Imane Sioudan et Danik Zandwonis

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Guadeloupe. Pollution. La rivière Pérou entre trésor Kalina et faillite écologique

Panneau « Baignade interdite » pour pollution bactériologique près de la rivière Pérou à Capesterre-Belle-Eau

Guadeloupe. Pollution. La rivière Pérou entre trésor Kalina et faillite écologique

Guadeloupe. Pollution. La rivière Pérou entre trésor Kalina et faillite écologique

Panneau « Baignade interdite » pour pollution bactériologique près de la rivière Pérou à Capesterre-Belle-Eau
Le panneau « Baignade interdite » affiché à l'entrée du site d'Îlet Pérou, souvent ignoré par les riverains.

Guadeloupe. Pollution. La rivière Pérou entre trésor Kalina et faillite écologique

Capesterre-Belle-Eau. Mercredi 26 août 2026. | CCN. 

L’évocation de la section d’Îlet Pérou (CBE) réveille souvent un sourire teinté de nostalgie. C’est ici que s’écoule la rivière du Pérou, que la mémoire populaire surnomme « Rivyè Ti Kaka » ou le « Bassin Ti Kaka »… Pourtant, l’humour d’autrefois a aujourd’hui laissé la place à une ironie beaucoup plus amère : ce ne sont plus les anciens qui polluent la rivière, mais les eaux usées de lotissements entiers, sur fond de scandale financier et d’infrastructures défaillantes.

CCN a mené l’enquête tout au fond de la rivière d’Îlet Pérou.

Enquête CCN : Danik Zandwonis

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Un sanctuaire profané par les eaux usées

Ce laisser-aller est d’autant plus tragique que le site d’Îlet Pérou revêt une importance historique et mémorielle exceptionnelle pour la Guadeloupe. C’est à cet endroit précis que se trouvent des roches gravées précolombiennes, héritage direct des premiers peuples amérindiens. Témoins inestimables d’un passé millénaire et inscrits au titre des Monuments Historiques, ces pétroglyphes font de ce cours d’eau un véritable sanctuaire patrimonial.

Pourtant, derrière ce précieux décor culturel se cache une crise environnementale majeure. Le développement urbain et les constructions de lotissements avoisinants se sont accélérés sans que les réseaux d’assainissement ne suivent le rythme. Faute de raccordements conformes, les eaux grises et vannes non traitées des habitations finissent leur course dans le lit du cours d’eau, souillant directement les abords de ces vestiges archéologiques sacrés.

Les conséquences sanitaires et environnementales sont d’ailleurs mesurables et officielles. 

L’Agence Régionale de Santé (ARS) et les plateformes de suivi classent le site de Petit-Pérou en « interdiction permanente de baignade » en raison d’une contamination microbiologique par des matières fécales. De son côté, l’Office de l’eau de la Guadeloupe maintient une station de mesure physico-chimique (PER20) à Îlet Pérou pour suivre l’agonie écologique de cette rivière historique.

Le chlordécone et la « double peine » écologique

À cette pollution s’ajoute un fléau environnemental bien plus insidieux. Le bassin versant de la rivière du Pérou traverse des terres historiquement dédiées à la culture de la banane, intensément traitées au chlordécone entre 1972 et 1993. Cet insecticide toxique s’est durablement fixé dans les sols et s’infiltre de manière continue dans les eaux du cours d’eau. Les rapports scientifiques du CIRAD et les suivis du SDAGE confirment la vulnérabilité et la contamination chronique de ce bassin versant spécifique.

La rivière « Ti Kaka » subit ainsi une double peine écologique : elle cumule une pollution chimique historique (les pesticides agricoles en amont) et une pollution organique moderne (les matières fécales des lotissements en aval). Une agression invisible mais continue qui asphyxie l’écosystème aquatique, pourtant surveillé par le Parc national de la Guadeloupe.

Une station d’épuration fantôme

Le nœud du problème ne réside pas seulement dans les grands chantiers manqués de la commune, mais dans une accumulation d’échecs de proximité dont la nature a fini par effacer les traces. À Îlet Pérou, la mémoire des riverains garde le souvenir d’une tentative avortée : l’installation d’une petite station d’épuration de quartier, implantée juste à côté du local des anciens (maison de quartier).

Cet équipement de proximité, censé intercepter les rejets avant qu’ils ne souillent la rivière, a rapidement tourné au fiasco technique et financier. Abandonnée à la suite d’un conflit contractuel majeur entre la municipalité de l’époque et l’entreprise prestataire, cette structure n’a jamais rempli son rôle. Laissée à l’abandon, elle a fini par être littéralement engloutie par la végétation tropicale et recouverte par les mouvements de terrain au fil des ans. 

Aujourd’hui invisible à l’œil nu, cette station fantôme est le symbole physique d’un assainissement enterré au sens propre comme au sens figuré, laissant les lotissements voisins rejeter leurs effluents directement dans le cours d’eau.

Transition institutionnelle : le passage du relais au SMGEAG

Face à cette paralysie, une clarification juridique majeure s’est opérée sur le terrain. Si la CASBT se retrouve sur le banc des accusés pour sa gestion passée, elle n’exerce plus aucune opération sur le réseau. Depuis le 1er septembre 2021, la gestion de l’eau et de l’assainissement a été retirée aux intercommunalités de l’archipel pour être centralisée au sein du Syndicat mixte de la gestion de l’eau et de l’assainissement de Guadeloupe (SMGEAG).

C’est donc au SMGEAG qu’incombe désormais la lourde responsabilité financière et technique de réhabiliter ses infrastructures défaillantes. Le syndicat a engagé un plan de relance incluant une enveloppe de 4 millions d’euros dédiée spécifiquement à la réfection de la station d’épuration locale. En parallèle, de lourds chantiers de modernisation des canalisations de transport et des filtres de potabilisation (notamment l’usine de Belle-Eau Cadeau pour traiter le chlordécone) s’inscrivent dans un plan d’urgence dépassant les 27 millions d’euros sur la commune. Un basculement de gouvernance qui tente de rattraper des décennies de négligence, sous l’œil vigilant des associations citoyennes.

Face à ce lourd héritage, une question demeure : le SMGEAG et les investissements annoncés parviendront-ils à rendre sa dignité à la rivière d’Îlet Pérou, ou condamnera-t-on définitivement ce sanctuaire amérindien à n’être que le déversoir invisible de notre modernité ?

Les documents d’urbanisme eux-mêmes dressent un constat qui mérite d’être rappelé. Dans son diagnostic consacré à Îlet Pérou, le Plan local d’urbanisme (PLU) de Capesterre-Belle-Eau relevait l’absence de raccordement au réseau d’assainissement collectif. Il indiquait également qu’une petite station de traitement située dans le quartier n’était pas en état de fonctionner et faisait du raccordement au tout-à-l’égout un enjeu clairement identifié pour le secteur. Le même document rappelle que plusieurs secteurs proches de la rivière Pérou sont soumis à un risque potentiel d’inondation.

Dès lors, une question s’impose : comment continuer à densifier l’habitat dans le secteur alors que la question de l’assainissement n’est toujours pas définitivement réglée ?

C’est ici que la responsabilité des promoteurs et des agences immobilières doit être interrogée.

D’autre part, comment des opérations immobilières ont-elles pu être autorisées dans un secteur dont les propres documents d’urbanisme identifient depuis longtemps les difficultés d’assainissement et la nécessité d’un raccordement au réseau collectif ?

Mais un autre épisode, plus ancien, mérite qu’on s’y attarde lorsqu’on s’intéresse à l’histoire environnementale de la section d’Îlet Pérou.

L’affaire du lotissement Morne d’Or : plus de vingt ans de combat citoyen

Plusieurs indicateurs administratifs et d’urbanisme permettent de retracer la chronologie de l’affaire du lotissement « Morne d’Or ».

Fin des années 1990
Le lotissement Morne d’Or (également désigné sous l’appellation technique lotissement Philis, Morne d’Or) a été conçu et validé administrativement.

Dès 1997-1998 : premières constructions et installations résidentielles.

1997-1998 : création d’une mini-station d’épuration.
L’aménagement d’une mini-station d’épuration spécifique à ce secteur résidentiel (calibrée à l’époque pour environ 400 équivalents-habitants) a été intégré lors de la viabilisation initiale du site.

Dès le début des années 2000, l’Association syndicale du lotissement de Morne d’Or (ASL) s’alarme des conditions de réalisation du lotissement et de l’absence manifeste d’un système d’assainissement digne de ce nom. Face à la pollution grandissante de leur cadre de vie, les propriétaires sollicitent alors l’avocat Harry Durimel, figure de proue du droit de l’environnement et de la cause écologiste en Guadeloupe [NDLR : mot manquant dans le document source à cet endroit, à vérifier avec l’auteur]. S’ensuit une longue bataille juridique et des démarches répétées auprès des administrations et de la mairie de Capesterre-Belle-Eau pour dénoncer ces manquements. Cette affaire historique prouve que les questions liées à l’assainissement et à la protection de la rivière du Pérou étaient déjà au cœur des préoccupations des habitants d’Îlet Pérou il y a plus de vingt ans.

(Source : article France-Antilles Guadeloupe)

Comme le soulignent les rapports d’audit technique de l’assainissement en Guadeloupe, cette infrastructure est restée à l’état de cuves abandonnées, n’ayant jamais été raccordée à l’électricité ni mise en service opérationnelle par le promoteur ou la commune.

Le nœud du problème ne réside pas seulement dans les fiascos administratifs de la commune, mais dans une accumulation d’échecs de proximité dont la nature a fini par ensevelir les traces. À Îlet Pérou, la mémoire des riverains garde le souvenir d’une tentative avortée : l’installation d’une mini-station d’épuration collective de quartier, implantée juste à côté du local des anciens. Cet équipement de proximité, censé intercepter les rejets des habitations avant qu’ils ne souillent la rivière, a rapidement tourné au naufrage technique et financier.

Devenue inutile, dangereuse et hautement insalubre au cœur du quartier, la structure à ciel ouvert a finalement été condamnée : un engin de chantier est venu recouvrir les cuves sous des tonnes de terre, enfouissant le problème au sens propre comme au sens figuré. Aujourd’hui, cette station fantôme dort sous des tonnes de terre, tandis qu’en contrebas, les effluents non traités continuent de saturer le réseau obsolète et de s’écouler directement vers le lit de la rivière.

Un ancien membre de l’association, qui a depuis choisi de ne plus s’exprimer sur cet épisode, confie avoir vécu cette période comme une expérience particulièrement douloureuse. Il évoque notamment des pressions reçues à l’époque et affirme avoir reçu des menaces qu’il attribue à des responsables politiques de l’époque. Ces déclarations, faute d’éléments permettant de les corroborer ou d’identifier précisément leurs auteurs, doivent être considérées comme le témoignage personnel d’un protagoniste de cette affaire. Son silence actuel témoigne néanmoins de la charge émotionnelle que ce conflit semble avoir laissée chez certains des habitants qui s’y étaient impliqués.

L’inconscience ou la nostalgie : le déni de la baignade interdite

Sur le terrain, la réalité administrative se heurte pourtant à une résistance culturelle tenace. À l’entrée du site, le panneau officiel « Baignade interdite » posé par la municipalité semble invisible pour de nombreux usagers. Qu’il s’agisse de familles le week-end, de jeunes de la section ou de visiteurs de passage, des personnes continuent quotidiennement de s’immerger dans les eaux de la rivière du Pérou. Au bassin « Ti Kaka », l’attachement aux souvenirs d’enfance explique en partie cette fidélité ; un autre facteur, bien plus brutal, pousse les habitants à braver les consignes : les coupures d’eau récurrentes qui frappent régulièrement Capesterre-Belle-Eau.

Dans une commune où les robinets à sec font partie d’un quotidien sous tension, la rivière redevient un point de ralliement vital quand la distribution publique s’interrompt en pleine chaleur. Cette fréquentation persistante n’est donc pas seulement le fruit de l’inconscience ou du déni, mais bien le triste miroir d’une défaillance des services de l’eau qui jette, par la force des choses, les citoyens dans les bras d’une rivière malade.

Enquête CCN : Danik Zandwonis

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