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Monde. Analyse. Du paradigme colonial aux nouvelles géopolitiques de la domination

david boucaud

Monde. Analyse. Du paradigme colonial aux nouvelles géopolitiques de la domination

Monde. Analyse. Du paradigme colonial aux nouvelles géopolitiques de la domination

david boucaud
David Boucaud, psychologue, également conseil et professeur en management

Monde. Analyse. Du paradigme colonial aux nouvelles géopolitiques de la domination

Lamentin Mardi 25 août 2026 | CCN. 

Le colonialisme ne saurait être appréhendé comme une simple séquence historique close, achevée avec les processus de décolonisation politique de la seconde moitié du XXᵉ siècle. Il s’est pérennisé et recomposé sous la forme d’un paradigme colonial, défini comme un système matriciel d’ordre idéologique, institutionnel, économique et épistémique.

L’analyse de David Boucaud.

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Ce paradigme continue de structurer la hiérarchisation des rapports de force internationaux tout en façonnant les dynamiques sociopolitiques internes des nations du Nord global. Cet article propose une déconstruction approfondie de ce phénomène en trois temps : l’analyse de ses fondements théoriques et historiques, l’étude de ses manifestations structurelles au sein des démocraties occidentales, et l’examen de ses mutations contemporaines à travers l’extractivisme de ressources stratégiques, le colonialisme vert et le cyber colonialisme.

1. Généalogie et architecture théorique du paradigme colonial

La notion de paradigme appliqué au fait colonial. En sciences humaines et sociales, un paradigme désigne une grille d’interprétation du monde, un ensemble partagé de croyances, de valeurs et de techniques institutionnelles qui orientent la perception et la structuration du réel. Appliqué aux phénomènes d’expansion impériale, le paradigme colonial constitue la matrice intellectuelle et matérielle qui a légitimé, organisé et pérennisé la domination d’un groupe humain sur d’autres. Loin de se limiter à la possession territoriale directe, ce paradigme imprègne le droit, le langage, la culture et l’organisation des marchés.

L’évolution historique : de la rationalisation théologique au scientisme impérial. L’émergence du paradigme colonial s’amorce entre le XVe et le XVIIIe siècle lors de la conquête des Amériques et de la mise en place du commerce triangulaire. Durant cette première phase, la domination s’articule autour d’arguments théologiques et de premières codifications juridiques internationales visant à justifier l’asservissement et la spoliation foncière sous couvert de conversion religieuse et de « salut des âmes ». Au XIXe siècle, sous l’impulsion de la Révolution industrielle et du développement des sciences empiriques, le discours de légitimation subit une mutation profonde. La domination ne s’appuie plus sur un impératif religieux, mais se scientifise à travers le racialisme, la craniométrie et le darwinisme social. Le colonialisme s’érige alors en « mission civilisatrice ». Cette rhétorique présente la violence coloniale non pas comme une entreprise de prédation, mais comme un devoir moral incombant aux nations occidentales d’apporter le progrès, la rationalité économique et la modernité aux populations catégorisées comme inférieures.

Les trois piliers conceptuels fondamentaux. L’architecture du paradigme colonial repose sur trois fondements analytiques majeurs :

L’altérisation et la hiérarchisation systémique : l’invention du concept sociologique de « race » permet d’opérer une division arbitraire de l’humanité. Ce processus crée des dichotomies étanches et hiérarchisées opposant les « civilisés » aux « sauvages », ou, dans un registre managérial plus contemporain, les espaces « développés » aux régions « sous-développées ».

L’universalisme eurocentré : cette posture épistémologique postule que les structures politiques, le droit, les théories économiques et les valeurs culturelles de l’Occident constituent l’unique étalon-or du progrès humain. Tout mode de vie, d’organisation sociale ou de rapport à la nature s’écartant de cette norme est relégué au rang d’archaïsme.

L’extractivisme structurel : il s’agit d’une logique économique d’intensité maximale fondée sur la captation dissymétrique des ressources naturelles et de la force de travail des périphéries au profit exclusif des centres métropolitains, sans préoccupation pour la régénération des écosystèmes ou le bien-être des populations locales.

2. La persistance du paradigme au cœur des démocraties du Nord

L’un des apports majeurs de la théorie postcoloniale est d’avoir démontré que le paradigme colonial n’est pas seulement exporté vers les périphéries, mais qu’il façonne en retour les métropoles elles-mêmes.

Inégalités systémiques et ségrégation spatiale. Au sein des sociétés occidentales contemporaines, les populations issues des vagues d’immigration postcoloniales subissent des discriminations structurelles récurrentes. Ces inégalités s’expriment à travers des biais implicites à l’embauche, des entraves à l’accès au logement et des formes de racisme institutionnel. Ces dynamiques se traduisent géographiquement par une relégation spatiale marquée, matérialisée par la ségrégation urbaine, la concentration des vulnérabilités dans les banlieues ou les quartiers défavorisés, maintenant ainsi des frontières invisibles mais étanches au sein du corps social.

Le colonialisme de peuplement et l’enjeu autochtone. Dans les démocraties fondées sur le colonialisme de peuplement — à l’instar du Canada, des États-Unis, de l’Australie ou des pays scandinaves vis-à-vis du peuple same —, le colonialisme n’est pas un vestige, mais une réalité quotidienne. Il se manifeste par la dépossession continue des terres ancestrales, la contestation de la souveraineté juridique des peuples autochtones et les répercussions des politiques d’assimilation forcée, illustrées par le traumatisme historique des pensionnats pour enfants autochtones. La lutte pour la justice territoriale et linguistique constitue une confrontation directe avec les structures de l’État-nation moderne.

Conflictualité mémorielle et batailles culturelles. Les sociétés du Nord sont le théâtre de tensions politiques intenses portant sur la mémoire nationale. La contestation des monuments publics honorant des figures de l’expansion coloniale, les revendications portant sur la restitution des biens culturels spoliés aux pays d’origine, ainsi que les débats véhéments autour des théories critiques et du postcolonialisme témoignent d’une fracture profonde. Cette confrontation oppose la volonté de déconstruire les récits nationaux eurocentrés au désir de préserver un roman national unifié et idéalisé.

3. Les mutations contemporaines du néocolonialisme global

Alors que la domination territoriale directe s’est effondrée et que certains instruments de tutelle monétaire, à l’image des contestations profondes entourant le franc CFA au Sahel, sont remis en cause par des mouvements souverainistes locaux, le paradigme colonial a opéré des mutations stratégiques vers de nouveaux terrains d’exercice.

La continuité de la dépendance économique et extractive. La souveraineté politique formelle acquise par les anciens territoires colonisés n’a pas supprimé les mécanismes de dépendance économique. La persistance de contrats exclusifs d’exploitation des ressources énergétiques et minières, comme l’uranium, le gaz ou le pétrole, sécurisés par des multinationales occidentales, garantit la captation prolongée des rentes d’extraction. Ces arrangements contractuels asymétriques perpétuent une division internationale du travail dans laquelle le Sud exporte des matières brutes à faible valeur ajoutée et réimporte des produits transformés à coût élevé.

Le « colonialisme vert » et la transition énergétique du Nord. La volonté des pays développés de réussir leur transition écologique et d’atteindre la neutralité carbone génère de nouvelles formes de domination environnementale à l’égard du Sud global :

L’extractivisme des métaux critiques : la production massive de véhicules électriques et d’infrastructures d’énergie renouvelable requiert des quantités considérables de lithium, de cobalt et de nickel. La captation de la valeur ajoutée industrielle et technologique s’effectue quasi exclusivement dans le Nord global et en Chine, tandis que les zones d’extraction au Sud — telles que la République Démocratique du Congo ou le « triangle du lithium » en Amérique du Sud — supportent l’intégralité des coûts environnementaux et sociaux : pollution irrémédiable des nappes phréatiques, destruction des écosystèmes et violations récurrentes des droits des populations locales.

L’accaparement des terres sous couvert de compensation carbone : les mécanismes mondiaux de compensation carbone permettent à des entreprises transnationales du Nord d’acquérir ou de louer d’immenses superficies de forêts et de terres agricoles dans les pays du Sud pour y développer des projets de reforestation. Sous couvert de lutte contre le réchauffement climatique, ces pratiques se traduisent fréquemment par la dépossession foncière des communautés rurales et autochtones, privées de l’accès à leurs moyens de subsistance traditionnels.

L’externalisation des nuisances : la préservation de l’environnement au Nord repose en partie sur la délocalisation vers les pays du Sud des activités industrielles les plus polluantes et sur l’exportation continue de déchets plastiques ou électroniques toxiques.

Le cybercolonialisme et la captation de la souveraineté numérique. La souveraineté des États est désormais confrontée à l’émergence d’un monopole technologique mondial dominé par les géants américains, les GAFAM, et chinois, les BATX. Ce cybercolonialisme repose sur le contrôle absolu des infrastructures matérielles et virtuelles du réseau mondial : câbles sous-marins, centres de données en nuage et architectures d’intelligence artificielle. Dans cette configuration, les pays du Sud global sont cantonnés à un rôle passif d’assujettissement technologique. Ils fournissent les données brutes issues de leurs citoyens tout en consommant des algorithmes et des plateformes conçus à l’étranger. Cette dépendance numérique affecte directement la souveraineté culturelle, influence l’espace public local et altère le fonctionnement des processus électoraux, sans qu’aucun levier de régulation démocratique locale ne puisse s’exercer efficacement.

Conclusion. L’analyse scientifique démontre que le paradigme colonial ne saurait être qualifié d’anachronisme ou de vestige du passé. Il s’agit d’une structure adaptative et dynamique qui a su déplacer ses leviers de contrôle de la coercition militaire et administrative vers des mécanismes économiques, écologiques et technologiques. Qu’il s’agisse de l’accaparement des métaux critiques de la transition énergétique, de la marchandisation des forêts du Sud à des fins de compensation carbone ou de la dépendance algorithmique face aux monopoles du numérique, la même logique d’asymétrie s’exprime. Dès lors, la déconstruction critique de ce paradigme au sein des institutions et des représentations des pays du Nord constitue la condition sine qua non de l’établissement de rapports internationaux fondés sur une réelle équité.

David Boucaud

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