Guadeloupe. La traite négrière : plus qu’un crime, une fracture de l’histoire, un déni sociétal qui s’est répété à l’ONU
Guadeloupe. La traite négrière : plus qu’un crime, une fracture de l’histoire, un déni sociétal qui s’est répété à l’ONU
Pointe-à-pitre, mardi 07 avril 2026. CCN. Pawol Lib.
La France, par l’intermédiaire de son représentant à l’ONU, Sylvain Fournel, a avancé le « refus de hiérarchisation » comme motif de son abstention lors du vote de l’ONU reconnaissant la traite négrière comme « le crime contre l’humanité le plus grave de l’histoire de l’humanité ».
David Boucaud
Économiste-Psychanalyste
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L’idée française est de ne pas créer un podium de l’atrocité : un génocide est un génocide. Rappelons que la France a reconnu l’esclavage comme crime contre l’humanité avec la loi Taubira.
Le texte voté par l’ONU souligne l’importance de « remédier aux torts historiques », autre point expliquant l’abstention française. Et pour cause ! Au lendemain de l’abolition de l’esclavage, la France a poursuivi son œuvre de colonisation (Nouvelle-Calédonie, Afrique…) et de soumission de ces peuples avec un code de l’indigénat. Ce code portait-il encore les valeurs humanistes des Lumières ? On a du mal à les discerner dans le Code noir… Prédation, domination, hiérarchisation des civilisations… ?
Une temporalité hors norme
L’histoire de l’humanité est marquée par des tragédies, mais peu ont l’ampleur, la durée et les conséquences systémiques de la traite négrière. Si l’on s’en tient aux faits, il ne s’agit pas de quelques années d’égarement, mais de cinq siècles — 500 ans — de déportation et d’exploitation organisée qui ont façonné le monde moderne.
Dire que la traite a duré 500 ans, c’est souligner une persistance unique dans l’horreur. Contrairement à d’autres épisodes de violence massive inscrits dans une temporalité courte ou moyenne, la traite a été une institution pérenne. Elle a traversé les époques, de la Renaissance aux révolutions industrielles, s’ancrant dans les lois, les économies et les mentalités de plusieurs continents.
Au-delà de la « concurrence des mémoires »
Il ne s’agit pas ici d’établir une hiérarchie de la souffrance ni d’entrer dans une « concurrence des mémoires ». Chaque tragédie humaine mérite son propre espace de recueillement et de justice. Cependant, il est légitime de désigner la traite négrière comme le plus grand crime contre l’humanité. Pourquoi ? Parce qu’elle repose sur la réification totale de l’être humain, transformé en simple marchandise sur un demi-millénaire.
Cette reconnaissance par les instances internationales n’est pas une attaque contre d’autres récits, mais une nécessité pour comprendre l’architecture du monde actuel.
Un crime aux conséquences perpétuelles
Ce qui distingue fondamentalement la traite et la colonisation qui en a découlé de certains autres génocides, c’est la nature de l’héritage. Alors que certains peuples ont pu, après la tragédie, retrouver une souveraineté pleine sur leurs terres, la colonisation a laissé des traces indélébiles :
La transformation des terres : les pays d’origine et de destination ont été transformés en espaces de pure domination et d’extraction de ressources.
La fabrique de la pauvreté : l’économie de plantation et l’exploitation coloniale ont instauré des systèmes de dépendance économique dont les répercussions se font sentir encore aujourd’hui.
L’errance identitaire : ce crime a créé des millions de descendants sans attaches originelles précises, transformant des populations entières en « migrants éternels » ou en citoyens dont l’appartenance est constamment remise en question.
« La colonisation n’a pas seulement pris des vies, elle a transformé le destin des survivants en une lutte perpétuelle pour la dignité et la reconnaissance. »
Conclusion : réparer, ou s’abstenir ?
Reconnaître l’ampleur de la traite négrière, c’est admettre que le racisme systémique, la pauvreté de certaines régions du Sud et les crises migratoires actuelles ne sont pas des accidents de l’histoire, mais les cicatrices directes de 500 ans de déshumanisation. Le combat pour la mémoire est donc, avant tout, un combat pour la justice présente.
Réparer, c’est d’abord restaurer l’essentiel : rénover nos réseaux d’eau et investir massivement dans l’assainissement.
Réparer, c’est indemniser dignement les victimes du chlordécone — malades, agriculteurs, marins-pêcheurs et entreprises.
Réparer, c’est déployer des moyens d’envergure contre l’échouage des sargasses et la pollution toxique qui frappe nos populations.
La réparation exige un plan de rupture contre la pauvreté, l’illettrisme et le chômage qui rongent nos territoires. Elle impose de briser l’isolement par une réelle continuité territoriale et de terrasser la vie chère. Car toutes ces entraves ne sont que les symptômes d’une hiérarchisation persistante : un habitus colonial et esclavagiste qui survit encore dans les esprits comme dans les faits.
Alors soit ! La France s’abstient de hiérarchiser, s’abstient d’indemniser. Si elle gommait vraiment les stigmates des sociétés post-esclavagistes et coloniales, et qu’elle en faisait un signal opposable à l’ONU, alors son abstention serait plausible et fondée. Mais tant que les réparations n’auront pas commencé, l’abstention restera un déni.
David Boucaud
Économiste-Psychanalyste

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