Guadeloupe. Hommage. 25 ans après la disparition de Cyril « Raoul » Serva, sa pensée éclaire toujours notre quotidien
Guadeloupe. Hommage. 25 ans après la disparition de Cyril « Raoul » Serva, sa pensée éclaire toujours notre quotidien
Basse Terre–Capitale. Mardi 01 septembre 2026 | CCN.
En août 2001, le philosophe et militant nationaliste Raoul Serva nous quittait. Il n’avait que 51 ans. Malgré cette soudaine disparition, sa pensée et ses écrits n’ont cessé de guider tous ceux qui ont – comme il l’a dit de façon prophétique – le sens du pays. Il faut le souligner, Raoul Serva aura été durant son existence l’unique et authentique penseur du mouvement nationaliste Gwadloupéen.
Par Danik Zandwonis
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Flash back : la rencontre de 1974 à Baimbridge
C’est en 1974 que nous nous rencontrons à Baimbridge. Il me dispense pendant quelques jours un véritable cours sur ce que doit être la ligne marxiste léniniste-maoïste dans le combat du peuple Gwadloupéen contre le colonialisme français. Cela, 4 années avant la création de l’UPLG, à cette époque, Raoul a déjà une vision très pragmatique de ce combat idéologique. Il accepte alors de me rejoindre au ZAGAYAK, une association culturelle créée à Basse Terre en 1973 avec Nikol Brissac-Z.
De Zag Info à Jougwa : le parcours éditorial de Raoul Serva
« Zag Info », la feuille de chou du Zagayak, sous l’impulsion de Raoul devient « Gaoulé », l’organe central du Zagayak. La ligne éditoriale change à 360° ; « Gaoulé » est alors sur le plan culturel et politique le point de convergence de tous qui comme Raoul sont en opposition politique et idéologique avec la ligne jugée erratique du Parti des Travailleurs Gwadloupéyens (PGT) créé en 1973, l’ancêtre de l’UPLG.
Peu de patriotes le savent : « Le Journal Guadeloupéen » (« Jougwa »), que nous créons en 1979 avec Raoul, Daniel Kissou, et quelques autres, n’est que la suite en newsmagazine de « Gaoulé ». Sans concession aucune, la ligne éditoriale de Jougwa, proposée par Raoul, sera alors très critique à l’égard de l’UPLG et du Mouvement Patriotique Guadeloupéen du début des eighties.
Comme l’indique Georges Combé dans la brève biographie de Cyril Raoul Serva que CCN publie, le combat idéologique de Raoul et sa contribution pour une véritable élévation du niveau des « nains » de la politique se prolonge dans la revue « Études Guadeloupéennes ». On ne cessera jamais de « gloriyé » Raoul pour sa juste vision du « sens » de notre pays. Raoul ou pati tro bonnè !
Danik Zandwonis
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CCN a également reçu la contribution de Georges Combé, fondateur d’Études Guadeloupéennes, qui revient ici sur le parcours intellectuel de Cyril Serva.
Portrait. Cyril Serva dit Raoul (1950-2001)
Une pensée au service de l’action, une action au service de la pensée
Cyril Serva dit Raoul (1950-2001)
Une pensée au service de l’action, une action au service de la pensée
Cyril Serva naquit le 9 février 1950 au Gosier, d’un père charpentier et écrivain public et d’une mère agricultrice. Dernier d’une fratrie de onze enfants, il hérite de son origine paysanne le sens du travail et de l’effort, la persévérance, l’humilité, le sens de la convivialité et de la solidarité.
Après sa scolarité primaire, il entre en 6e au lycée Carnot de Pointe-à-Pitre. Nous sommes en 1962. L’année suivante, son père décède. À 16 ans, en 3e, le jeune Cyril est un élève attentif, appliqué dans ses études et extrêmement observateur. Il sera fortement marqué par la personnalité de son professeur de français/latin, monsieur Victor Cécile. Celui-ci suscitait l’admiration par son style, son éloquence et sa très grande maîtrise. Ces trois traits ont certainement pesé sur la vocation enseignante de Cyril Serva. Il entamera son second cycle du secondaire à la rentrée 1966, au lycée de Baimbridge, et ce sera alors le début d’un processus de prise de conscience :
- prise de conscience de l’importance de la littérature
- prise de conscience de l’importance du langage écrit et oral
- prise de conscience du rôle des idées et singulièrement de la philosophie
- prise de conscience politique suscitée par le choc du massacre de mai 1967
Cyril Serva, qui jusque-là était un adolescent discret et réservé, prend possession du langage. Il discute, questionne, interroge, débat. Au fur et à mesure, prend corps une vocation philosophique. Premier de sa classe de philosophie, c’est tout naturellement qu’il poursuit, ayant obtenu le bac en 1969, des études de philosophie à la faculté d’Aix-en-Provence. Après deux années passées à Aix, il s’installe à Paris et s’inscrit en licence à la Sorbonne. Il y suit les cours de quelques figures prestigieuses de la philosophie contemporaine, entre autres ceux de Vladimir Jankélévitch. Parallèlement à ses études, il milite activement dans les milieux de l’émigration étudiante et ouvrière guadeloupéenne de Paris.
Titulaire d’une licence et d’une maîtrise de philosophie, il rejoint la Martinique en 1973 où il enseigne sa discipline durant un an dans un établissement privé, l’IMÉ (Institut Martiniquais d’Études) dirigé par Édouard Glissant. Au cours de cette période, il s’engage aux côtés des militants du Groupe Septembre 70 qui mènent un travail de formation et d’alphabétisation des ouvriers agricoles dans la région du Lorrain.
De retour en Guadeloupe en 1974, il enseigne au lycée de Baimbridge puis au collège de Sainte-Rose et milite activement dans le milieu enseignant. En 1976, il effectue son service militaire au camp de la Jaille.
Passionné de philosophie politique, il prépare, sous la direction du professeur Louis Sala-Molins, une thèse de doctorat en philosophie sur le concept de « révolution nationale démocratique », qu’il soutiendra en avril 1980, en obtenant la mention « Très Bien ».
L’année 1979 et le début des années 1980 marqueront une période forte d’engagement intellectuel. Le 21 novembre 1979 paraît Le Journal Guadeloupéen, magazine d’information dont Cyril Serva est un des rédacteurs. Il s’agit, selon l’équipe de cet organe, de « prendre le pouvoir d’informer ». Signant l’éditorial du n°3 en date du 21 décembre 1979, Cyril donne le ton de ce qui sera l’orientation de sa pensée et de son action au cours des deux décennies suivantes :
« … Il est bel et bien révolu, le temps des modèles (chinois, cambodgien, etc.), le temps des livres appris par cœur et rejetés en chœur. Nous voilà en face de notre vie, de notre destin, d’un peuple guadeloupéen en fin de compte si spécial, quoique aspirant, comme les autres peuples, à la liberté, au mieux-être, à la dignité.
Il faut donc réfléchir par soi-même et trouver le moyen, avec notre propre expérience et celle indirecte des autres pays, d’apporter une contribution originale à la civilisation mondiale, sur le plan de l’organisation sociale, du développement et de la culture. »
Le combat pour une réflexion active, ainsi que pour une pensée résolument au service de l’action, revêtira deux formes. La première se situera au plan de l’activité philosophique. Professeur de philosophie au lycée Faustin Fléret de Morne-à-l’Eau, Cyril Serva participera à la création de l’Association des Professeurs de Philosophie de la Guadeloupe, dont il sera le président en exercice à sa mort. Il s’engagera dans la formation continue des professeurs de philosophie et sera un membre actif de la structure académique pilotant cette formation, le G.R.F. (Groupe de Réflexion et de Formation).
La seconde forme consistera dans la contribution à la création d’un outil permettant de penser le réel guadeloupéen afin de produire des idées nécessaires au changement social. Le militant philosophe était parvenu à ce constat, au vu de la situation politique qui prévalait depuis le milieu des années 1980, à la suite d’une série d’échanges et de discussions. Pour lui, il était impossible de sortir la Guadeloupe du marasme dans lequel elle était engluée – à quoi s’ajoutait la désorientation du mouvement anticolonialiste – sans une réflexion en profondeur sur la société guadeloupéenne. Un magazine d’information ne pouvait jouer ce rôle, d’où la nécessité de créer une revue, un espace rassemblant des intellectuels de différentes disciplines capables de porter des éclairages indispensables au débat public.
Et c’est ainsi que Cyril Serva concrétise cette urgence à penser le réel guadeloupéen en portant, avec d’autres, sur les fonts baptismaux, en 1987, la revue Études Guadeloupéennes. Tout naturellement, il signe l’éditorial du premier numéro de la revue, qui sort en juin 1989 avec pour titre « Le temps de la pensée ». À ses yeux, le travail intellectuel ne se limitait pas à écrire des articles, aussi profonds soient-ils. Cyril Serva ne se représentait pas comme un « intellectuel de salon ». Il avait au contraire pris à bras-le-corps la tâche de s’investir dans la diffusion des idées, la confrontation, les débats, les échanges de toutes sortes : conférences pour les associations de parents d’élèves, participation à des émissions radiophoniques et des débats télévisés, formation de magistrats récemment nommés en Guadeloupe, etc. Aussi considérait-il comme un devoir de répondre à toutes les demandes et sollicitations politiques, syndicales, associatives, médiatiques afin de faire émerger ce projet qui lui tenait à cœur : l’Espace Public Guadeloupéen (E.P.G.).
Alors là, un autre temps pourrait commencer, une autre étape pourrait s’amorcer : « Le temps de l’action ». C’est d’ailleurs le titre de l’article qu’il annonçait pour le numéro 8 des Études Guadeloupéennes, le deuxième du deuxième millénaire.
Malheureusement, la maladie foudroyante et la mort qui s’ensuivit, le 28 août 2001, en ont décidé autrement.
Le destin a certainement laissé à la postérité le soin de rédiger ce « temps de l’action ».
Qu’il nous soit permis enfin de citer cet extrait de l’hommage que lui rendait notre collègue Michel Hippon, au nom du Comité de rédaction, lors de ses funérailles :
« Mais la mort est venue. Elle a fait son œuvre. À quelle aune estimer cette perte ? Me permettra-t-on ici d’affirmer, sans choquer, qu’il faudra plus d’une solide charrue pour remuer l’humus des idées et défricher le champ de l’inculture laissé en partie en jachère par celui qui est parti trop vite ? Me taxera-t-on de présomption si je soutiens encore que, pour cadastrer ce nouveau territoire de l’esprit, il faudra plus d’un arpenteur ratiocinant, plus d’une intelligence appliquée méthodiquement à l’élucidation de notre réel, et qu’il s’agira de mobiliser une intelligence des intelligences, seule susceptible, non de remplacer, mais de prolonger le travail de Cyril Serva ? »
Georges Combé
Fondateur d’Études Guadeloupéennes








