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L’UPLG contre l’Etat racial

L'UPLG contre l'Etat racial

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Dimitri Lasserre se questionne sur le caractère libéral de l'UPLG

Paris. Jeudi 23 février 2023. CCN. Je voulais revenir sur un texte publié chez CCN dans lequel je questionnais le caractère libéral de l’UPLG. Le propos de fond consistait à dire que si l’UPLG défendait des mesures sociales en faveur du peuple guadeloupéen, tout en avançant une vision particulièrement ouverte de la nation, ses positions n’en demeuraient pas moins proches du libéralisme philosophique le plus classique – avec la reprise d’une définition libérale de la démocratie, ou encore d’une approche libérale de la théorie de la justice. Cette conclusion était peut-être un peu hâtive et mérite, au moins en partie, d’être déjugée.

La lecture du dernier livre d’Houria Bouteldja, Beaufs et barbares, est très éclairante en cela qu’elle arrache les marxistes européens, blancs (dont je suis), à leur dogmatisme idéologique. Certes, la théorie de Marx est du côté du réel. Mais la réalité demeure irréductible au modèle marxien. Que la lutte des classes transcende les sociétés est un fait assez peu contestable. En revanche, cela ne signifie pas qu’il n’existe pas d’autres luttes. Alors, bien sûr, on pourra toujours affirmer le primat de la lutte des classes sur les autres combats ; souvent à raison. Ainsi, régler la lutte des classes, c’est aussi liquider les autres luttes. Mais il faut envisager une autre hypothèse : il peut exister une lutte au moins aussi structurante et transcendante que la lutte des classes. Celle-ci ne lui disputerait pas le primat des luttes sociales et historiques, mais viendrait conjointement, non comme un attribut de la lutte des classes, dont elle n’est pas elle-même non plus une caractéristique, mais comme une conjonction historique de fait. Cette lutte, c’est la luttes des races. Et c’est cela que met en avant le travail de Bouteldja.

Dans son dernier congrès, l’UPLG s’attèle à définir la nation guadeloupéenne et, avec elle, la nationalité et la citoyenneté guadeloupéennes. Cette définition ne pourra se concrétiser qu’à la condition qu’émerge, pour reprendre les mots du parti, une « conscience politique et patriotique ». Quelque peu aveuglé par le paradigme marxien, je regrettais que nul appel ne soit fait à une prise de conscience de classe, plus fondamentale. C’est que je passais à côté d’un point crucial : la prise de conscience politique et patriotique est d’importance égale à la conscience de classe. Et cela vaut aussi bien en pays colonisé qu’en pays non colonisé ; même si c’est pour des raisons différentes.

Le capitalisme n’a pas assis la domination de la classe bourgeoise autrement que par une domination raciale. Boutedja montre que l’histoire du capitalisme est étroitement articulée avec celle du colonialisme. L’exploitation des puissances coloniales dont on souffert les colonisés a permis une sorte d’accumulation primitive du capital. Grâce au commerce colonial s’est enrichie une classe déterminée dans la société féodale en déclin : la classe bourgeoise. Dans un ouvrage qu’il serait peut-être trop radical de qualifier de minable et ridicule, Paul Bairoch, données à l’appui, insiste sur le fait que le colonialisme n’a pas conduit à l’enrichissement des nations coloniales. Voilà, d’après lui, un préjugé auquel il est important de tordre le cou. Bairoch a sûrement raison : le colonialisme n’a pas enrichi les peuples des nations colonisatrices. Ce sont les bourgeois à la tête du système colonial qui se sont remplis les poches. Le lecteur attentif opposera cette objection : certes, le colonialisme va de pair avec le capitalisme, mais cela n’implique en rien la nécessité d’une domination de race ; la domination de classe se suffit à elle-même

La fabrication de l’Etat racial, au sens de Bouteldja, constitue un bouclier face à la lutte des classes. L’Etat racial est l’institution par laquelle la bourgeoisie divise les classes laborieuses. En empêchant la jonction des blancs et des non blancs, la classe dominante s’assure de son emprise sur l’ensemble des dominés. Le non blanc est le bouc émissaire, l’étranger, qui nous pique notre travail, nos femmes, nos mœurs, qui nous grand-remplace. Il est, dans la bouche du bourgeois, l’ennemi objectif du peuple. Pour faire avaler ces histoires, le peuple (c’est-à-dire les blancs) a besoin de garanties matérielles ; sinon, à quoi bon croire ? Alors l’Etat racial lui octroie des « privilèges » par rapport aux « étrangers » (sachant que des citoyens français sont fréquemment désignés de la sorte ; c’est la couleur de leur peau, leur style vestimentaire, et non leur nationalité, qui détermine s’ils sont français ou étrangers). Si la fin du colonialisme a érodé ces privilèges formels, on a vu se multiplier des privilèges informels. La guerre intérieure menée contre les musulmans, les contrôles au faciès, les tabassages de jeunes des cités non blancs par la police, la discrimination à l’embauche, etc., sont autant de maux dont n’ont pas à souffrir les blancs. Mais, là encore, on pourrait croire que, conscient de l’instrumentalisation en marche, le peuple demeure solidaire de ces classes opprimées. Il n’en est rien, parce que le peuple adhère à l’idéologie bourgeoise et croit sincèrement que les non blancs constituent pour lui une menace. Alors il vote pour le Front National.

L’Etat oppose le peuple à l’étranger. Il façonne deux fictions pour préserver la domination réelle. Le non blanc est exclu de la nation. Historiquement, cette forme raciale de l’Etat puise ses sources dans l’entreprise coloniale, à travers laquelle s’est construite la notion de race, non seulement pour dominer les non blancs, mais aussi pour garder sous domination idéologique et matérielle les blancs. La révolution française abolit l’esclavage, certes. Mais cette abolition succède surtout à des luttes très concrètes aux colonies. Et alors que le citoyen blanc se voit attribuer un certain nombre de droits, ceux-ci sont supprimés aux autres, notamment quand l’esclavage est rétabli. La hiérarchisation raciale est une opération politique par laquelle est rendue difficile la jonction entre les différentes parties de la classe laborieuse. L’émergence de la conscience de classe est rendue impossible par l’absence d’une conscience de race ; c’est-à-dire par la conscience que la race est une construction historique, invention des classes dominantes. On aura beau dire au travailleur, « celui-ci, blanc ou pas, est un travailleur, tout comme toi », qu’il rétorquera, « oui mais il n’est pas pareil, il vient d’ailleurs, et il vient ici pour nous prendre notre travail ». Et la solidarité de classe est brisée.

Le citoyen guadeloupéen est un témoin direct de cette histoire coloniale. Sa patrie a éprouvé dans sa chair les assauts très concrets de l’Etat racial. Il est nécessaire de détruire ce modèle pour mettre à bas la domination économique et politique qu’il implique. La caste békée se constitue elle-même comme race par opposition à des populations qu’elle considère inférieures sur la base de critères raciaux arbitraires décidés par elle. Comment envisager une société défaite de cette domination sans la destruction de ce mythe ? La définition d’une citoyenneté guadeloupéenne, d’une nation guadeloupéenne, enfin, d’un peuple guadeloupéen, est le passage nécessaire vers la lutte des classes. Les propositions de l’UPLG sont d’autant plus encourageantes qu’elles fédèrent le peuple non plus autour d’un critère racial, mais en fonction de critères culturels et de principes libéraux. Ici le libéralisme philosophique est plutôt salvateur, puisqu’il prévient les pulsions discriminatoires qui pourraient mener à exclure de la nation ceux qui n’adoptent pas une conduite jugée suffisamment normée – sur la base de nouveaux critères arbitraires propres à diviser le peuple. C’est une nation constituée par un peuple uni que conçoit le dixième congrès sur la nation guadeloupéenne de l’UPLG. Or si le peuple est uni, les classes laborieuses le deviennent instantanément. C’est alors que peut débuter la lutte des classes.

Dimitri Lasserre

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