-Descartes Paris V
Sciences sociales
Spécialité : sociologie
Cadre supérieur de santé de la fonction publique hospitalière
Ancienne directrice adjointe d’IFSI
Formatrice : sciences sociales et sciences infirmières
dabrion.marlyne@gmail.com

4 réflexions sur “Guadeloupe. Société Violences et santé mentale : Une analyse pertinente”

  1. Bravo !
    Tres pédagogique. Ancré dans une vraie connaissance de la Guadeloupe et une vision universelle également, dans une grande rigueur scientifique qui donne de la subtilité à ces sujets complexes.

  2. merci pour cette analyse sociétale et historique sur la psychiatrie en guadeloupe
    nous sommes confrotés à une grave problématique, où tous les maux deviennent psy…
    cet interview sert , entres autres, à démystifier la maladie mentale.
    Une ancienne infirmière en pyschiatrie

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