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Guadeloupe. Interview. fred Deshayes : “En musique comme en politique, on peut allier l’initiative individuelle à l’action collective”

Guadeloupe. Interview. Fred Deshayes : " En musique comme en politique, on peut allier l'initiative individuelle à l'action collective "

Guadeloupe. Interview. Fred Deshayes
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Pointe-à-Pitre. Jeudi 3 février 2023. CCN. Fred Deshayes juriste, maître de conférences à l’Université des Antilles. Sa thèse doctorale “Contribution à une théorie de la preuve devant la cour européenne des droits de l’homme” a été couronnée par 2 prix. C’est aussi un musicien très engagé dans ses textes. Fondateur en 2002 du célèbre groupe SOFT. Il a été un temps Dircab à la municipalité de Pointe-à-Pitre et revendique son appartenance au GUSR*  

Fred Deshayes a répondu aux questions de CCN. C’est à lire…

CCN. Que retenez-vous au niveau  politique   de la Gpe de 2022 ?

Fred Deshayes (FD). L’année 2022 me semble confirmer les tendances des années précédentes. Montée du populisme, érosion continue des mécanismes essentiels à la vie démocratique (médias, discussions de fond, partis..), triomphe du pragmatisme, et défiance à l’égard des élus. La question de l’évolution institutionnelle est revenue plusieurs fois à l’initiative de l’Etat. Le problème c’est qu’en dépit de la vigueur des critiques adressées de toute part au « système », dans l’opinion, le consensus est plutôt défavorable aux changements profonds. Tout se passe comme si en matière d’évolution institutionnelle, ce qui conviendrait à la Guadeloupe c’est de proclamer une exception culturelle c’est-à-dire une répartition des pouvoirs et des responsabilités qui consisterait à donner la primauté à la décision locale sur la décision de l’Etat dès lors que la culture et l’identité entrent en ligne de compte. Cette exception aurait au moins de quoi satisfaire l’opinion et on peut lui trouver des développements dans de nombreux domaines. De plus, pour être à la fois prudent et efficace, on pourrait insister sur les domaines de compétences partagées avec l’État car c’est vraiment sur cette partie que l’on peut avoir des avancées concrètes et durables. On y reviendra plus longuement une autre fois.

CCN. Il y a eu  au cours des 2  dernières années, des  consultations politiques, sans aucun mot d’ordre l’abstention ne cesse à progresser comment l’expliquer?

FD. Les causes de l’abstention sont multiples dans la société d’aujourd’hui. L’individualisme contemporain produit des effets terribles, le citoyen n’accorde de l’intérêt à l’action politique que si elle lui permet d’envisager un changement direct de sa situation personnelle. Les partis sont affaiblis et ne remplissent pas leur rôle de formation, de mobilisation et d’animation de la société démocratique. A cela s’ajoute la défiance à l’égard des élites politiques qui font l’objet de critiques nombreuses et souvent sans nuance. Incapables de mettre fin aux problèmes immédiats, ils se proposent à peine de présenter une vision dynamique et globale de l’avenir, dans un contexte qui met en lumière l’affairisme, le népotisme, le clientélisme, la quête d’avantages personnels… Le pire que c’est que les réseaux sociaux comme les médias traditionnels alimentent sans discernement cette image dégradée des élus en amplifiant la voix des groupes minoritaires qui se jouent des journalistes en les transformant en agents de communication, en chambre d’écho de toutes les protestations.

CCN. Vous avez    grandi dans un environnement  nationaliste,  mais  depuis  ce “mouvement” patriotique  qui a eu son apogée dans les années 80 s’est considérablement affaibli   a quoi  est-ce dû ?

FD. L’affaiblissement est naturel pour un mouvement qui échoue alors qu’il s’est cru près du but. D’autres causes se mêlent, les hésitations électorales, la difficulté d’établir que l’élection de nationalistes en qualité de maire a conduit à des changements significatifs, le repoussoir de la violence terroriste et l’apparence de collusion avec l’Etat des acteurs des nuits bleues, l’absence d’efforts de proposer un projet crédible pour l’après, les querelles de chapelles, le refus du débat sur les questions de fond et le manque de clarté des actes comme des discours… Se dire nationaliste dans les années 80 revenait à dire que l’on ne souhaitait plus être français. Aujourd’hui, cela a un sens très différent, certains de mes collègues universitaires diraient que ce n’est plus du nationalisme parce qu’il n’y a pas de forcément de contenu politique ni de volonté de rupture affichée. Je préfère dire qu’il faut commencer par décrire le contenu du nationalisme actuel et tenter de comprendre les aspirations de ceux qui se disent (et qui sommes-nous pour leur en refuser le droit ?) nationalistes. Je l’ai fait dans la presse, le miroir n’a pas plu, c’est plutôt bon signe pour un chercheur. Il reste que beaucoup soignent leur image en adoptant des postures nationalistes alors que dans la pratique voire dans le financement de leurs activités professionnelles, ils se nourrissent le mieux possible du système. La population voit le décalage et le pouvoir central s’en amuse constamment.

Terminer la décolonisation est en réalité une cause qui est au-delà des compétitions électorales et des adhésions aux groupes politiques. Ce n’est pas un enjeu politique immédiat, c’est une question fondamentale. Et l’avancée ne sera possible qu’à partir du moment où dans tous les partis, tous les groupes politiques il y aura assez de personnes convaincues. Dans un pays, les partis s’affrontent pour le pouvoir, mais tous sont d’accord sur le thème de la grandeur du pays. Il en va de même pour l’émancipation. C’est une cause supérieure. Considérer les choses autrement c’est prendre du retard, entretenir la division et répéter les erreurs du passé.

CCN. L’universitaire que vous   êtes a été à  plusieurs reprises en responsabilité administrative dans des collectivités. Quelles leçons en tirez vous ?   Quel était votre projet ? 

FD. Je voulais me confronter davantage au réel. Je ne peux pas d’un côté chanter que le manque d’engagement est un crime contre la Guadeloupe et rester dans un rôle d’observateur. D’ailleurs, j’ai toujours combiné, même avant d’être docteur en droit, la pratique et l’université. Quant au projet, j’ai toujours, quelles que soient mes activités, artistiques ou universitaires, un double projet : changer la relation que les guadeloupéens entretiennent avec leur pays et changer la relation qu’ils entretiennent avec la France. C’est ma cohérence, elle se vérifie constamment.

De la fréquentation des collectivités et des EPCI, j’ai tiré de nombreuses leçons, je peux au moins partager celle-ci. On sous-estime souvent l’influence de l’entourage politique et administratif des politiques. Comme à la cour, chacun œuvre à sa propre réussite en tentant de capter le pouvoir ou ses apparences à son profit. L’aveuglement et l’erreur suivent de près cette situation.

CCN. Prenons le cas de Pointe à Pitre  (que vous connaissez bien, le nouveau maire Harry Durimel  peut-il réussir ?

FD. Évidemment. Le moins difficile est le plan financier. Une nouvelle équipe peut facilement s’affranchir des pratiques de l’ancienne équipe qu’elle juge discutables et regarder différemment la ville. Quand j’ai été nommé à Pointe-à-Pitre, j’ai découvert une comptabilité qui ne reflétait pas la réalité financière. C’est sous ma responsabilité que le déficit a été voté. Cette ville avait vu ses charges augmenter et ses recettes diminuer alors qu’elle s’était lancée dans une coûteuse rénovation urbaine dont les risques sautent aux yeux. L’intégrité du maire d’alors n’est pas en cause, ni sa passion, ni son ambition pointoise, la ville était riche et il est très difficile de modifier dans un bref délai le train de vie et adapter l’ensemble de la gestion. Pour la nouvelle équipe, suivre les recommandations de la CRC avec l’aide de l’Etat, aborder l’important patrimoine de la ville (qui possède de nombreux biens immeubles sur et hors de son territoire) avec un nouveau regard tout en poursuivant la réduction des dépenses ne paraît pas impossible. On ne peut que leur souhaiter de réussir de toute façon.

Le plus difficile me paraît ailleurs, le personnel a ses habitudes, c’est presque une famille si on se souvient des modes de recrutement et de mobilisation. Aucune assemblée n’assurant directement le fonctionnement des services, tout repose donc sur sa capacité à obtenir le meilleur du personnel communal. Son adhésion est déterminante pour la réussite du mandat, or elle n’est pas si facile à obtenir.

CCN. Vous  avez participé aux dernières  cantonales,  si vous aviez été élu  quel aurait été votre cheminement au sein de l’assemblée ?

FD. Je ne peux pas le dire avec certitude. Membre actif du GUSR j’aurais été de toute façon dans la majorité. Je crois que dans cette hypothèse j’aurais probablement pu faire mon pays profiter de mes idées de façon plus directe. C’était une belle expérience et dans cette opération complexe chacun semble avoir obtenu ce qu’il espérait à l’occasion de ma candidature. Que de belles rencontres ! Et si Chantal Lerus et moi n’avons pas été élus, au moins notre amitié s’est renforcée.

CCN. Avez-vous le sentiment que l’identité caribéenne de la  Guadeloupe et des guadeloupéens  progresse ? Si non quels en sont les freins ?

FD. Chez les jeunes le désir de se sentir caribéen est évident. On part de loin, et on est très loin de parvenir à quelque chose de satisfaisant. Il faudrait sans doute davantage informer la population de la réalité sociale, politique et économique de nos voisins. Mais les freins sont nombreux, la méconnaissance, l’esprit de supériorité et l’absence de maîtrise de l’immigration n’encourage pas la qualité des relations avec nos voisins. Sur certains aspects il y a également le manque de confiance en nous ; nous jouons volontiers toutes les musiques d’ailleurs et nos jeunes artistes s’approprient sans difficulté les rythmes et les codes des autres. En revanche nous avons une très grande difficulté à leur faire écouter les musiques guadeloupéennes.

CCN. Après la disparition de Jacob Desvarieux  vous avez  fait une analyse de Kassav. Comment selon vous  ce groupe a-t-il  révolutionné notre musique et même notre identité ?

FD. Kassav a modernisé notre musique en la trempant dans les codes de la musique internationale des années 80. L’exigence de qualité des mélodies, du son, des arrangements, des voix, du texte, du show, c’est au-dessus de tout ce que nous avons déjà fait. Et sur l’identité, c’est spécial, c’est l’identité antillaise, pas guadeloupéenne ou martiniquaise, Kassav transcende cette distinction. Ils n’ont jamais abandonné le créole et surtout, il y a du fond. Quel contraste avec le zouk qui suit ! Mais, j’ai un petit écrit en préparation sur cette question, je n’en dirai pas plus maintenant.

CCN. Vous êtes aussi  artiste musicien,  on vous voit souvent en solo :  que devient Soft ?

FD. Soft fête ses 20 ans, il y aura un album, une croisière à Pâques en compagnie de Victor O, Fanswa Ladrézeau, Orlane. Puis un concert le 7 juillet au Palais des sports du gosier et d’autres surprises.

Si on me voit beaucoup en solo c’est parce qu’à la suite du premier album, j’ai constaté que le discours politique qu’il contient m’est propre. Les autres n’ont pas nécessairement à l’assumer. Donc dès que j’ai un propos plus politique comme la chanson écrite par mon père sur les événements de 1967 ou une chanson décoloniale comme « admirables » à chanter, le respect sinon l’élégance me conduit à un album solo. Ensuite quand je suis seul sur scène c’est un show très différent où il y a du rire et où je chante ce que je veux y compris ce qui n’est pas de moi. En musique comme en politique, on peut allier l’initiative individuelle à l’action collective. C’est même une exigence, si on aspire à exercer une fonction de leader, qu’elle soit élective ou artistique.

CCN. Zouk, gwo ka  gwo siwo,  biguine  kadri. Comment nos musiques se portent-elles ? (je parle commercialement et médiatiquement)

FD. A l’évidence, biguine, gwo siwo, gwoka sont des musiques qui souffrent d’un manque de production et de diffusion. Quelques irréductibles s’accrochent et il faut les encourager les Winny Kaona, Eric cosaque, Rony Théophile, Kannida Monza et tous les autres. Mais ils sont peu nombreux.

Quant au zouk, il est dominé par le zouk parisien, plutôt lent, plutôt en français, plutôt compas et des textes d’amours déçues. Ces héritiers de kassav ont grandi parfois en banlieue ou en Afrique, on ne peut pas leur faire le reproche de ne pas jouer la musique pensée par Pierre Edouard Décimus qui vient du tambour et de la rue. Et parfois, on entend clairement que ce sont des mélodies empruntées au R&B chantées sur un accompagnement zouk. Pour le reste, il faut insister sur la formation des musiciens et leur accompagnement car notre pays mérite une grande musique…une musique guadeloupéenne.

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