Guadeloupe. Culture ? Que s’est-il passé au MACTe ? (2)
Guadeloupe. Culture ? Que s’est-il passé au MACTe ? (2)
Pointe-à-Pitre. Mardi 8 août 2026 | CCN.
Suite à la série de soirées inhabituelles dans le fond et dans la forme, plusieurs alertes ont été faites. Richard Sainsily a été l’un des premiers à réagir, ensuite il y a eu un texte de Thyeks publié sur son blog. Puis cet article de Me Harry Nirelep que CCN publie. Auparavant, la DG du MACTE s’est aussi expliquée. Mais la question reste posée sur le pourquoi de ce qu’on peut qualifier de « dérives » ? Comment en est-on arrivé là ?
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Nous ne nous trompons pas de lieu, nous nous trompons de question
Depuis quelque temps, la même question tourne : a-t-on le droit de faire la fête au Mémorial ACTe ? Champagne, podium, marques internationales, esplanade louée. La question est légitime. Elle est aussi trop courte. Elle arrive à la fin d’une chaîne dont personne ne veut regarder le début.
Je propose de reculer d’un cran. Pas pour excuser, pas pour condamner. Pour comprendre ce qui produit cette situation, parce que tant qu’on ne le comprend pas, on rejouera le même scandale tous les dix-huit mois avec un autre décor.
Ce qu’on avait promis
Le Mémorial ACTe n’est pas né dans un bureau de la Région. L’idée vient de la fin des années 1990, portée par le Comité international des peuples noirs, autour de Luc Reinette. Elle vient donc d’un mouvement militant, indépendantiste, extérieur à l’institution. Elle est devenue projet régional en 2004, avec un comité scientifique en 2005, une programmation en 2007, un concours international en 2008, une ouverture en 2015.
Ce qui était programmé, ce n’était pas un musée. C’était un ensemble : une exposition permanente de plus de 1 500 m², une salle temporaire de 700 m², un auditorium de 300 places, une médiathèque, un centre documentaire, un pôle de généalogie, des espaces pour chercheurs et pour artistes, un réseau caribéen, africain, américain, européen. Et 300 000 visiteurs par an annoncés.
Autrement dit : une infrastructure culturelle complète, greffée sur Darboussier, sur la terre de l’usine, sur la mémoire de la canne. Le pari était énorme. Il était assumé publiquement.
Ce qui reste
La Chambre régionale des comptes a écrit ce que beaucoup constataient sans le formuler. Entre juillet 2019 et 2022, l’exposition permanente a été fermée environ 37 % du temps. En 2021, 269 jours de fermeture, soit 74 % de l’année. Le comité scientifique n’était pas installé. Le projet scientifique et culturel réglementaire n’était pas formalisé. L’espace généalogie a été réduit, la médiathèque et le centre documentaire transformés, certains volumes réaffectés en bureaux ou en ateliers. Les recettes propres représentaient environ 6 % des produits, l’établissement vivant de près de 4,7 M€ de subventions statutaires par an.
Ajoutez le reste : un coût passé de 21 M€ estimés en 2006 à 76 M€ constatés en 2017, une gouvernance en conflit ouvert, une directrice révoquée puis une révocation annulée par le tribunal administratif, une enquête préliminaire du Parquet national financier sur les marchés, des perquisitions en 2024. Et un détail qui dit tout : le MACTe n’était même pas intégré au circuit guadeloupéen de la Route de l’esclave.
Donc, avant de parler des soirées : la fonction mémorielle et scientifique du lieu était déjà en panne. Le vide n’a pas été créé par la fête. La fête est entrée dans un vide qui existait déjà.
Le vide qui a été rempli
Voilà ce que je veux poser sur la table.
En Guadeloupe, il nous manque des lieux. Pas des symboles, des lieux. Des salles de spectacle aux normes, des espaces de création, des résidences d’artistes, des plateaux techniques, des jauges intermédiaires, des espaces événementiels capables d’accueillir du public sans improviser. J’ai passé vingt-sept ans à monter des systèmes son sur des scènes dans le monde entier. Je sais reconnaître un territoire qui manque d’équipements et qui compense en permanence.
Le MACTe, lui, existe. Il est grand, il est beau, il est sur le front de mer, il a une esplanade, il a une façade, il a une image. Alors tout le monde est venu. Les concerts, les salons, les cérémonies, les villages, les arrivées de course, les soirées. Non pas parce que la Guadeloupe méprise sa mémoire, mais parce qu’en Guadeloupe, quand un espace fonctionne, on l’utilise pour tout ce qui n’a pas d’espace.
C’est notre force et c’est notre piège. Nous sommes une terre de résilience et de détournement. On transforme, on adapte, on fait avec. Cette capacité nous a sauvés cent fois. Elle nous empêche aussi de construire ce qui manque, parce qu’on trouve toujours un endroit où caser l’activité. Tant qu’un lieu absorbe le besoin, personne ne finance le lieu qui devrait exister.
Le MACTe est devenu le bouche-trou d’une politique d’équipement culturel qui n’a pas été menée. C’est là qu’est le problème. Pas dans une bouteille de champagne.
Un lieu qu’on n’a jamais fait nôtre
Il y a une deuxième chose qu’il faut dire, même si elle dérange.
Pour beaucoup de Guadeloupéens, le MACTe n’est pas un lieu de mémoire. C’est un bâtiment. Un chiffre. Une polémique. Une image sur une carte postale. Le récit qu’il propose a été critiqué dès l’ouverture : trop universel, trop abstrait, insuffisamment guadeloupéen, édulcoré sur la violence du système, et surtout organisé depuis un point de vue extérieur. La séquence sur les abolitions, avec sa scénographie de temple maçonnique, a cristallisé ce reproche : l’impression que la liberté avait été donnée par des réseaux européens plutôt qu’arrachée par les esclavisés eux-mêmes.
On peut discuter chacun de ces reproches. On ne peut pas discuter leur effet. Un lieu qui n’a pas été approprié ne produit pas de retenue spontanée. On ne profane pas ce qu’on n’a pas collectivement sacralisé. L’indignation d’aujourd’hui est réelle, mais elle est intermittente : elle se réveille sur une image et se rendort sur 269 jours de fermeture.
La direction actuelle a ouvert en 2026 une refonte de l’exposition permanente avec des associations et la société civile. C’est le premier signe sérieux depuis longtemps. Ce chantier compte plus que n’importe quelle soirée.
La proximité, et ma propre place
Dernier point, et il vaut pour moi comme pour tout le monde. Nous sommes moins de 385 000 sur un archipel. Ici, personne n’analyse depuis nulle part. Nos positions sont liées à nos fonctions, à nos employeurs, à nos partis, à nos familles, à nos amitiés, à nos rancunes. Quand un dossier touche le MACTe, chacun sait qui parle, pour qui, contre qui, et depuis quand.
Je travaille aujourd’hui pour la collectivité régionale, sur un événement qui utilise ce territoire et ses sites. Je suis aussi celui qui a organisé la prise du Centre des Arts, comme celle du drapeau, exactement pour signaler ce manque de lieux et d’infrastructures. Les deux sont vrais en même temps. Je ne prétends donc à aucune neutralité. Je dis simplement que si nous continuons à traiter chaque sujet comme un règlement de comptes entre personnes, nous n’aurons jamais de politique publique. Nous aurons des séquences. Et une société avec autant de blessures que la nôtre mérite mieux qu’un débat où le fond sert de prétexte.
Les questions que je propose de poser
Si on veut sortir de la boucle, changeons les questions.
- Quel est le projet scientifique et culturel du MACTe, écrit, public, opposable, et qui l’a validé ?
- Quelle doctrine d’usage du site : qu’est-ce qui est possible sur le parvis, dans le hall, dans les salles, et selon quels critères, plutôt qu’au cas par cas et à la tête du demandeur ?
- Quand un événement occupe le domaine, quelle convention, quelle redevance, quelle prise en charge des fluides, du nettoyage, de la sécurité, de la remise en état, et qui encaisse quoi ?
- Quelle médiation mémorielle obligatoire pendant les événements accueillis : signalétique, visites, programmation contextualisée, tarif d’entrée intégré ?
- Et surtout : quel plan d’équipement culturel pour l’archipel, salles, plateaux, résidences, jauges, afin que le MACTe, et bien d’autres espaces, cessent d’être l’endroit où l’on met tout ce qui n’a pas d’endroit ?
Tant que la dernière question reste sans réponse, les quatre premières ne serviront à rien. On déplacera simplement la contradiction ailleurs.
La vraie question n’est donc pas de savoir si on a le droit de danser à Darboussier. Elle est de savoir ce que nous sommes prêts à construire pour ne plus être obligés d’y danser.
Thierry « Thyeks » Girard
Le 28 août 2026, publié sur le blog www.thyeks.net

Guadeloupe. Culturels ? Que s’est-il passé au MACTE ? (1)






