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Guadeloupe. Analyse politique : L’UPLG est-elle socialiste ou libérale ?

Guadeloupe. Analyse politique. L'UPLG est-elle socialiste ou libérale ?

Guadeloupe. Analyse politique : L'UPLG est-elle socialiste ou libérale ?
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Paris. Samedi 14 janvier 2023. CCN. Depuis la France, l’UPLG est souvent présentée comme une organisation indépendantiste “énervée”, Cette caricature est de peu d’intérêt, et ne mérite pas que l’on s’y attarde. Du reste, l’UPLG apparaît comme un mouvement a minima nationaliste, anticolonialiste et indépendantiste. Mais un œil extérieur a plus de difficultés à discerner ses tendances en matière d’économie politique. Suite au récent Xè congrès de l’UPLG, Dimitry Lassere, universitaire et aussi correspondant de CCN en France, s’est intéressé aux résolutions adoptées par l’organisation nationaliste ; il nous livre son analyse : c’est à lire…

Lors de son dixième congrès sur la nation Guadeloupéenne, le parti a pris différentes résolutions, et a rédigé une motion qui en dit un peu plus sur son orientation politique. La lecture de la résolution confirme l’idée selon laquelle l’UPLG est nationaliste. Nationaliste : le mot peut faire peur. Ici, en France, le prédicat « nationaliste » associé à n’importe quelle mouvance politique suffit à lui seul à jeter sur elle le discrédit. C’est que la plupart des partis fascistes, à l’origine des « heures les plus sombres de notre histoire », avaient en commun le fait d’être nationalistes. Mais ce n’est pas parce que les fascismes d’antan étaient tous nationalistes que tout nationalisme est un fascisme. Comment, alors, l’UPLG définit-elle la nation ?

 

D’abord, elle attribue à la notion de nation guadeloupéenne un ensemble de facteurs géographiques, historiques et culturels : des territoires, des langues, des ethnies, des religions. L’identité culturelle découle de la synthèse de ces quatre dimensions. Ce qui est particulièrement intéressant, ici, c’est que le caractère ethnique de la nation guadeloupéenne telle que l’entend l’UPLG n’est pas restrictif. Peuvent appartenir à la nation aussi bien les Européens, les Afro descendants, les Indiens, Syriens, Libanais, Chinois, Vietnamien, etc. Il n’y a pas de critère racial, et de ce fait moins encore raciste, d’appartenance à la nation guadeloupéenne. Aussi, s’il fallait en apporter la preuve, peut-on être nationaliste sans être raciste – osons le dire : sans être Hitler ni Staline.

 

L’UPLG affirme une volonté de « transcender » les différentes appartenances individuelles à travers la citoyenneté guadeloupéenne. La nation surplombe ainsi les croyances de chacun, les autorise, les délimite. L’organisation politique se veut démocratique. Et cette démocratie est le fait de l’exercice de la « souveraineté populaire ». L’Etat guadeloupéen, dans ce contexte, est l’appareil par lequel le législateur peut exprimer cette souveraineté. Pour lors, à cause du contexte néocolonial, les Guadeloupéens sont, en principe du moins, souverains, mais à l’intérieur de l’Etat français, en tant que citoyens français. Dans les faits, donc, ils ne sont pas souverains du tout. D’où la nécessité de mener des luttes anticolonialistes et indépendantistes : sans elles, jamais le Guadeloupéen ne sera souverain en tant que Guadeloupéen. Il sera toujours soumis, au contraire, aux injonctions d’un Etat néocolonial qui, il peut être bon de le rappeler, ne respecte pas plus la volonté de ses citoyens ultramarins que de ceux qui vivent sur le continent.

 

On a affaire ici à une définition plutôt libérale du fonctionnement démocratique. Un peuple souverain se munit d’institutions par lesquelles il intronise et contrôle un législateur qui promulgue des lois, lesquelles sont l’expression de la volonté générale. Car la loi du peuple souverain ne peut être autre, sans quoi elle se trouve confisquée par les volontés individuelles ; et c’est alors la mort de la démocratie. Ce ne sont que des hypothèses, mais on peut supposer que, à partir de tels principes fondamentaux, la nation guadeloupéenne devrait défendre aussi bien la laïcité que la justice sociale, entre autres choses. La raison en est simple : si un peuple pluri-ethnique, qui partage des croyances multiples, décide de s’associer démocratiquement, chacun aura à cœur de préserver ses intérêts particuliers et, de ce fait, ceux des autres – au risque qu’il y ait des représailles.

Sur un plan philosophique, il semblerait que l’on soit ici quelque part chez Rousseau ou chez Rawls. Chez Rousseau parce que le principe de souveraineté est crucial dans le nationalisme de l’UPLG. Chez Rawls parce que pour que tant de communautés puissent vivre en bonne intelligence, il faut qu’elles trouvent un moyen d’association qui ne menace les intérêts d’aucune d’entre elles. La justice sociale ne s’entend pas tant ici comme le résultat d’une révolution socialiste, sinon plutôt comme l’instauration d’une social-démocratie réelle.

Ce que convoque l’UPLG, c’est une « conscience politique patriotique », et non une conscience de classe, non une conscience économique. Sa dimension libérale ressort d’autant plus lorsqu’elle invoque le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », sorte de fourre-tout, d’ailleurs, qu’il est bien difficile de définir dans la pratique. Ce supposé droit vaut en effet à partir du moment où un peuple se constitue ; et il suppose légitime toute constitution de n’importe quel peuple. A l’évidence, l’application concrète d’un tel droit peut difficilement conduire à autre chose qu’à la scission permanente et, avec elle, à la fin de la nation. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est un principe libéral et colonial, défendu par les colonisateurs eux-mêmes. Quand le colon dit ce qui doit être fait aux colonies, le colonisé a toutes les raisons de se méfier. C’est sans doute ailleurs qu’il faudra chercher, pour les mouvements nationalistes quels qu’ils soient, leur « conscience politique patriotique ».

Le caractère libéral de l’UPLG apparaît une fois encore dans sa première résolution, qui a pour objet les différentes réparations. Si la Guadeloupe est indubitablement légitime à réclamer des réparations, qui auraient dû lui être octroyées il y a bien longtemps, le genre d’outils théoriques invoqués dans pareil processus sont inévitablement libéraux. Les théories de la justice sont, dans la tradition philosophique, libérales ; et il peut difficilement en aller autrement. Les marxistes n’intègrent pas, dans leurs réflexions, de théories de la justice. La raison en est simple : la fin de la lutte des classes doit voir l’instauration de la justice réelle. A contrario, la quête de justice dans un monde néolibéral et néocolonial n’aboutira jamais à autre chose qu’au genre de justice autorisée par le pouvoir néolibéral et néocolonial. C’est-à-dire certainement aucune justice. En plus d’une conscience patriotique et politique, peut-être serait-il intéressant de se munir d’une conscience économique. D’une conscience de classe.

Assez curieusement toutefois, cette question de la conscience de classe semble ressurgir à l’intérieur des résolutions qui portent sur le panafricanisme ainsi que sur le changement climatique. L’UPLG enjoint à lutter « contre les puissances coloniales et les multinationales qui mènent en Guadeloupe et sur le continent africain des politiques économiques ultralibérales qui détruisent les savoir-faire traditionnels ainsi que les modes de vies séculaires ». Puis elle appelle de ses vœux une « convergence des luttes ». L’ennemi est ici clairement désigné : un appareil économique néolibéral, qui ne connaît aucune frontière, et qui fait de la Guadeloupe sont terrain de jeu. Plus encore, qui impose aux Guadeloupéens un certain mode de vie, auxquels ils n’ont d’autre choix que de consentir. La convergence des luttes est ici économique : elle cible cet ennemi de nature économique. Nommons-le : elle cible le capitalisme mondial. Il y a, dans ce discours de l’UPLG, même au stade embryonnaire, quelque chose comme l’expression d’une conscience de classe.

En voulant se réapproprier son indépendance énergétique et agricole, l’UPLG a au moins, et sans doute beaucoup plus encore, l’intuition que l’adversaire est irréductible à l’Etat français ; parce que cet État est, comme tous les autres d’ailleurs, assujetti à des logiques économiques qui le dépassent, et qui corrompent les « élites » politiques – qui sont en réalité des élites de la corruption idéologique et matérielle. Quand bien même la Guadeloupe reprendrait les rênes de la gestion de son agriculture et de son énergie, cela ne changerait rien à son influence sur le changement climatique. C’est un fait bien documenté par la littérature scientifique : les petits archipels sont grandement menacés par un changement climatique dont aucun n’est la cause. Ce n’est pas en s’arrachant à l’Etat français que la nation guadeloupéenne réglera ce problème-ci. Il faudra anéantir la forme de cet Etat pour espérer entrevoir une issue favorable.

Je dirai un dernier mot, en soutien aux proches de Klodo, victime de la violence abominable de la police. Que l’on ne s’y trompe pas : l’Etat français déconsidère l’ensemble de ses citoyens. S’il y a bien une chose devant laquelle nous sommes tous égaux, c’est le mépris de l’Etat vis-à-vis du peuple. Il n’y a pas de différence de nature dans l’application de ce mépris, seulement une différence de degré. En Guadeloupe, Klodo a été malmené et, l’enquête le dira (ou pas), la victime d’un appareil policier capitaliste néocolonial – et probablement raciste. Ici, à Paris, des gilets jaunes ont été exécutés par une police aux ordres du capital. Ne l’oublions pas, la police n’est jamais aussi efficace pour protéger les citoyens que pour protéger les intérêts des puissants. Et ces puissants, ils portent un nom : ce sont les capitalistes. Klodo est donc une énième victime du mépris et de la haine que nourrit le capitalisme envers le peuple, envers ceux qui travaillent et maintiennent en vie la société. Nul doute que, pour que justice lui soit rendue, il puisse y avoir une convergence de toutes les luttes contre un ennemi unique. C’est la seule lutte qui vaille, si nous voulons que les vœux pieux de l’UPLG, ainsi que bien d’autres encore, voient réellement le jour.

 

Dimitri Lasserre est professeur de philosophie dans le secondaire, chercheur en philosophie.Dimitri Lasserre

Professeur de Philosophie

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