Guadeloupe/Martinique. Fred Reno : « Plus que jamais, le contrôle de l’espace caribéen et latino-américain est une priorité pour Trump »
Guadeloupe/Martinique. Fred Reno : « Plus que jamais, le contrôle de l’espace caribéen et latino-américain est une priorité pour Trump »
Pointe-à-Pitre, jeudi 23 avril 2026. CCN.
Du point de vue de l’analyse géopolitique de la Caraïbe, Fred Reno, ancien professeur à l’Université des Antilles, est sans aucun doute l’un des plus pointus. Il a accepté pour CCN de livrer une véritable radioscopie de la situation mondiale actuelle. Analyse :
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CCN : Quand on est caribéen, quels sont (ou seront) les effets de la crise mondiale actuelle sur notre région ?
Fred Reno. Cette crise nous affecte, comme elle affecte d’autres régions du monde. C’est d’abord une augmentation inévitable des prix à cause des difficultés d’approvisionnement en pétrole et de la fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran, en réponse à l’agression militaire de son territoire par Israël et les États-Unis. Il convient de le rappeler. Dans la Caraïbe comme ailleurs, les effets de cette crise sont en cascade. L’augmentation du prix du carburant limite le pouvoir d’achat des populations, ralentit la consommation et augmente les difficultés des entreprises, provoquant à terme du chômage et vraisemblablement des tensions sociales. Le commerce mondial, dont plus de 20 % passent par le détroit d’Ormuz, stagne, ce qui entraîne des difficultés d’importations. Même si, à la faveur de négociations et d’un cessez-le-feu, le détroit d’Ormuz devait rouvrir, les effets de la situation dureraient dans le temps.
Les premières victimes de la crise sont les pays importateurs. Nous sommes particulièrement impactés parce que la Caraïbe est une zone dépendante des importations, notamment du pétrole.
À l’exception de Trinidad, relativement épargné par cette crise du pétrole, tous les pays de la Caraïbe insulaire pourraient durablement souffrir de cette dépendance aux énergies fossiles.
Toutefois, une conséquence heureuse de cette situation pourrait être l’accélération du processus d’intégration régionale. C’est une opportunité de renforcer l’unité et la solidarité de ces pays. En réalité, cette hypothèse est loin d’être vérifiée. Les politiques interventionnistes et agressives des États-Unis produisent tout le contraire. Pour illustration, la Première ministre de Trinidad-et-Tobago, étroitement associée à cette démarche hégémonique nord-américaine, fragilise le CARICOM.
CCN : Avec Trump, est-on revenu à l’impérialisme US des années 60/70 ?
FR. Oui, dans une certaine mesure. L’agression militaire US au Venezuela, l’assassinat délibéré de personnes accusées sans preuve de trafic de drogue violent délibérément le droit étasunien et le droit international.
Ces pratiques ne sont pas nouvelles. Si on y ajoute la volonté d’annexer le Groenland, les menaces contre le Mexique, le Canada et Cuba, on a le sentiment de revivre la période sombre de l’impérialisme et de l’hégémonie US.
Aujourd’hui, plus que jamais, le contrôle de l’espace caribéen et latino-américain semble une priorité de l’administration Trump.
La différence avec l’impérialisme US des années 60/70 est la place occupée désormais par la Chine dans cet espace. Sans bruit et à la barbe de l’oncle Sam, Pékin s’est installé dans la zone d’influence des États-Unis. Son investissement dans la Caraïbe n’a jamais été aussi important. Il ne se limite pas à des transferts financiers. Il s’accompagne notamment de la construction d’infrastructures lourdes : routes, ports, aéroports, stades, centres culturels, qui modifient l’image et le quotidien de ces pays.
Cette présence chinoise défie l’impérialisme US. Si la doctrine Monroe s’est largement construite contre les puissances coloniales européennes, la doctrine Donroe (par référence au prénom du président mégalomane des États-Unis) veut être un bouclier contre le géant asiatique.
Il semble même, d’après Le Canard enchaîné, que les Dépendances françaises d’Amérique seraient des cibles prochaines de cette doctrine.
À mon avis, l’intérêt des pays de la Caraïbe pour cette relation avec la Chine est tel que ces doctrines me semblent déjà dépassées, au risque d’établir le nouvel axe d’une dépendance caribéenne renouvelée. Aujourd’hui, la dépendance caribéenne s’apparente davantage à une interdépendance asymétrique mais solidaire. Les gains géopolitiques pour la Chine sont indéniables.
CCN : Au regard de cette crise qui touche plusieurs domaines : énergie, alimentaire, transport aérien voire maritime, la question de l’évolution statutaire minimale (autonomie) en Martinique, en Guyane, en Gwadloup, maximale (indépendance) est-elle à reconsidérer ?
FR. Sur le fond, la question statutaire n’est pas à reconsidérer. Elle reste encore posée.
Mais dans ce contexte, elle n’est certainement pas une priorité pour les populations. Les périodes de crise s’accompagnent généralement d’une demande de sécurité.
Il n’est pas sûr que nos élus l’aient compris. Même si je partage l’objectif et reconnais le travail remarquable qui a été réalisé sur cette question, on continue à parler de compétences, d’architecture institutionnelle et, pire encore, d’articles 73 et 74 déconnectés du quotidien des populations. Autant d’éléments insaisissables par le plus grand nombre, instrumentalisés par une partie de la classe politique et du monde économique pour insuffler insidieusement la peur du changement.
Le paradoxe est que même des discours favorables, en apparence, au changement incitent finalement au statu quo.
On privilégie le contenant sur le contenu. Partir du quotidien et donc du contenu est vraisemblablement la meilleure méthode pour légitimer un contenant. Est-on favorable à un statut fiscal propre ? À compétences équivalentes, sommes-nous favorables à une préférence locale à l’emploi ?
La majorité des Guadeloupéens sont favorables à ces changements. Sans le savoir, ils s’inscrivent dans un régime de spécialité législative parce que ces sujets correspondent à leurs « intérêts propres ».
En quoi les problèmes d’eau, du littoral, du foncier agricole bénéficieraient de politiques plus performantes si on sortait du statut départemental ? Les réponses de la classe politique ne sont pas assez explicites sur ces questions pour entraîner l’adhésion du peuple.
CCN : Ce qui se passe à Cuba, au Venezuela, en Iran refait-il de l’Amérique le gendarme du monde ?
FR. Les États-Unis ne sont plus le gendarme du monde parce que la puissance qui est au fondement de sa politique étrangère est de moins en moins opératoire pour réguler les relations internationales.
Contrairement aux apparences, la guerre n’est pas le moyen de changer des situations politiques.
L’usage de la force par le gendarme est sans effet sur le règlement des conflits politiques.
Bertrand Badie, un des meilleurs analystes actuels des relations internationales, note qu’après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis, gendarme du monde, n’ont gagné aucune guerre. La violence, la torture, l’humiliation sont pratiquées sans qu’aucune solution politique alternative et durable ne soit mise en place. Le Vietnam, l’Irak, l’Afghanistan, le Venezuela et vraisemblablement l’Iran illustrent l’impasse de la politique de la canonnière.
En dépit de la doctrine Monroe, les États-Unis n’ont pas réussi à contenir le déploiement chinois dans la Caraïbe. La politique du bâton est souvent en échec parce qu’elle détruit sans pouvoir construire.
De ce point de vue, la situation actuelle réactive, à traits forcés, la brutalisation de la politique étrangère étasunienne qui crée souvent du chaos tout en promettant le bonheur des peuples.
CCN : Des grandes puissances telles que la Chine ou la Russie, qui profitent de cette crise et de ces conflits, ne bougent pas vraiment pour aider les pays de la Caraïbe ?
FR. Est-ce vraiment une question ? Le constat largement partagé est que face à l’interventionnisme agressif des États-Unis dans la Caraïbe, les grands frères russes et chinois n’ont pas réagi au-delà de discours diplomatiques convenus, comme s’ils étaient impuissants.
Lors du kidnapping de Maduro, on a cru que l’armée vénézuélienne allait bénéficier du soutien militaire de la Chine et de la Russie. Il n’en a rien été. La realpolitik l’a emporté.
En réalité, la vraie question est de savoir quelle forme pourrait prendre une intervention russe ou chinoise dans la zone d’influence étasunienne.
Les Russes sont très occupés sur le front ukrainien. Les Chinois privilégient une stratégie économique.
On sait en revanche que les Russes ont allégé la souffrance cubaine par l’envoi de tankers de pétrole. Les Chinois ont fourni des panneaux photovoltaïques.
À défaut d’être des boucliers contre Trump, Chinois et Russes soulagent le quotidien cubain.
CCN : On parle très peu des effets de cette crise sur les pays africains, pourquoi ?
FR. Parce que l’Afrique n’est pas une priorité de l’agenda international alors qu’elle est peut-être l’une des régions les plus affectées.
Le continent regorge de richesses, mais reste dépendant. La crise actuelle en est un révélateur.
Elle touche principalement les pays importateurs, paralyse les chaînes d’approvisionnement et entraîne déjà des pénuries.
CCN : Quelle est votre vision de la situation mondiale et de ses évolutions ? La France a-t-elle perdu pied, notamment au Liban ?
FR. La situation du monde est préoccupante. La crise actuelle est le résultat du retour de l’impérialisme US et de formes de colonialisme que l’on croyait dépassées.
La politique de Donald Trump est imprévisible et dangereuse.
Face à lui, le « Sud global » peine à s’organiser. L’Europe est divisée et affaiblie.
La France voit son influence reculer, notamment en Afrique et au Liban.
Le monde est en crise, mais j’ai la conviction que l’expérience trumpienne est une parenthèse douloureuse.
Par CCN


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